31-03-2017 13:51 - Le Fou d’Izziwane d’Idoumou Mohamed Lemine ABASS | Troubles de l’identité : récits des origines et origines du récit

Le Fou d’Izziwane d’Idoumou Mohamed Lemine ABASS | Troubles de l’identité : récits des origines et origines du récit

Cridem Culture - Une reprise parabolique du titre de l’essai de Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman, permet d’indexer ce qui dans le roman d’Idoumou, Le Fou d’Izziwane, constitue le nœud fantasmatique des sentiments de bâtardise réelle, supposée, ou imposée et qui forment la somme des troubles identitaires, individuels ou collectifs des habitants d’Izziwane province de la république de Watanie.

En effet, si le doute sur la paternité touche en particulier le Fou, personnage central du roman, il n’en demeure pas moins que les communautés d’Izziwane et de Watanie, sont partagées entre le déni d’identité, l’invention des mythologies identitaires, les projections identificatoires.

Ainsi, le roman, Le Fou d’Izziwane, se lit comme une œuvre sur les troubles identitaires que le texte exhibe à travers une multitude de récits d’origines attribués soit à Yarba, personnage au profil d’écrivain et/ou complétés par le Fou, premier lecteur/critique /écrivain de ces récits mis en abyme et qu’il a le loisir de parachever selon sa logique fantasmatique qui recoupe trop souvent l’intention de l’écrivain premier au point que ce dernier s’étonne de cette rencontre des deux imaginaires.

Ces interrogations existentielles servent de toile de fond sur laquelle sont projetées plusieurs problématiques communautaires et sociétales qui prennent pour espace romanesque la très allégorique province d’Izziwane, une des communes rurales de la république de Watanie.

Sa capitale Lasma, qui pâtit déjà de tous les travers sociaux et politiques, est confrontée subitement au phénomène du terrorisme, sorti de ses entrailles car, elle n’a pas su apporter les réponses nécessaires, justement à ses propres interrogations identitaires et existentielles, celles qui traumatisent le Fou, devenu celui par qui le scandale arrive.

Une œuvre moderne et d’actualité

Le Fou d’Izziwane d’Idoumou n’a pas déçu les espoirs fondés sur un deuxième roman qui vient en un temps record confirmer le talent et l’inspiration de son auteur. Autant le texte par ses procédés s’écarte des sentiers battus de la narration classique, autant par son contenu, il aborde des thématiques nouvelles dans la production romanesque mauritanienne, quand il n’apporte pas de nouveaux éclairages assez osés parfois sur certaines interrogations souvent refoulées.

Ceci se fait par le truchement d’un personnage singulier, le Fou, concentration de lucidité et de fantaisie, qui en font la somme d’un regard iconoclaste et incontrôlable sur la société et ses non-dits.

Un roman dialogué

Pourquoi et surtout comment dialoguer avec un fou quand on n’est pas psychiatre ? C’est un peu le défi dans lequel se lance l’auteur qui donne son texte à lire sous l’angle de dialogues, conversations interminables entre Yarba, personnage principal et son alter-ego, Salem, le Fou d’Izziwane.

Ces dialogues ressemblent pour beaucoup au roman dialogué du philosophe français Denis Diderot : Le Neveu de Rameau, dans lequel les échanges se passent entre Lui(Le Neveu de Rameau) et Moi(le philosophe).

Au-delà de la ressemblance formelle et générique, on remarquera, le mélange de folie et de raison, de jeu et de sérieux, de joie et de tristesse, d’envie de communiquer et de sentiments misanthropiques, avec lesquels les dialoguistes abordent les questions sociales et philosophiques, de même que l’élasticité psychologique et sentimentale qui les font passer du rire aux larmes : ce sont de véritables hommes orchestres.

Mais l’auteur ne tardera d’ailleurs pas à faire passer son curieux de Fou par le psychiatre pour nous donner cette fois l’occasion du verdict du spécialiste sur ce « cas » que lui-même n’a que trop traité par les procédés aussi efficaces que ceux qu’offre la scène littéraire où « la lecture devient une forme d’auto-analyse » et le « roman un miroir où l’on se retrouve ou bien l’on se perd ».

Avant d’aborder l’aspect réaliste de cette œuvre, essayons d’analyser sa portée très symbolique, très moderne et qui apparaît à travers le procédé de mise en abime consistant à faire du roman une allégorie sur la littérature, à transformer le roman en un espace où le personnage central, Yarba, devient lui-même auteur(écrivain) dialoguant avec un autre personnage Salem , le Fou, à la fois lecteur mais aussi une sorte de nègre, c’est –à-dire, auteur au second degré, ou comme le dit Yarba lui-même, co-auteur, produisant une fiction sur la base des projets, ébauches et brouillons laissés en suspens par l’auteur premier dans ses archives.

