05-02-2019 11:54 - Allocution du député Biram Dah Abeid récipiendaire de doctorat honoris causa de l'université de Leuven

Allocution du député Biram Dah Abeid récipiendaire de doctorat honoris causa de l'université de Leuven

IRA-Mauritanie - Monsieur le Recteur,

Mesdames et messieurs membres du jury,

Mesdames et messieurs les étudiantes et étudiants, chers invités.

Aujourd'hui, je ressens l’honneur et la reconnaissance de mon engagement, de ma douleur et de la rumination de dizaines de millions de forçats, subjuguées sous, d’autres cieux, du seul hasard de leur venue au monde. Autant de mes semblables endurent, jusqu'à nos jours, le rétrécissement, pour ne pas dire l’amputation de leur être, sous l’emprise du travail forcé ou indécent, du mépris de couleur et de l’infériorité ethnique.

L’esclavage, même quant il s’estompe ou disparaît comme institution, continue à produire, sur le temps étiré, l’inégalité prosaïque et la honte de soi qu’entraine la moindre conscience de se savoir amoindri, dès la naissance. Un descendant d’esclave s’émancipe au travers de sa descendance et toujours dans l’obstination, pour ne récolter, in fine, que l’évidence de son humanité. Vous semble-t-il concevable de souffrir et de mourir pour une évidence? 

Malgré sa banalité, l’article est trop cher payé mais nous autres rejetons de paria n’avons d’autre choix. La liberté s’impose à nous, non en termes de faculté mais de survie. Je vous invite à redécouvrir le sens de cette vocation contrainte, par les exemples familiers à l’entendement de l’Europe, dans la littérature de la Shoah et celle du Goulag

Mais, soyons équitables et ne nous interdisons l’ironie du paradoxe. Si l’humour est la politesse du désespoir, la lucidité ne dédaigne les coquetteries de la franchise.

Oui, nos anciens maîtres sont aussi à plaindre. Ils naissent et grandissent dans la certitude acquise de leur préséance. Contestés ou accusés, ils cherchent argument auprès des promoteurs de la race et de la religion, deux filets létaux quand l’ignorance, le préjugé et la paresse les submergent. Les héritiers des propriétaires de nos aïeuls, de nos pères et mères s’y débattent, aujourd’hui, sans le secours du discernement et finissent par s’épuiser contre la vague irrépressible de notre soif de mieux-vivre. Vous pouvez le comprendre, vous les rescapés de tant de révolutions et de génocides, arrières-enfants de colonisateurs : tôt ou tard, les auteurs et complices d’une hiérarchie fondée sur l’infériorité de l’Autre se trouvent emmurés dans la prédisposition suicidaire à toujours s’imaginer le progrès en ennemi. Oui, pour son propre salut, la progéniture de ceux qui nous ont asservis des siècles durant, mérite sa dose de thérapie curative. Or, nous en sommes l’unique pilule. Qui veut guérir se doit de nous avaler puis de ravaler l’amertume.

Qui suis-je ? Ma lutte inaugurale, dès l’âge de 10 ans, je la dois à mon père. Il me pressait à me battre contre l'esclavage héréditaire qui décimait sa famille, sur plusieurs générations.

Aussi, étais-je programmé à me tenir, debout, en travers de toute persécution, dans mon pays et ailleurs, quelle qu’en fut la victime. Un opposant banni, un activiste en prison, un objecteur de conscience menacé de peine de mort, une fillette mariée de force, un paysan dépossédé de sa terre, m’interpellent et je ne fuis l’injonction du devoir. 

Au-delà des esclaves, ma communauté, beaucoup d’autochtones d’extraction noire africaine subissent, en Mauritanie, la ségrégation et le déni de réparation, après avoir enduré des années de tuerie, de déportation et d’assimilation culturelle. Les responsables de telles cruautés bénéficient encore de l’immunité, par l’effet d’une loi sur mesure. Je salue, ici, la mémoire des suppliciés et des disparus. Je renouvelle la résolution, à leurs proches, de poursuivre l’effort d’éradiquer l’impunité. Mon admiration va aux Justes, les agitateurs à contresens, penseurs de la déconstruction, qui viennent souvent des groupes dominants et s’exposent, ainsi, à l’ostracisme. Leur concours accélère notre dynamique vers l’égalité et nous épargnent, alors, davantage de sacrifices. Grace à eux, la non-violence devient notre réflexe, guère une utopie.

