28-11-2018 22:30 - Mauritanie : La fête de l’indépendance doit rimer avec liberté pour les activistes arbitrairement détenus

Mauritanie : La fête de l’indépendance doit rimer avec liberté pour les activistes arbitrairement détenus

La Libre - Les familles des militaires tués il y a 30 ans doivent aussi recevoir justice et réparation En lui rendant visite à la prison il y a trois ans, j’ai vu l’espoir dans les yeux du bloggeur Mohamed Mkhaïtir, premier condamné à mort pour apostasie depuis l’indépendance de la Mauritanie.

Il a toujours rêvé d’une Mauritanie unie à l’image de l’équipe nationale de football qui a réussi à fédérer le pays en se qualifiant à la prochaine Coupe d’Afrique de football. Aujourd’hui, la Mauritanie fête son indépendance, la dernière sous le mandat du président Mohamed Ould Abdel Aziz.

Ce dernier a une chance unique de marquer l’histoire de son pays en libérant le bloggeur, les activistes arbitrairement détenus, et donner justice et réparation aux familles des militaires tués il y a 30 ans. Ce 28 novembre 2018, la Mauritanie célèbre dans la ville de Néma au sud-est, le 58e anniversaire de son indépendance.

La date coïncide avec un autre anniversaire, douloureux pour les veuves et enfants des 28 militaires afro-mauritaniens accusés de préparer un coup d’Etat et pendus il y a 30 ans, à la veille de la fête de l’indépendance en 1990 à Inal, une ville de l’ouest du pays.

Chaque année, pendant que les officiels célèbrent dans la joie l’accession à la souveraineté du pays, les familles des victimes pleurent et manifestent dans la tristesse pour demander justice et réparation. Face à elles, les autorités mauritaniennes s’efforcent d’ensevelir cette face hideuse de l’histoire, comme lorsqu’elles faisaient voter, en catimini en 1993, une loi d’amnistie confirmant l’amnésie de l’Etat sur les tueries des militaires il y a 30 ans.

Une illustration de ces violations que l’Etat cherche à dissimuler et qui perdurent est le cas de Maimouna Alpha Sy secrétaire générale du Collectif des veuves et du passif humanitaire. Maimouna a recherché son mari douanier pendant trois mois et dix jours après sa disparition en 1990, sans succès. Il avait été assassiné.

En 2017, Maimouna
avait été arrêtée lors de la fête nationale dans la ville de Kaédi, au sud, pour avoir demandé justice pour son mari et les militaires disparus. Maimouna Alpha Sy avait été détenue pendant cinq jours avec d’autres membres de son association puis relâchée sans procès.

Célébration dans une atmosphère particulière

Ce 28 novembre, se dégagera certainement une ambiance particulière. Ce jour marque d’abord la dernière cérémonie de célébration de l’indépendance sous le mandat du président Mohamed Ould Abdel Aziz. Ce jour sera aussi marqué par l’euphorie de toute une nation galvanisée depuis le 18 novembre par les ‘’Mourabitounes’’, le nom de l’équipe nationale de football qui a réussi la prouesse d’assurer la première qualification de l’histoire de la Mauritanie à la Coupe d’Afrique des nations de 2019 (CAN).

Partout en Mauritanie, la nation a célébré cette ‘’victoire historique’’. Le football est parvenu à créer ce que la fête nationale n’a jamais réussi à faire : réunir toutes les composantes de la Mauritanie multiculturelle, multicolore autour d’une cause commune.

Rêve d’une Mauritanie unie

Ce moment euphorique m’a fait penser au bloggeur mauritanien Mohamed Mkhaïtir, à sa passion pour le football, et surtout son rêve d’une nouvelle Mauritanie unie, que l’isolement et les années de prison n’ont jamais altéré. Je me suis demandé au fond de moi, comment il vivait ce moment unique pour son pays dans un lieu de détention inconnu depuis un an. Mohamed Mkhaïtir a passé près de cinq ans en prison pour avoir critiqué ceux qui utilisent la religion pour discriminer les minorités.