L’allégorie littéraire : « un roman est un miroir où l’on se retrouve où bien l’on se perd »

La folie par laquelle l’auteur a désigné son personnage est une caractérisation trop générale pour définir les troubles psychologiques et de comportements, en somme dans la nosographie moderne, la maladie mentale dont souffre Salem, dont la motivation nominale (sain) soit dit en passant est démentie par ses agissements.

Si on se fie au diagnostic de son psychiatre, Salem présente « des troubles obsessionnels compulsifs, sans doute dus à des chocs émotionnels répétés où des contrariétés permanentes »p.168

Ce diagnostic (fait à un stade où le Fou est dans une phase de rémission à cause de ses identifications et de ses transferts après la production de nouvelles complétant celle de son ami Yarba et qui lui ont permis sur le mode fantasmatique de se trouver une certaine tranquillité et même l’espoir d’une intégration sociale qui devait être couronnée par la sanction du psychiatre), ce diagnostic donc sans être faux, est quand même bien en deçà du degré d’altération de la personnalité du personnage et de sa dangerosité.

L’altération de la personnalité du Fou se manifeste par le déliement de ses relations avec son entourage, son délire de persécution, sa dépréciation de soi, son angoisse permanente, ses éclairs de génie (licencié en mathématiques avec des dons d’écrivain), sa propension pour les vestiges du passé, sa haine des siens, en somme son traumatisme œdipien de perte du père et d’une relation particulière avec la mère vilipendée.

Mais il y a surtout sa violence verbale (l’insulte à la bouche du Fou touche les pères de la communauté envoyés en enfer : yahrag beykoum ; et toutes les autorités vilipendées dans tous les lieux, en particulier les lieux sacrés : la mosquée) et physique.

La violence après s’être transformée en de multiples meurtres(parricides), a fini par se retourner contre soi sous la forme du suicide par immolation par le feu, avec une préméditation sur la nature des funérailles qui devraient suivre sa mort « éparpillement de ses cendres » dans la batha pour qu’il redevienne ce qu’il a toujours été : « Un enfant de la poussière et du vent »(p.214).

Une telle symptomatologie porte plutôt à caractériser son cas de mélancolie maniaco-dépressive aigüe. Ses effets expliquent la plupart de ses comportements. L’autre scène où communiquent « auteur et lecteur »

L’auteur du Fou d’Izziwane crée une relation bien étrange, bien singulière entre Yarba et Salem, le Fou. Yarba, après avoir longtemps servi son pays en exerçant de hautes responsabilités dans l’appareil d’Etat, vient de bénéficier de son droit à la retraite.

Retiré dans sa province natale d’Izziwane dont il est promu premier responsable coutumier à qui incombe la résolution de ses différents problèmes, Yarba se donne comme premières missions le rapprochement des clans des Zravatt divisés, la réalisation du projet de barrage d’Achratt, objet du litige et surtout, il se prend d’amitié pour Salem, un fou à lier, à lapider, ou à abattre, selon les dignitaires des Zravatt, ses oncles qui l’ont renié, spolié de son héritage, jeté l’opprobre sur sa mère la traitant de prostituée et lui-même de « bâtard ».

Yarba qui décèle en lui de grandes qualités et qui est de plus sensible à ses difficultés, se fait un devoir de le sauver en le soignant et en le réinsérant dans la société.

Mais bientôt, les deux alter-ego vont se découvrir une passion commune, une passion bien curieuse et combien symbolique : l’attrait pour les tessons de poterie et autres rébus.

Si pour Yarba, cette manie de collectionneur des tessons remonte à l’enfance au point de faire de lui un fouineur des vestiges, un apprenti archéologue, pour le Fou, elle est surtout liée à la recherche de vieux manuscrits où sont consignés les mémoires ancestrales, les généalogies séculaires, les contrats et les alliances.

Et lorsque le tesson réussit cet alliage entre le rébus de poterie et le manuscrit incrusté, il devient un bien étrange fétiche, qui conformément au rituel magique de l’obsessionnel, se transforme en talisman aux vertus curatives de la stérilité. Telle est la relique mystérieuse offerte à Yarba par le Fou.