Chers amis de l’université de Leuven, je vous promets de poursuivre les œuvres de l’humanisme en action, sur les nobles brisées de Baruch Spinoza, Primo Levi, Martin Luther King, Nelson Mandela et d’Alexandre Soljenitsyne, pour ne citer que les grands maîtres. En ce chemin ponctué de ténèbres, mes compagnons d’espérance et moi continuerons de nous éclairer à la lumière de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. L’Universalisme nous guide, je dirais nous rappelle la trivialité exaltante d’appartenir, tous, à la même espèce. Préserver la diversité des langues, des arts et des modes d’organisation sociale anime notre combat, d’où la présence, aujourd’hui, parmi vous. Nous partageons la foi que l’uniformisation par contrainte de corps, la négation de l’individu, l’effacement des singularités et l’aversion de l’altérité diminuent les défenses immunitaires de chaque population, face au fanatisme, la tuberculose de notre siècle adolescent.

Notre tension vers la possibilité élargie du bonheur et le désir d’en faire jouir le plus grand nombre, opère ici et maintenant, sur terre, point en dessous. Nous ne pouvons attendre de mourir pour mériter la justice. C’est en cela que nous avons besoin de vous, nos frères en humanité. 

Je vous remercie.

Biram Dah Abeid

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Source : IRA-Mauritanie
Commentaires : 7
Lus : 2354

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Commentaires (7)

  • morelam (F) 05/02/2019 17:53 X

    QUI veut aller loin menage sa monture qui veut changer ce system vote DR Biram DAH.

  • moukhabarat (F) 05/02/2019 16:31 X

    Bravo. Il manque au discours la référence à l'Islam libérateur mais cela aurait gâché une fête où la main des sionistes n'est pas étrangère...

  • leguignolm (H) 05/02/2019 16:17 X

    Sans commentaire!

  • ELVALLI (H) 05/02/2019 14:41 X

    Ouvrir le débat de l’esclavage en Mauritanie musulmane devant une tribune de chrétiens occidentaux est une sorte d’humour noir mais une démarche assez hypocrite de la part de Biram et de ses doyens en mal d’encadrement de pauvres. Pour parler d’esclavage, de colonialisme, de néocolonialisme, les occidentaux doivent avoir honte et se le dire avant de faire la leçon aux autres nations qu’ils disent primitives. Quand on ferme l’accès à l’Europe devant des naufragés et des fuyants les guerres qu’ils font à des nations pour les déposséder de leurs biens et occuper leur terres…

  • hayerim (H) 05/02/2019 13:45 X

    Des conneries! L'occident continue de se moquer de nous! A titre d'exemple, Djammé le sanguinaire dictateur gambien, comme d'autres immoraux de ce monde, a lui aussi, reçu cette inutile distinction de Docteur doctorat honoris causa d'une université américaine, grande soeur et leader de toutes les universités occidentales. C'est donc de la poudre aux yeux pour maintenir les germes de la désunion au sein de nos pays meurtris par le colonialisme que ces mêmes pays perpétuent. Birame comme d'autres font semblant de défendre des causes justes mais au fond, ils continuent leur chemin de bandit qu'ils ont toujours été. Lui était bandit depuis... on rappelle le temps du petit fonctionnaire qu'il était et en profitait pour arnaquer d'étrangers sous couvert du tribunal où il était commis. Il continue le sale boulot sous d'autres couverts et rejoindra Djammé dans la poubelle de l'Histoire, lui et les autres racistes et colons qui l'accompagnent.

  • hamadel (H) 05/02/2019 12:24 X

    Voter Biram pour que tous les Mauritaniens jouissent de leurs droits a bas le génocide l'exclusion le racisme l'esclavage la déportation l’enrôlement discriminatoire pour une Mauritanie inclusive ou personne n'est laissé en rade

  • hamadel (H) 05/02/2019 12:20 X

    Bon courage Biramdafabeid le peuple est derrière vous qu’alla ah fasse échouer tes détracteurs eux et leurs plans de tous les jours .VIVE LA JUSTICE.