27-01-2017 19:45 - Salafistes et Tinbuktu: Deux films mauritaniens qui font polémique en France

Salafistes et Tinbuktu: Deux films mauritaniens qui font polémique en France

M21 - Il y a un an notre compatriote, basé à Paris, Lemine Ould Mohamed Salem, spécialiste mondialement reconnu des groupes jihadistes du Sahel et du Maghreb sortait un film "Salafistes" qui a fait une vive polémique en France. La célèbre émission Arrêt sur Images dirigée par le journaliste Daniel Schneiderman avait alors consacré une enquête sur ce film qui rappelle a bien des égards un autre succès mauritanien Timbuktu d'Abderrahmane Sissako.

L'article démontre les emprunts flagrants de Sissako au travail de son jeune compatriote et s'étonne du silence de Sissako sur ces emprunts. Sans Lemine Ould M.Salem, Timbuktu n'aurait pourtant pas été Timbuktu résume cette enquête, édifiante.

Lemine Ould M. Salem l'homme derrière le succès de Sissako

Lemine Ould Salem, le journaliste dont les images ont inspiré un film césarisé...

Il était la "petite main" derrière Timbuktu, celui dont le travail a été utilisé sans être reconnu.

Il dévoile aujourd'hui son propre film, Salafistes... dont la sortie en salles pourrait être compromise par une interdiction aux moins de 18 ans. @si revient sur l'histoire à rebondissements d'un journaliste mauritanien, Lemine Ould Salem, dont les images de Tombouctou et Gao sous l'occupation djihadiste sont exceptionnelles, mais pourraient rester confidentielles.

À la cérémonie des Césars, où il a triomphé le 20 février 2015, Abderrahmane Sissako a embrassé sa compagne, puis est monté sur la scène du théâtre du Châtelet pour recevoir ses statuettes. De sa voix posée, Sissako a remercié "[s]on pays, la Mauritanie", "la ville de Paris", qui l'a "accueilli il y a 22 ans", la chaîne Arte, sa productrice, son distributeur, ses assistants techniques mauritaniens, le Festival de Cannes, ses comédiens, sa femme et ses enfants, et enfin la France, "pays magnifique qui est capable de se dresser contre l'horreur et l'obscurantisme."

Un homme n'a pas été remercié. Son nom ne figure pas au générique de Timbuktu. Ni dans le dossier de presse, pas plus que dans les fiches techniques du film. Sans lui pourtant, Timbuktu n'aurait pas été Timbuktu. Sans lui, Sissako n'aurait pas pu expliquer que son film avait été minutieusement documenté. Il n'aurait pas pu dire que "l'imam de Tombouctou est un vrai personnage", ni que "les islamistes sont entrés dans sa mosquée exactement de cette façon, il leur a parlé de cette façon et ils sont partis de cette façon." (Society n°1, mars 2015).

Cet homme s'appelle Lemine Ould Salem. Ce journaliste mauritanien a passé plus de deux mois (fin 2012) entre Gao et Tombouctou, dans des conditions dangereuses, pour tourner des images de l'occupation djihadiste. Son travail a été utilisé par Sissako, mais Ould Salem a été oublié des hourras qui ont entouré les Césars. Aujourd'hui, il sort son propre documentaire (coréalisé avec François Margolin), Salafistes. Ou plutôt, il devait sortir : il est toujours suspendu à une décision de Fleur Pellerin concernant son visa d'exploitation.

Deux voyages au Mali, et un projet qui fait long feu

La première fois que j'ai entendu parler de Lemine Ould Salem, c'était sur le plateau d'@si. C'était en février 2015. Nous avions invité dans notre émission David Thomson pour analyser la communication des groupes djihadistes. A la toute fin du tournage, nous avions diffusé un extrait de Timbuktu. On y voyait une marchande de poisson protester contre des agents de la police islamique qui l'avaient abordée sur un marché, jugeant sa tenue non conforme.

Est-ce que la fiction n'est finalement pas la meilleure manière de montrer des choses impossibles à filmer, comme les petites rébellions des habitants de zones occupées par les groupes djihadistes ? A cette question, Thomson avait répondu, à notre grande surprise, que ces images existaient bel et bien en dehors de la fiction : elles avaient été filmées par un journaliste mauritanien du nom de Lemine Ould Salem.

Un journaliste dont les images ont inspiré un film césarisé, mais que personne n'a pris la peine de mentionner lors de la sortie du film ? Quelques coups de fil plus tard, j'ai Lemine Ould Salem au téléphone. Nous sommes alors le 25 février 2015. En tournage en Mauritanie, il me raconte l'histoire de ces images. Il me raconte comment, en août 2012, il s'est rendu dans le nord du Mali, à Gao, alors occupée par le Mujao. Il enquête à ce moment-là sur un chef d'Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), Mokhtar Belmokhtar, auquel il consacrera un livre : Le Ben Laden du Sahara (La Martinière, 2014).