Ce dernier ne cesse de l’interroger à défaut de convaincre Salem de lui délivrer son secret. Elle devient du coup l’intercesseur, le déclencheur ou le point de fixation d’une rêverie créatrice sur l’histoire du peuplement d’Izziwane et de Watanie.

Yarba et le Fou : du double au trouble

En plus de leur passion commune pour les vieilleries du passé, Yarba et le Fou ont beaucoup d’autres choses en commun et qui expliquent leur attachement mutuel. Des troubles psychologiques ne frappent pas seulement le Fou.

Yarba a ses morts dans le placard qui font la somme de ses visions, de ses rêveries éveillées, de ses délires, de ses insomnies. Devant le psychiatre, le Fou confirmant leur destin commun et leur fraternité dira dans un déni de son mal : « Mon frère me prend pour un malade alors que c’est lui qui a des insomnies » (p.169). Yarba, lui-même, dans un suprême sursaut d’auto-analyse reconnait la ressemblance de leurs êtres : « Ils s’étaient adoptés l’un l’autre et Yarba, dès le premier jour, avait trouvé en Salem l’alter ego qu’il ne put jamais rencontrer chez aucun de ses amis.

Il lui semblait même, parfois, que le Fou et lui étaient une seule et même personne ; que les paroles violentes du malade étaient prononcées par une partie de lui-même qui s’était libérée des convenances où il avait été élevé et où l’avait maintenu son statut de haut fonctionnaire politiquement correct »
(p.188).

Yarba est profondément traumatisé par les évènements liés aux tortures perpétrées contre une partie de la population de Watanie ; quelques scènes d’une rare violence, quelques drames absurdes (assassinat d’une femme enceinte qui passe le trépas devant une foule rassemblée observant sa main posée sur son ventre où l’enfant vit encore ; l’incendie qui a tué trois enfants sans aucun secours…l’équivoque du Moros tué par un Koros ; le Fou est traumatisé par la mort du Juste , la profanation de la tombe de Lajmya…) et plus que cela les interrogations sur les origines du peuplement de Watanie.

L’attirance mutuelle entre les deux personnages s’explique par ces traumatismes au point qu’ils développent la même névrose ; cependant, en artiste écrivain, Yarba a réussi à la sublimer en création esthétique et en activité sociale ; le Fou, lui, est resté au stade fantasmatique, à la solitude asociale, à l’identification aveugle aux objets des désirs et à la lecture narcissique.

Yarba est même passé au stade analytique, c’est pourquoi, il peut offrir ses manuscrits comme un appel à l’association libre du Fou qui s’y reconnaît et y adhère ; et riche de ses fantasmes inexplorés, il peut les compléter à satiété.

Cette maîtrise d’un processus curatif par l’intermédiaire de la littérature est repris cette fois par le psychiatre dont la pratique analytique est mise en abyme dans le roman et qui, pour déclencher l’association libre chez le Fou et briser la censure, commence par lui débiter quelques séquences de sa propre vie. (168)

Mais aussi étrange que cela puisse paraître pour Yarba, s’il le savait, Yarba fait partie du nœud traumatisant de Salem. En effet, Yarba est l’homme qui a usurpé l’objet de désir de Salem ; sa femme, Loghnia, n’est autre que celle que Salem a désirée depuis l’adolescence et qui lui a été enlevée par ses oncles ennemis.

S’il ne veut plus la voir de près, ni lui parler, c’est parce qu’il a refoulé sa passion, sans tuer l’amour en lui qu’il garde symboliquement à travers la photo qu’on retrouvera auprès de son corps calciné ; son rituel magique d’obsessionnel l’incline à croire que seul un fétiche donné par lui peut guérir sa stérilité. Mais conformément à l’ambivalence des sentiments obsessionnels, lorsque Yarba lui apprend la naissance d’une fille, sa crise atteint son acmé, car l’objet lui est définitivement arraché et il se sent abandonné.

Les récits croisés des origines

En subissant les mêmes traumatismes, transcendés dans l’œuvre de fiction, nouvelles ébauchées chez Yarba, restés en puissance et en gestation chez le Fou, en attente d’un déclencheur, ils coopèrent à la production de récits hautement symboliques qui apportent des réponses existentielles sur les origines troubles, niées ou supposées du peuplement de Watanie partagé entre le déni d’identité et la création de mythologies individuelles et collectives qui permettent à certains des positionnements identitaires et des filiations douteuses.

