13-02-2018 17:45 - Mainmise du prince héritier saoudien Ben Salman sur les médias arabes | De MBC à « Al-Hayat »

Mainmise du prince héritier saoudien Ben Salman sur les médias arabes | De MBC à « Al-Hayat »

Orientxxi.info - L’arrestation de plusieurs centaines de membres de la famille royale et de l’élite économique saoudiennes n’a pas eu seulement pour conséquence de renforcer le pouvoir politique du prince héritier Mohamed Ben Salman. Elle a marqué une étape dans sa mainmise sur les médias arabes, notamment au Liban.

La libération du prince Walid Al-Ibrahim, l’un des princes saoudiens accusés de corruption et détenus à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad, ne dissipe pas l’atmosphère de forte inquiétude qui règne dans les couloirs de MBC.

Les chaînes de ce groupe sont les plus diffusées du monde arabe, et son actionnaire principal n’est — ou n’était — autre que le milliardaire libéré après deux mois de détention, sans qu’on sache rien des détails de l’accord ayant conduit à cette libération.

Dans les médias saoudiens de MBC et dans le journal Al Hayat, ainsi que dans un certain nombre d’organes de presse libanais financés par le marché golfien de l’information, les employés se préparent à des changements qui incluront très probablement des licenciements à la mode du Golfe, assortis d’indemnisations symboliques dans le meilleur des cas.

Cette crise vient s’ajouter à celle du financement des journaux et des télévisions dans le monde arabe qui commençait, juste avant les récents évènements en Arabie saoudite, à prendre un tour catastrophique aux accents de fin d’époque.

S’y révèle l’ampleur de l’emprise des capitaux golfiens et plus généralement pétroliers sur l’essentiel des médias de la région, qui avait atteint son apogée dans les années 1990.

L’affaire est désormais tranchée : Al-Hayat, le plus important des journaux saoudiens, déménagera à Dubaï sans la majorité de ses employés, qu’ils soient au Liban ou à Londres où se situait son siège principal1.

La nouvelle, qui circule depuis plusieurs semaines, a aggravé l’inquiétude du personnel arabe d’autres médias saoudiens. Il semble en effet que le royaume, qui amorce sa phase post-pétrolière, projette de licencier l’essentiel de ses « effectifs étrangers » pour les remplacer par des « citoyens du Golfe ».

Ces craintes concernent aussi une partie de la presse libanaise qui connaît depuis l’effondrement du cours du pétrole des difficultés économiques menaçant son existence même.

L’objectif de la « saoudisation »

La libération du propriétaire de MBC — si tant est qu’il possède toujours le groupe — n’a donc pas apaisé les employés qui ont été et demeurent exposés à diverses analyses et rumeurs qui se répandent alors que le sort de la chaîne ne fait l’objet d’aucune information certaine.

Ils indiquent toujours recevoir leurs salaires de manière régulière. Sous couvert d’anonymat, l’un d’eux explique : « Il ne faut pas croire ce qu’on pourrait vous raconter : personne ne dispose de la moindre information sûre. »

Mais les observateurs de la scène médiatique saoudienne, et de MBC en particulier, remarquent la forte tendance au remplacement du personnel non Golfiens par des employés locaux. Le prince Al-Walid Al-Ibrahim leur servait jusque-là de protecteur et d’intermédiaire auprès des représentants de la cour royale qui, conformément à la loi saoudienne, sont présents dans tous les médias du pays.

Cette politique de sélection et de discrimination conduit parfois à favoriser les artistes du Golfe au détriment des autres, et à choisir les premiers parmi ceux qui ont fait allégeance au prince héritier Mohamed Ben Salman.

Les programmes non artistiques connaissent également un changement de style notable, mettant de plus en plus en valeur ce qu’il est convenu de nommer la « saoudisation » et la promotion du « sentiment patriotique », dans des émissions qui insistent sur la nécessité de renforcer la confiance en soi d’une nation qu’on entend souder autour des guerres lancées par le prince héritier.

D’autre part, le citoyen saoudien et les affaires intérieures, voire locales se voient accorder la priorité absolue dans un discours qui oscille entre la pure propagande et une approche extrêmement prudente de la situation sociale.

Tout ceci donne des programmes qui ne susciteront assurément pas tant l’intérêt du public arabe — comme prétendait le faire MBC, la « première chaîne arabe » à en croire son slogan — que celui du seul public saoudien.

On assiste en bref à une phase de repli sur le local qui semble n’être que l’application d’un plan de transition post-pétrolière, précipité par les prévisions budgétaires saoudiennes. Selon le journal britannique The Guardian, elles affichent en 2017 un déficit de 79 milliards de dollars, aggravé par la poursuite de la guerre de Mohamed Ben Salman contre le Yémen.

L’obtention du feu vert du président américain Donald Trump, dans ce dernier dossier, a constitué une dépense coûteuse. L’article du « Financial Times »

En l’absence de déclarations de Walid Al-Ibrahimdepuis sa libération conditionnelle au sujet de l’arrangement qui lui a permis d’être libéré, les rédactions débattent d’un article du journal britannique The Financial Times, paru le vendredi 26 janvier, selon lequel « Ben Salman, qui n’a jamais caché son intérêt pour MBC, est en négociation avec le prince Walid depuis deux ans.