Nouveau media

À son retour en France, un producteur, François Margolin (qui en 2010 a réalisé L'Opium des Talibans), lui propose de financer un nouveau voyage sur place, dont il reviendrait avec des images. Le journaliste accepte. C'est là que le réalisateur du futur César entre dans la danse : "Un peu plus tard, Abderrahmane Sissako m'appelle et me dit qu'il a appris que je repartais, raconte Ould Salem.

"Il me dit aussi qu'il aimerait bien faire quelque chose avec moi. On réfléchit alors à un projet à trois, avec Margolin et Sissako. Je pars un mois et demi - deux mois (de septembre à octobre 2012), je vais notamment à Tombouctou et Gao." De retour de ce second périple, le journaliste fournit une copie de ses images à ses deux collègues.

Parmi elles : des images extrêmement rares et instructives de la vie quotidienne sous l'occupation djihadiste. On y voit de jeunes agents de la police islamique patrouiller fusil au dos, à Tombouctou, fin 2012, et demander aux femmes de rabattre leurs voiles.

On y voit siéger un tribunal islamique, fusil sur la table. On y voit les préparatifs de l'exécution publique d'un berger qui a tué un pêcheur à la suite d'une dispute. On y entend Omar Ould Hamaha, chef djihadiste passé par AQMI, Ansar Dine et le Mujao décliner son CV, face caméra : "Je suis né le 5 juillet 1963 à Kidal. J'ai obtenu mon bac en 1984 à Tombouctou. Actuellement, je suis un djihadiste dans le Nord-Mali".

Un goût de déjà-vu

Las : Sissako finit par quitter le projet. Pourquoi ? Les versions divergent. Une chose est sûre : trois ans plus tard, le 10 décembre 2015, il sort Timbuktu. Ce film (de fiction) raconte l'histoire de Kidane, un éleveur touareg vivant avec sa femme et sa fille dans le désert à proximité de Tombouctou, lors de l'invasion puis l'occupation de cette ville du nord du Mali par des combattants djihadistes. L'intrigue principale, autour du meurtre commis par Kidane, reprend une histoire réelle, rapportée par Lemine Ould Salem dans ses images, mais également dans Libération. Plusieurs scènes de Timbuktu rappellent les images filmées par le journaliste mauritanien :

Le tribunal islamique filmé par Lemine Ould Salem

La mosquée de Tombouctou filmée par Lemine Ould Salem

Pourtant, le nom de Lemine Ould Salem n'apparaît nulle part. "Je ne veux pas faire d'esclandre. Je ne veux pas avoir l'air jaloux ou aigri. Mais j'aurais apprécié qu'il me mentionne", dit Ould Salem début 2015. Je vérifie le dossier de presse, la fiche technique de Timbuktu, je vais jusqu'à réécouter le discours du réalisateur quand il a reçu son César du meilleur film : effectivement, le journaliste mauritanien n'est cité nulle part. Il est la petite main invisible d'un beau succès critique et commercial.

L'histoire est susceptible d'intéresser @si. Je la creuse en contactant le troisième homme du projet, François Margolin. Il me reçoit au cabinet de son avocate, à Paris. Il confirme la version des faits de Lemine Ould Salem. Mais il reste très prudent : "Je ne veux pas en faire toute une histoire. Il faut faire attention en racontant l'histoire : je ne dis pas que Sissako a «plagié», ni «copié» un travail qui ne lui appartenait plus. Nous constatons juste qu'il s'est fortement inspiré du travail de Lemine." Il assure avoir engagé, en tout, "25 000 à 35 000 euros" de matériel et de frais pour le séjour du journaliste au Mali.

Pour pouvoir y consacrer un papier pour @rrêt sur images, il me manque deux choses : les rushes filmés par Ould Salem, et la version de Sissako (qui n'a pas souhaité répondre au Monde, qui l'interrogera quelques mois plus tard). Nous attendons d'obtenir les premiers pour solliciter le second. Nous ne les obtiendrons jamais : après avoir promis de me les fournir, le producteur Margolin repousse plusieurs fois la date de l'envoi, puis se rétracte. Il a déjà dans l'idée d'utiliser ces images pour un documentaire (ce sera Salafistes), et craint que notre article ne vienne troubler les négociations avec ses diffuseurs potentiels.

Salafistes, documentaire brut

Un papier abandonné, faute d'éléments suffisants : frustrant, mais cela arrive. L'histoire s'arrête là... jusqu'à un coup de fil de Lemine Ould Salem, en novembre dernier. "Ca y est, le documentaire est presque prêt. Il s'appellera Salafistes. Vous voulez le voir ?" Il a organisé une projection en petit comité, dans un cinéma parisien. Il fait un froid polaire ce matin-là. Dans le hall, les journalistes David Thomson et Wassim Nasr (France 24), le chercheur Romain Caillet et quelques autres se pressent autour du petit bar qui ravitaille en cafés.

Aux images filmées dans le nord du Mali occupé par les djihadistes, Margolin et Ould Salem ont ajouté des interviews de théoriciens du djihad, et des images (pour certaines, très violentes) de propagande de l'organisation Etat islamique. La thèse du film : les groupes armés djihadistes qui mettent le Sahel, la Syrie et l'Irak à feu et à sang sont l'aboutissement logique, la concrétisation en actes de l'idéologie salafiste.