Ces oppositions identitaires, cette recherche des filiations historiques et légendaires sont évoquées à travers les avis divergents de personnages dans le récit : le Koros, professeur d’histoire qui allègue que le premier peuplement de Watanie est négroïde, et le père de Yarba qui atteste de l’ascendance arabe et hedjazienne de la population, menace et punit son fils pour avoir prêté l’oreille à ses mensonges.(p.48) La grand-mère maternelle de Yarba soutient une double origine légendaire, à la fois Koros et Moros.

Dans une conception moderne du lecteur, à qui revient le rôle de terminer l’œuvre inachevée de l’écrivain, conception qui fait écho à la vision psychologique qui fait que « l’écrivain n’aura de certitude d’avoir atteint son projet de manifestation du refoulé que lorsque la réaction du publique des lecteurs viendrait les certifier », le Fou découvrant les ébauches de nouvelles de Yarba, s’y identifiant peut les parachever dans le même esprit que celui de leur auteur.

S’ouvrant à l’énonciation des récits oraux, le roman Le Fou d’Izziwane, fait de ses deux héros, Salem et le Fou deux conteurs pris dans les rouages de récits héroïques ou légendaires, d’histoires, réelles ou fantasmatiques, dont les héroïnes sont curieusement des femmes, sorties des tréfonds des légendes, arabes, hedjaziennes, nègres, berbères. Des femmes devenues les résistantes et qui par leur amour, usurpé, offert ou marchandé, ont sauvé leur peuple quand elles n’ont pas permis aux vaincus de conquérir par les liens d’alliance ou de sang de sortir vainqueurs, pour reprendre la symbolique de ce vers célèbre qui atteste de la puissance grecque : « Et la Grèce conquise a conquis son vainqueur ».

Ainsi dans ces tours de passe- passe entre Salem et le Fou, de récits croisés censés dévoiler selon eux, ne serait-ce que sur le mode imaginaire, l’histoire et l’identité du peuplement d’Izziwane, le premier raconte l’histoire de Poullo, jeune négresse, fille de roi, conquise, soumise par le conquérant arabe, berbère ; le Fou lui, débite l’histoire de Tanefzawit, surnommée Bouchra, épouse de Youcef ibn Tachefine. Elle aurait vécu « un siècle, peut-être deux siècles après l’enlèvement de la princesse Poullo »p.107.

Dans ce chassez- croisé des histoires , dans cet empilement des légendes que l’auteur met encore dans la bouche d’un personnage secondaire, Tanis dans le récit du Fou,( p.105), les noms importent peu, Tanis, c’est Poullo, c’est Lajmya, une ancêtre qui insuffle l’esprit matrilinéaire dans la société des Zravatt attachée, honneur oblige, à l’ascendance arabe et chérifienne et au patrilinéaire, et qui fait d’eux des « métis ; des frères de mère »p.110 :

(« - Tu aurais pu me dire que pour toi, Lajmya c’était Tanis Bouchra ! dit Yarba, pour ramener le Fou à leurs récits. – Qui te dit que c’est elle ? demanda Salem tout souriant. Ca pourrait être Poullo !- Poullo n’a jamais existé ! Je viens de l’inventer pour t’arracher à tes amertumes, exactement comme j’ai inventé Anta et toutes les autres.- Elle a bien existé, affirma le Fou. Elle est la fille de Kaya Maghan, le roi de Koumbi Saleh. Elle ne s’appelait peut-être pas Poullo, mais qu’importe ? Une princesse africaine est une princesse africaine, qu’elle s’appelle Poullo, Anta, Abla ou Koïné »…C’est la même allégorie d’un passé à délivrer du piège où s’emmêlent la vanité des négateurs et le manège des faussaires ! ».p.p.110-111.

L’Emprise du mal, l’Empire du Mal

Pour comprendre le désarroi de ces deux personnages qui les plonge dans la névrose, il faut revenir sur la série des drames individuels et collectifs dont ils ont été témoins. Ces drames ne sont que la conséquence de la négation du passé, les incompréhensions nées des volontés hégémonistes égoïstes, le rejet de l’autre. Chacun des personnages est sous l’emprise d’une série d’événements traumatisants dont l’horreur et la brutalité l’empêche de dormir. Ils sont amenés à les ressasser, car la caractéristique du trauma, c’est sa persistance et son retour incessant sous des formes diverses. Ainsi, Yarba et le Fou ne peuvent s’empêcher de se raconter ces crimes et ces tragédies vécus à Izziwane par le Fou et à la capitale par Yarba. Ces évocations leur font mal réciproquement au point que chacun demande à l’autre de cesser de réveiller ses morts et ses tragédies :

