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Interview: Moulaye El Arbi à Biladi
Moulaye El Arbi Ould Moulaye Mhamed est un home politique, que d’aucuns appellent désormais le Cherif de Néma, en référence à ses origines à la fois sociales que régionales.
Il dirige le pari des avant-gardistes. Une formation d’obédience islamiste, mais avant-gardiste, moderniste, et dont les leaders, des jeunes, sortants de grandes écoles, en France, surtout. Moulay est devenu célèbre à cause de son séjour à la prison. Il est l’un des premières victimes de ‘’la justice d’Ould Abdel Aziz’’.
Au lieu d’avoir la médaille pour son passage, salué par tous, à la tête de la SONIMEX, on l’accablera de son revers. Connu pour sa droiture morale, le sens de la responsabilité et la rigueur méthodique, le Cherfi de Néma livre à Biladi sa lecture de la déclaration de la dernière mission du FMI en Mauritanie.
Biladi : La déclaration de la mission du FMI relative à la 6ème et dernière revue du programme de la Mauritanie était on ne plus élogieuse de l’action, au moins économique, du pouvoir en place. Un satisfecit, en somme, qui décale un peu trop du discours tenu par la Coordination de l’Opposition Démocratique, dont le parti que vous dirigez est membre actif.
Moulay El Arbi : Tout d’abord, il faut bien comprendre que les chiffres et les indicateurs ne sont pas des objectifs en soit. Mais c’est l’amélioration de la réalité quotidienne des citoyens, particulièrement les plus démunis, qui doit constituer l’axe principal de toute politique économique d’un pays comme le nôtre.
La Coordination de l’Opposition Démocratique a dit que l’économie mauritanienne va mal pour deux raisons essentielles : le niveau élevé du chômage particulièrement chez les jeunes, et la pauvreté très répandue.
Ces affirmations ont toujours été confirmées par le FMI dans ses rapports (août 2012 et décembre 2012) et une nouvelle fois réitérées dans la récente déclaration du 2 mai 2013, à la fin du premier paragraphe, où le FMI dit je cite : «Toutefois, malgré cette bonne performance, la croissance n’est pas encore assez soutenue et inclusive pour enrayer les taux de chômage et de pauvreté élevés.»
La Coordination de l’Opposition Démocratique a aussi dénoncé à plusieurs reprises certaines pratiques d’instrumentalisation du ministère des finances qui détériorent le climat des affaires et empêchent le secteur privé d’être actif pour contribuer positivement au développement économique du pays. Cela a aussi été confirmé par le FMI au huitième paragraphe dans cette même déclaration, où il souligne à l’Etat la nécessité d’améliorer davantage le climat des affaires et l’invite à appliquer de manière uniforme et neutre la réglementation en vigueur à tous les opérateurs.
Biladi : Le communiqué de la mission du FMI précise, pourtant, que ‘’ le raffermissement de l’activité des services, le rebond de la production agricole et le dynamisme du secteur des bâtiments et travaux publics ont permis d’atteindre un taux de croissance de 6,9 pour cent, du PIB réel (8 pour cent hors industries extractives), malgré les difficultés traversées par l’Europe et la sécheresse en début d’année. L’inflation a chuté à 3,4 pour cent à fin décembre 2012. ‘’ Une économie en bonne santé, tout simplement ! N’est-ce pas ? Ou bien votre appréciation est autre ?
Moulaye El Arbi : Une économie en bonne santé, c’est une économie qui crée une richesse suffisante, et qui la distribue de manière équitable à l’ensemble des citoyens, de manière à leur permettre de subvenir aux besoins essentiels de la vie. Cette distribution se matérialise en général par les emplois créés qui doivent être rémunérés en fonction du niveau de vie, et les actions ciblées destinées à réduire la pauvreté sous forme de filets de sécurité sociale pour les plus démunis.
Si l’économie a pu réaliser un taux de croissance du PIB d’environ 8% (hors industries extractives), cela veut dire que l’économie mauritanienne a pu générer une valeur ajoutée supplémentaire et donc une richesse. Mais quand on sait que cette richesse supplémentaire, comme il a été confirmé dans la déclaration, n’a pas servi pour diminuer la pauvreté et le chômage, il y a lieu de se poser les questions suivantes : à qui a profité cette croissance ?, où est passée cette richesse créée par cette croissance ?
Si cette croissance a enrichi les plus riches et appauvri le reste de la population je ne pense pas qu’on puisse parler d’une économie en bonne santé.
Biladi : « Le solde budgétaire global, incluant les dons, a atteint, en 2012, 2,8 pour cent du PIB.’’ Un excédent pour la première fois dans l’histoire récente de la Mauritanie’’, révèle le communiqué. Qu’en dites-vous ?
Moulaye El Arbi : Je dirai tout simplement que malheureusement, c’est la première fois aussi dans l’histoire de la Mauritanie, que l’Etat mauritanien arrondi ces fin de mois et arrange ses chiffres de fin d’année en vendant monsieur Senoussi à 200 millions de dollars et que sans cet argent qui représente 5% du PIB, le budget de l’Etat allait être déficitaire. (cf. rapport du FMI de décembre 2012 page 6).
Biladi : Comment vous expliquez, alors, ce déphasage. D’une part de bonnes notes distribuées par le FMI, d’autres parts une précarité grandissante du niveau de vie des populations ?