Le montage, en alternance et sans commentaire, de discours de ces théoriciens (sur la lapidation, les châtiments corporels, la place – inférieure – des femmes et les "crimes" des homosexuels) d'une part et de vidéos de châtiments et d'exactions des groupes armés qui se réclament de la même idéologie d'autre part, vise à renforcer le parallèle. C'est surtout sur la validité de cette thèse que portent, ce jour-là, les questions des spectateurs après la projection. Certains spectateurs objectent en effet que la filiation entre salafisme et djihadisme n'est pas automatique.

Interdiction aux moins de 18 ans : le ministère de l'Intérieur à la manœuvre ?

Nul ne se doute alors que ce sont deux autres questions qui vont compromettre la sortie de Salafistes : celle de "l'atteinte à la dignité humaine", et celle de "l'apologie du terrorisme".

À quelques jours de sa sortie (prévue ce mercredi 27 janvier), on apprend en effet que la Commission de classification des œuvres du Centre national du cinéma (CNC) a préconisé l'interdiction du film aux moins de 18 ans. Une décision rarissime, prise sur des critères souvent flous (comme nous vous l'expliquions ici), et qui a pour conséquence l'interdiction de diffusion à la télévision.

Le rapport préalable adressé à la Commission ne préconisait pourtant qu'une autorisation tous publics assortie d'un avertissement. Si la Commission a décidé d'adopter une position plus dure, c'est, avancent plusieurs journalistes, à cause d'une demande du ministère de l'Intérieur. "La volonté de restreindre l'exposition du film, voire de l'anéantir, émane du représentant à la Commission du ministère de l'Intérieur. Lequel aurait carrément réclamé l'interdiction pure et simple de Salafistes - une disposition par ailleurs illégale, la loi prévoyant au maximum une non-délivrance de visa d'exploitation", détaille ainsi Télérama.

Pour la Commission, le film relèverait donc de "l'apologie du terrorisme" et porterait "atteinte à la dignité humaine". Mais ce n'est pas à la Commission de prendre la décision finale concernant l'exploitation du film : le dernier mot revient au ministère de la Culture, qui délivre lui-même les visas d'exploitation (en tenant compte ou non de l'avis de la Commission).

"Chef-d’œuvre" ou "spectacle douteux" ?

Afin de mettre toutes les chances de leur côté, les réalisateurs ont procédé à une coupe de dernière minute : ils ont retiré la scène de l'assassinat par les frères Kouachi du policier Ahmed Merabet, après la tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo. Celle-ci figurait, non floutée, dans le film.

Apologie ou non ? En attendant la décision de Fleur Pellerin – attendue, d'après l'équipe du film, ce mardi 26 au soir ou mercredi 27 au matin –, le débat s'est poursuivi dans les médias. L'intervieweuse de France Inter Léa Salamé a reçu les deux réalisateurs, mardi 26 au matin. Elle leur a notamment demandé si, en montrant sans commentaires des images d'exécutions, ils n'avaient "pas peur de relayer la communication de Daech" :
Dans la bataille pour la sortie de leur film, les réalisateurs de Salafistes peuvent compter sur un soutien de poids : l'écrivain et cinéaste Claude Lanzmann. Le réalisateur – qui, dans Shoah, donnait la parole à des SS et des bureaucrates nazis, mais également à des survivants et à des historiens – a appelé dans une tribune publiée sur LeMonde.fr le gouvernement à refuser l'"honteuse censure" d'un "véritable chef-d’œuvre", "éclairant comme jamais aucun livre, aucun « spécialiste » de l’Islam ne l’a fait, la vie quotidienne sous la « charia », à Tombouctou, en Mauritanie, au Mali, en Tunisie, en Irak."

Illustration des clivages que provoque Salafistes, y compris parmi les journalistes : outre cette tribune, Le Monde a publié deux critiques de Salafistes. La première, signée d'un journaliste du Monde Afrique, salue "une œuvre majeure pour comprendre l’idéologie des mouvements qui ont frappé la France le 13 novembre 2015".

La seconde, signée d'une journaliste du service Culture, brocarde un "spectacle brouillon et pour le moins douteux, où l’égalité de traitement entre les clips de propagande et les captations prises sur le vif par des témoins effarés des crimes djihadistes dénote un déficit de réflexion préoccupant sur la nature et le pouvoir des images".

Sur Rue89, le journaliste Pierre Haski va plus loin : il estime que le film "perd son authenticité en empruntant la mise en scène des djihadistes eux-mêmes, et, soudain, l’absence de point de vue de l’auteur devient suspecte." Spectacle douteux, voire suspect, ou œuvre majeure ? C'est désormais à Fleur Pellerin de décider si les Français pourront aller s'en faire leur propre idée en salles.



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Commentaires (1)

  • sraghaa (H) 27/01/2017 21:54 X

    sincerement ,CISSAKO devait ou doit rendre à CESAR ce qui appartient à CESAR ou bien compenser CESAR de ce qui appartient à CESAR