Ce dernier a cependant refusé l’offre proposée par les représentants du prince, et dont le montant est estimé entre 2 et 2,5 milliards de dollars, estimant quant à lui autour de 3,5 milliards de dollars la valeur de la société, dans la mesure où elle concentre la moitié du marché publicitaire de la région. »


L’article note également que « les responsables saoudiens ont demandé au prince Walid de renoncer à ses parts dans la société en échange de sa mise en liberté. » Le correspondant du Financial Times à Dubaï Simeon Kerr précise que « l’une des offres faites au prince Walid au cours des négociations est son maintien dans l’administration de la chaîne une fois que Ben Salman ou l’État saoudien en auraient entièrement pris le contrôle. Il aurait alors à traiter avec un conseil d’administration comprenant des responsables proches des nouveaux propriétaires. »

Le journal saoudien Al-Madina avait quant à lui indiqué que Ben Salman avait fait le choix de son ami d’enfance Badr Ben Abdallah Ben Mohamed Al-Farhane Al-Saoud pour diriger la chaîne, avant de retirer l’article quelques heures après sa publication. L’information a ensuite été démentie officiellement.

Les employés de la chaîne ont également nié avoir remarqué des changements dans ce sens dans leur rédaction. Plusieurs sources s’accordaient pourtant à dire que le prince Badr prendrait ses fonctions dans la chaîne au cours du mois de février.

Licenciements de masse

Quant à Al-Hayat, propriété du prince Khaled Ben Sultan Al-Saoud, considéré comme un proche du prince héritier, il semble que la crise qu’il traverse depuis le début de la dernière crise pétrolière se soit aggravée, le réduisant à fermer ses bureaux principaux à Londres ainsi qu’à Beyrouth, ville considérée comme la capitale de la presse arabe.

L’administration du journal a annoncé à ses employés des deux capitales qu’ils seraient, à l’exception d’un petit nombre d’entre eux, licenciés en juin prochain au motif du déménagement du journal à Dubaï pour raisons financières. La même administration a indiqué aux autorités compétentes au Liban que les raisons de ces licenciements étaient purement économiques, ce qui impliquerait qu’aucun dédommagement, même symbolique, ne serait versé aux personnes licenciées, selon des sources travaillant pour le journal.

Quelles que soient les différentes causes des plans de licenciement, ces évènements révèlent la profonde crise financière que traverse le royaume, longtemps détenteur d’un contrôle direct sur les éditoriaux des journaux et les bulletins d’information au Liban et dans d’autres pays du monde arabe.

Pour ce faire, l’Arabie saoudite passait tantôt par le financement direct de titres, tantôt par le biais du marché des médias (et notamment du groupe Choueiri, menacé d’exclusion de la scène médiatique golfienne suite à des accusations de corruption), ou encore par le contrôle gouvernemental direct, récemment illustré par la confiscation par Ben Salman de la chaîne Al-Arabiya, qui était la propriété du prince Walid, en plus du journal Al-Sharq Al-Awsat en 2016.

Cette crise révèle le secret de polichinelle qu’était l’ampleur du financement saoudien des médias arabes en général et libanais en particulier. Elle montre aussi qu’il pâtit, depuis la chute de certains régimes arabes (Libye, Irak…) et l’effondrement du cours du pétrole, d’un manque de ressources à allouer tant au financement direct qu’à la publicité.

Les « arrangements » d’Al-Walid al-Ibrahim

Al-Walid, patron du groupe Rotana (mais dont l’administration est désormais dirigée par Turki Al-Chaykh, imposé par Ben Salman), avait pour sa part licencié en 2009 tous ses employés libanais, soit environ 400 personnes travaillant pour la chaîne LBC Sat. Walid était copropriétaire de cette chaîne avec Pierre El-Daher, qui dirigeait le conseil d’administration du groupe LBC via sa société PAC.

Les licenciements étaient intervenus à la suite d’un différend entre les deux associés à propos d’un contrat concernant le contrôle des programmes des chaînes du bouquet. LBC Sat a ainsi cessé d’émettre et cette interruption d’activité a causé une perte de plusieurs millions de dollars, l’émir refusait cependant de payer la moindre indemnisation aux employés licenciés.

Ceci a entraîné la réquisition des studios du groupe, situés au nord de Beyrouth, par Al-Walid, que les employés licenciés ont poursuivi en justice. La justice française a ordonné, en 2015, la restitution à Pierre El-Daher des chaînes confisquées par Al-Walid, tandis que le procès des licenciements reste à ce jour en instance devant les tribunaux libanais.

Il est peu probable que ces employés reçoivent un jour le moindre sou après l’arrangement ayant permis à l’émir — qui est par sa mère le petit-fils de feu le premier ministre libanais Riad Al Solh — de sortir de la prison dorée où il avait été placé en résidence forcée à Riyad.