Moulaye El Arbi : Ce déphasage peut être normal quand l’économie se retrouve concentrée entre quelques personnes (physiques et morales) qui continuent à s’enrichir rapidement et que tout le reste de la population se partage une petite part de l’économie. Dans ce cas de figure, les chiffres globaux de l’ensemble de l’économie afficheront de bons indicateurs mais ils cacheront une réalité très disparate entre un monde caractérisé par la pauvreté, le chômage et la maladie, et un monde caractérisé par l’enrichissement illicite et subite, le trafic d’influence et la corruption.
Ce déphasage peut aussi être normal si les chiffres avancés sont faux. Il ne faut pas oublier que nous avons malheureusement connu une période où les autorités manipulaient des faux chiffres pour faire plaisir au FMI. Et d’une manière générale, quand le régime est incapable d’obtenir des résultats concrets sur le terrain, la solution des faux chiffres est vite adoptée.
Je vous rappelle que les 50 millions de dollars de don du Royaume d’Arabie Saoudite n’ont jamais intégré le budget de l’Etat, et que les 200 millions de dollars de Senoussi ont une première fois été enregistrés sur le Tableau des Opérations Financières de l’Etat (TOFE) du mois de septembre, puis ils ont disparu des TOFE du mois de novembre et décembre pour réapparaitre dans le rapport du FMI de décembre pour rendre le budget de l’Etat excédentaire. Quand cette facilité de manipulation de chiffre ne pose aucun problème aux autorités, il n’est pas étonnant de se retrouver avec des chiffres qui ne reflètent aucune réalité.
En tout cas dans un pays où le Président de la République et une de ses conseillères sont impliqués par des enregistrement dans un trafic de devises, où une balle intelligente indispose le Président pendant six semaines sans qu’aucune enquête ne soit menée, où le Président de la République reçoit publiquement les trafiquants de drogue Bissau Guinéen, où le Président malgré tous les problème du pays a suffisamment de temps libre pour accorder une grâce présidentielle à des trafiquants de drogue avérés, où le Président de la République est accusé de trafic de drogue par un député européen, fabriquer des faux chiffres peut paraître comme un délit très léger.
Biladi : Quelles sont d’une manière claire les dysfonctionnements de la gouvernance économique sous Mohamed Ould Abdel Aziz ?
Moulaye El Arbi : Les dysfonctionnements de la gouvernance économique de ce régime sont multiples et profondes.
• D’abord l’absence d’une vision économique stratégique qui doit avoir au moins trois fondements, (i) fixer les objectifs a moyen terme en terme de PIB et de PIB par habitant pour par exemple rattraper le retard que nous avons par rapport aux pays comme le Maroc ou la Tunisie, (ii) identifier les secteurs à potentiel en fixant pour chaque secteur des objectifs quantifiés en terme d’emplois et de revenus distribués à la main d’œuvre, (iii) et enfin encourager l’investissement privé national et international dans ses secteurs.
• L’Intervention explicite de l’Etat pour favoriser ou sanctionner des opérateurs économiques et je vais me limiter en citant deux exemples : la société de pêche chinoise qui a commencé ses travaux avant même que le parlement ne statue sur la convention la liant avec l’Etat, et le cas de Bumi qui voulait exploiter une mine de fer avec SOGECO comme partenaire et qui a fini par plier bagage car l’Etat voulait lui imposer un partenaire proche du pouvoir.
• L’Incohérence des décisions, et là je citerai à titre d’exemple la rapidité et le coût élevé de la modification de la route de l’aéroport qui ressemble plus à une opération de chirurgie esthétique plutôt qu’à une réponse à un impératif de fonctionnalité. Le même montant injecté dans un complexe laitier dans le cadre d’un partenariat public privé aurait certainement un impact économique plus palpable sur la population.
• L’incompréhension du rôle du secteur privé dans l’économie et du rôle de l’Etat dans le développement économique. Dès son coup d’Etat, Mohamed Ould Abdel Aziz s’est montré réfractaire au secteur privé en traduisant de manière rocambolesque certains hommes d’affaire en justice et en ressuscitant certaines entreprises publiques pour concurrencer les privés, alors que même les communistes chinois ont compris que le développement économique d’un pays ne peut se faire qu’à travers le privé et que l’Etat devrait se limiter au rôle de création des conditions d’une évolution harmonisée.
Biladi : C’est pour quand, donc, le jour, où les déclarations des missions du FMI seront comprises et attestées par les mauritaniens ordinaires ?
Quand l’économie va répondre aux critères de bonne santé économique énoncés plus haut, à savoir (i) être intrinsèquement capable de créer des richesses, (ii) créer des emplois rémunérés de manière à couvrir les besoins d’une vie descente, (iii) et mettre en place un système de protection sociale pour les plus démunis, alors les chiffres pourront être le reflet de la situation quotidienne des populations.
Biladi : Quelles propositions feriez-vous pour booster l’économie nationale et pour que les choses soient si évidentes dans la réalité qu’on ne puisse les réfuter ?
Moulaye El Arbi : Je pense que la Mauritanie peut booster son économie en se concentrant sur trois secteurs que sont, l’élevage, la pêche et l’agriculture. A travers ses secteurs des objectifs de niveaux d’activités et de redistribution de richesse doivent être fixés en sachant de manière claire que c’est le privé qui va opérer. Mais l’Etat doit engager les investissements et les réformes institutionnelles nécessaires pour rendre ces secteurs attractifs pour le privé. Et d’une manière générale l’Etat doit s’astreindre à un comportement qui suscite la confiance, comme : la neutralité par rapport aux opérateurs économique, la transparence dans les opérations, et l’efficacité de la justice.
Propos recueillis par A.V.T