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04-04-2013

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Coups d’Etat et Françafrique : Instabilités récurrentes

A peine une histoire de déstabilisation finit-elle quelque part en Afrique, avec un fatal constat de fait accompli, et la commission africaine met-elle en branle ses inefficaces mécanismes pour un très improbable retour à la constitutionnalité, qu’une autre bavure inconstitutionnelle de prise de pouvoir par la force ouvre un nouveau foyer de tension.

Entre le limogeage, par un capitaine pratiquement inconnu, de l’ancien président malien Amadou Toumani Touré, aujourd’hui réfugié au Sénégal, et la chasse, par une bande de rebelles, du président centrafricain qui cherche asile au Ghana, il y a à peine un an d’écart. Dans les deux cas, la déstabilisation n’a rencontré aucune résistance.

Une armée incapable de se défendre et un peuple soumis, qui se laisse conduire comme mouton de Panurge, au seul gré des événements. Peu de pays africains peuvent se prévaloir de stabilité, de démocratie ou de bonne gouvernance.

A l’exception de quelques très nations, comme le Sénégal, le Bénin, le Ghana ou le Cap-Vert, les facteurs internes d’incohésion sociale, faiblesse notoire de l’Etat et légitimité fallacieuse, conjugués à des facteurs externes, comme l’immixtion étrangère, sur la base d’intérêts divers, rendent extrêmement précaires et fragiles les pouvoirs africains.

Record de coups d’Etat

Incontestablement, l’Afrique est le continent qui a connu, ces cinquante dernières années, le plus grand nombre de coups d’Etat. Des indépendances à nos jours, quatre-vingt-cinq ont « réussi » pour au moins le double de tentatives. Au cours des seules dix dernières années, neuf ont été organisés (en Mauritanie, Niger, Madagascar, Guinée, Togo, Guinée Bissau et République Centrafricaine) contre quatorze au cours des années 1990 ; 19, la décennie précédente, et 26, pour les années 70 qui furent, selon les politologues, l’âge d’or des coups d’Etat en Afrique. La Mauritanie se trouve, pour une fois, en tête du peloton, avec quatre putschs (1978, 1984, 2005, 2008).

A chaque fois, leurs auteurs évoquent un « retour rapide à la constitutionnalité ». Michel Djotodia, le chef des rebelles Seleka qui vient de chasser Bozizé du pouvoir, il y a une semaine en Centrafrique, a promis d’organiser des élections libres et transparentes, dans trois ans. Exactement la même litanie que tous les déstabilisateurs racontent, pour contenir l’ire – passagère – d’une Communauté internationale dont certaines « icônes » sont souvent impliqués dans ces aventures.

Les raisons apparentes de cette prolifération de coups d’Etat en Afrique varient d’un pays à un autre. Tantôt, ce sont des rebelles qui réussissent à chasser, par les armes, un Président à la légitimité fallacieuse. Tantôt, c’est un militaire téméraire qui ne peut plus supporter d’être laissé en rade par un président « comploteur », avec des officiers supérieurs qui laissent faire, en contrepartie d’intérêts sonnants, trébuchants et assez substantiels, en provenance de divers trafics.

Tantôt, c’est une puissance étrangère qui règle comptes à un président subitement indocile, en chargeant un homme acquis à sa cause d’éjecter le « rebelle ». Tantôt et c’est, comme dirait l’autre, un acte de rébellion « personnelle », suite à quelque déplaisante mesure présidentielle. Une réaction épidermique à une frustration. Mais, chaque fois, c’est une preuve éloquente du non-ancrage de la culture démocratique et du manque de légitimité dont jouissait le président renversé.

Françafrique ou France à fric ?

Le concept de Françafrique, très à la mode au milieu des années 90, désigne, pour certains, l’action néocoloniale de la France, soucieuse de conserver sa « chasse gardée » africaine, via des réseaux d’influence particulièrement opérationnels dans ses anciennes colonies. Cette Françafrique se manifeste par le soutien que l’ancienne puissance colonisatrice apporte aux régimes peu ou prou démocratiques, voire carrément discrédités.

Des affaires comme Elf, l’intervention en Côte d’Ivoire, les élections d’Ali Bongo, Oumar Bongo, Mobutu Sesse Seko ou Denis Sassou Nguesso – entre autres – constituent des symboles éloquents et incontournables de cette Françafrique. Son principal cadre est la « cellule africaine » de l’Elysée où le Président français et ses collaborateurs décident de la politique africaine de la France, en termes d’aide aux pays et à leurs gouvernants, souvent proportionnelle à leur degré d’allégeance, de soumission et de docilité.

De célèbres noms, comme Jacques Foccard, sous de Gaulle, Jean-Christophe Mitterrand, lors du règne de son père, ou Claude Guéant, sous Sarkozy, ont inspiré cette politique. Et comme la Françafrique est une affaire de réseaux mafieux et d’émissaires occultes, basés sur des relations personnelles et des affinités entre groupuscules, plutôt que de diplomatie officielle, le réseau consulaire français, un des plus denses du monde (second plus important réseau, après celui des Etats-Unis) y joue, évidemment, un rôle prépondérant.

Ces réseaux organisent nombre de coups de force à travers l’Afrique, font et défont les pouvoirs africains, en fonction des intérêts de la France. Parmi les intermédiaires officieux de la Françafrique des derniers temps, le député Patrick Balkany et l’avocat franco-libanais Albert Bourgi, artisan de l’élection au Gabon, en 2009, d’Ali Bongo et dont la présence, la même année, à côté du candidat Mohamed Ould Abdel Aziz, au meeting d’Arafat, fut on ne peut suspicieuse.

La Françafrique est, plus encore, une longue affaire politico-financière où se trament toutes sortes d’affaires ombrageuses, sur fond d’impressionnants réseaux de corruption, mettant en cause patrons et hommes politiques de tous les niveaux. Une affaire de gros sous comme l’Angolagate, en 1994, cette histoire de vente d’armes soviétiques et françaises, pour un montant total de 790 millions de dollars, pilotée par l’intermédiaire franco-canadien Pierre Falcone ou celle de bien d’autres, plus rocambolesques encore, où trempent, d’égal à égal, présidents de grandes républiques prétendument démocratiques, « respectables » conseillers, groupes mafieux, hommes d’affaires et cercles occultes.

Du coup, on ne sait plus s’il faut parler de Françafrique ou de France à fric, en cet univers où des « Etats de grand chemin » ont pris la place des bandits de même nom et où, sans foi ni loi, la souveraineté des pays et leur dignité sont bradées, contre des intérêts substantiels offrant, aux dirigeants, des enrichissements illicites hors de portée de leurs revenus justifiés. Produits évidemment tirés d’activités délictuelles ou criminelles : détournements de fonds, trafics illicites, parrainage de bandes de malfaiteurs, abus de biens sociaux et d’argent public...

Les auteurs de ces malversations ont recours à de très rodés « mécanismes d’évaporation », qui leur garantissent l’impunité, grâce aux paradis fiscaux et judiciaires, et à la complicité des pays développés, en contrepartie de rétro-commissions qui se chiffrent en centaines de millions d’euros ou de dollars.

Ce qui repose, avec acuité, la sempiternelle mais toujours très en vogue histoire des « biens mal acquis », tout un programme, encore aujourd’hui, pour certains gouvernants fraîchement élus. Françafrique, biens mal acquis, bonne gouvernance, autant de concepts qui ne diminuent, en rien, les souffrances d’un continent dont le moins qu’on puisse dire est qu’il semble, comme l’a dit un de ses auteurs, véritablement mal parti…

Sneïba El Kory


 


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