« Yarba n’en pouvait plus. Il ferma les oreilles de deux mains, se tourna vers le Fou d’Izziwane et cria de toutes ses forces : Assez ! Assez ! Assez ! Pourquoi me parles-tu de ces atrocités, Salem ? Pourquoi l’horrible mort du Juste…Parce qu’elle ne me laisse pas dormir… »p.158…Yarba se mit à sangloter : - les yeux de la femme enceinte étaient fermées, mais ceux de l’enfant qui vivait encore en elle, ne l’étaient peut-être pas.- l’enfant s’exclama le Fou. Ca te revient cette histoire d’enfant à devenir débile ? ».p.158

Le roman Le Fou d’Izziwane n’atteint sa profondeur que par cette analyse des sources et de la généralisation du mal absolu qui plane sur Izziwanze, Lasma et Watanie en général. Pour le Fou, le mal a pour nom l’assassinat du Juste, la falsification de l’histoire au point de l’enfouir sous les eaux du barrage détourné, la confiscation de l’héritage, la négation des identités et la persécution des faibles. Yarba, lui ressasse une série de crimes et de turpitudes qui expliquent pour lui le courroux divin qui s’est abattu sur la contrée pour la punir comme les cités mythiques pour avoir enfreint les lois divines. Le roman se fait alors l’écho de la guerre du Sahara p.25, des coups d’Etat, des violences des événements de 89 qui ont opposé Watanie et Singarin, de faits divers dont les drames interpellent la responsabilité sociale ou politique, comme l’incendie qui a coûté la vie à trois enfants, de ces crimes communautaires qui n’ont épargné ni les femmes enceintes ni les vieillards.

Mais il y a aussi la violence sociale qui couve dans les cœurs et que le moindre incident, un accident par exemple, peut faire dégénérer en guerre ethnique entre Koros et Moros. Et que dire du laxisme de l’administration, du détournement des deniers publics lorsqu’il s’agit surtout du détournement par un ministre des fonds destinés aux mendiants ou lorsqu’un officier ne respecte pas l’ordre et refuse de faire le rang à la banque pour percevoir son salaire ? A quel saint se vouer dans cette atmosphère de mal absolu ? Quels héros invoquer ? Quelques figures se dégagent.

D’abord la femme aux Mnachae qui brave la foule des badauds et des lâches pour couvrir le corps de la femme au crâne fracassé et Yarba qui dans un suprême sursaut de courage tient tête à l’officier et l’oblige à faire le rang et qui dénonce le détournement des deniers publics au profit de la campagne du président et tempère l’ardeur des notables d’Izziwane prêts à éliminer le Fou. Ce dernier concentre l’esprit contestataire et la volonté de dénoncer tous les arbitraires et tous les crimes. L’auteur a voulu symboliser en lui la force de dénonciation. Le Fou critique la société d’Izziwane vivant dans un passé construit sur mesure, prête à dévorer ses petits, à tronquer ou falsifier ses origines pour se donner bonne figure. L’esprit iconoclaste du Fou va jusqu’à la dénonciation publique des travers du régime en interrompant le président lors d’un meeting à Assafat et le traitant de « menteur ».

Mais sa violence va culminer dans son recrutement par les agents occultes du terrorisme. Le Fou par son conditionnement, sa faiblesse psychologique, son rejet par la société qui ferme devant lui toute voie pour une éventuelle insertion devient une proie facile pour ceux qui font miroiter d’autres voies de salut. L’auteur insistera sur le processus d’embrigadement du Fou dont les longues absences ne suscitent pas l’inquiétude d’une société qui pense s’être débarrassée de cette charge qui bientôt aux bruits des charges d’explosifs va semer la mort.

Le roman se fait l’écho des attentats kamikaze devant des ambassades, d’autres fictifs perpétrés par une fille koros, autant dire que dans son extermination aveugle le terrorisme n’épargne ni ethnie ni genre. La folie meurtrière du Fou culmine lorsqu’il entraine toute une brigade dans un piège tendu dans la grotte, Egentour, où elle est exterminée et lui, carbonisé dans un suprême élan de renoncement à la vie.

On l’aura compris, la réalité politique la plus ancienne mais la plus actuelle s’aménage son espace d’expression dans cette œuvre qui a la force de l’engagement et l’attrait de la dénonciation, le tout au service d’une morale qui prône la reconnaissance et la compréhension mutuelles, la justice et le rejet de toutes formes de violence.

Par Mamadou Ould Dahmed,

enseignant à l'Université de Nouakchott El Asrya

Source : Idoumou Mohamed Lemine Abass




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Source : Cridem Culture
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