Lors d’un entretien avec l’agence Reuters qui ressemblait à s’y méprendre au discours de démission prononcé depuis Riyad par le premier ministre libanais Saad Al-Hariri en novembre dernier, le prince a nié avoir renoncé à aucun de ses biens, arguant que « l’arrangement n’était pas de nature financière. »

Le journal libanais Al-Akhbar citait toutefois le 29 janvier dernier une source officielle saoudienne en ces termes : « Le procureur général d’Arabie saoudite a donné son accord aujourd’hui — 27 janvier 2018 — à l’accord établi avec le prince Al-Walid Al-Ibrahim. »

Cette source ajoute que « ces accords n’existent qu’en cas d’infraction, et ne peuvent être conclus que si l’accusé reconnaît les faits par écrit et s’engage à ne pas récidiver. »

Le marché libanais de la publicité

Du point de vue libanais, la question prioritaire est celle du contrat d’exclusivité signé entre le groupe MBC et l’entreprise publicitaire libanaise Choueiri Group de feu Antoine Choueiri, qui demeure l’un des symboles de la période d’intense partenariat économique et commercial entre le Liban et le Golfe.

Dans le domaine publicitaire, Al-Akhbar parle de « l’objectif de la direction saoudienne, qui est de rompre son contrat de services avec Choueiri Group et de ne pas renouveler automatiquement le contrat qui s’achève en février prochain ». L’affaire garde cependant quelque chose d’obscur. La transparence n’est pas le fait de ce genre de groupe, ni de l’information saoudienne.

La réticence à faire des déclarations est généralisée, par crainte de perdre son poste ou de représailles venues des troupes du prince héritier, implacables quand il s’agit de « fidélité à Son Altesse » Ben Salman.
La société Choueiri est notoirement l’un des acteurs les plus importants du secteur en Arabie saoudite et a contrôlé pendant plus de trois décennies une part importante du marché dans le Golfe, MBC compris, grâce aux liens étroits qui unissaient son fondateur aux princes de la famille régnante.

Comme l’indique Al-Akhbar dans ce même article, se référant à des sources saoudiennes fiables, les problèmes qu’y rencontre la société « l’exposent à une inculpation pour dissimulation de fonds, que le prince Walid a été accusé d’effacer des comptes de MBC ces dernières années. »

Ces ambiguïtés ont conduit l’actuel directeur du groupe, Pierre Choueiri, à s’abstenir de se rendre à Riyad depuis l’arrestation de Walid, à rechercher activement auprès des autorités d’Abou Dhabi, réputées proches du prince héritier saoudien, un accord d’immunité l’empêchant d’être inquiété pour ses activités aux Émirats arabes unis, tout en acceptant de répondre aux demandes du gouvernement saoudien dans leurs investigations sur les entreprises et les hommes d’affaires dont le nom est cité dans l’enquête en cours sur les détenus du Ritz-Carlton.

En l’absence d’informations attestées, le milieu publicitaire fourmille de rumeurs au sujet des dizaines de millions de dollars qu’aurait perçus le groupe Choueiri en échange de la promotion des émissions de MBC.

On évoque aussi l’implication de la branche libanaise de la société de sondages et de statistiques française IPSOS, active dans le Golfe. A ce sujet, « des rumeurs persistantes prétendent que la véritable propriétaire de cette société est la famille Choueiri, qui l’a toujours utilisée pour présenter les résultats d’enquêtes statistiques les aidant à gagner des parts de marché qu’ils réservaient aux médias collaborant avec le groupe Choueri au Liban et dans le Golfe. »

Les activités d’IPSOS à Beyrouth et dans le Golfe ont été, depuis des années, l’objet de nombreuses polémiques à la suite d’études contestables consacrées sur les médias libanais.

En cas de chute de la société Choueiri, il est vraisemblable que certains médias comme la Lebanese Broadcasting Corporation International (LBCI) ou le journal Al-Nahar aient à essuyer de graves revers. En effet, Antoine Choueiri alimentait des journaux et des télévisions à Beyrouth en utilisant une partie de ses bénéfices saoudiens et golfiens.

Cette pratique lui donnait un vaste contrôle de la scène médiatique libanaise, où il pouvait faire et défaire les destinées et où il mettait au premier plan ses organes de presse préférés sans même faire aux autres la faveur de les laisser disparaître complètement.

Il ressort des évènements d’Arabie saoudite et de ses diverses péripéties que la spéculation sur les destins est ouverte aux risques en tous genres. Une seule chose est sûre : les milliers de travailleurs des médias libanais et arabes qui dépendaient totalement ou partiellement du financement du Golfe se dirigeront petit à petit vers un « marché du chômage » déjà saturé suite à la fermeture successive de multiples journaux et de télévisions libanaises. Dans le même temps, les lecteurs finançant une presse libre à l’abri de la domination des professionnels de l’industrie médiatique se font de plus en plus rares…

Doha Chams

(1) Le personnel a d’ailleurs décidé de porter plainte au Liban contre la direction pour licenciement abusif.



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Source : Orientxxi.info
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