En novembre 2017, la Cour d’appel de Nouadhibou avait annulé sa condamnation à mort. Mais, Mkhaïtir est toujours détenu arbitrairement en isolement en Mauritanie. Son état de santé se dégrade de jour en jour.

Je me souviens des cris de joie de tous ceux qui avaient mené une campagne pour sa libération, lorsque l’année dernière, nous avions appris que la peine de mort prononcée contre lui avait été commuée à deux ans de prison et une amende. Il devait être libéré pour avoir purgé plus de trois ans de prison. Aujourd’hui, je peine à croire qu’il demeure toujours derrière les barreaux, pour s’être levé contre la discrimination.

Mkhaïtir, contrairement à d’autres défenseurs des droits humains, était totalement anonyme avant son arrestation et sa condamnation à mort pour apostasie. Il était comptable dans une société nationale à Nouadhibou et animait un blog d’opinion sur Facebook.

J’ai vu l’espoir dans les yeux du premier condamné à mort pour apostasie

J’ai rencontré Mkhaitir pour la première fois à la prison civile de Nouadhibou au nord-ouest en juillet 2015. Pour le voir, il nous a fallu, à mon collègue chercheur Gaëtan Mootoo et moi, voyager en voiture de la capitale Nouakchott à Nouadhibou pendant plusieurs heures, sous un soleil de plomb et sur une route ou se succèdent les check points.

La prison où Mkhaïtir était gardé est un bâtiment moderne semblable à un labyrinthe au bout duquel, nous y avions rencontré cet homme à l’allure mince, pas très grand de taille, le visage émacié et marqué, qui nous a accueillis à l’entrée de sa cellule avec un sourire timide mais chaleureux.

Il nous a offert de nous asseoir sur le seul élément de mobilier dont il disposait, son matelas, perpétuant ainsi la légendaire tradition d’hospitalité des Mauritaniens. On tenait à peine à quatre avec notre interprète entre les bouteilles d’eau, sa théière, quelques ustensiles, un petit sac de condiments et son tapis de prière enroulé. J’étais émue de le voir enfin.

Lorsque la voix de Mohamed Mkhaïtir, s’éleva, j’ai senti le courage et la détermination et vu l’espoir briller dans les yeux. De sa cellule, il était convaincu que la société mauritanienne changerait un jour vers un meilleur vivre ensemble, sans discrimination.

Chance unique de marquer l’histoire

Mohamed Ould Abdel Aziz a assuré à plusieurs reprises qu’il respecterait la Constitution et ne se présenterait pas pour un troisième mandat mais entend rester un acteur clé de la vie politique.

Depuis le début de son second mandat en 2014, les autorités mauritaniennes ont intensifié leur répression sur les activités des défenseurs des droits humains. Ceci a porté un coup dur aux espoirs d’amélioration de la situation des droits humains posés durant son premier mandat. Entre 2014 et février 2018, Amnesty international a recensé plus de 168 cas d’arrestations arbitraires de défenseurs des droits humains, dont une dizaine a subi des actes de torture et d’autres mauvais traitements.

A l’heure du bilan de fin de mandat et de la commémoration du 28 novembre, le président Mohamed Ould Abdel Aziz a une chance unique de marquer l’histoire de son pays en posant un acte fort comme celui de faire libérer le bloggeur Mkhaïtir, en mettant un terme aux détentions arbitraires de défenseurs des droits humains et en abrogeant la loi d’amnistie qui consacre l’impunité des bourreaux d’Inal.

Le président Aziz tracera le sillon pour la protection des défenseurs des droits humains mais aussi le jugement dans le cadre d’un procès équitable des personnes présumées responsables de violations des droits humains. C’est seulement à ce moment que le président pourra lui aussi, comme les ‘’Mourabitounes’’, réunir l’ensemble des composantes de la Mauritanie autour du projet de meilleur vivre ensemble.


Par Kiné-Fatim Diop, chargée de campagnes sur l’Afrique de l’ouest à Amnesty International



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