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14-06-2013

17:59

Le terrorisme ne connaît pas de frontières

Quand il s'agit de démanteler des réseaux de terroristes et de trafiquants, les pays du Maghreb ont un gros problème. Selon un analyste des questions sécuritaires, les liens sont aujourd'hui plus étroits entre les criminels qu'entre les gouvernements.

Et alors que le conflit au Mali se termine et que les extrémistes armés campent à la frontière algéro-tunisienne et en Libye, les efforts conjoints de lutte antiterroriste et d'application de la loi sont plus importants que jamais, explique Mohamed Vall Ould Oumer, écrivain lauréat d'un prix de l'UNESCO, journaliste et spécialiste de la sécurité dans la région.

Magharebia l'a rencontré à Nouakchott pour savoir où allait maintenant le Maghreb.

Magharebia : Pour commencer, qu'est-il advenu de tous les terroristes et jihadistes au Mali ? Sont-ils aujourd'hui en Libye ?

Mohamed Vall Ould Oumer : La menace terroriste au Maghreb est devenue de plus en plus forte après l’intervention française au Mali. Les éléments maghrébins d'al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) sont rentrés dans leurs pays d'origine.

La sanctuarisation de la Libye se confirme. La tendance semble se poursuivre. Cet espace maghrébin risque de devenir le nouveau Nord-Mali.

Magharebia : L'Algérie dispose de l'armée la plus puissante au Maghreb. Quelle est sa position sur le Mali et sur la suite des évènements ?

Ould Oumer : Des raisons objectives ont poussé le gouvernement algérien à cautionner l’intervention. Il était essentiel de préserver l’intégrité territoriale du Mali...

La deuxième raison est le fait qu’il y a des prolongements sociologiques qui couvrent chacun de ces pays maghrébins et le Nord-Mali. Donc, ce qui touche le Nord du Mali touche nécessairement ces pays-là...

De plus, l'attaque contre le complexe gazier d'In Amenas a montré que l'Algérie n'est pas à l'abri.

Magharebia : Pendant des semaines, l'armée tunisienne a traqué les jihadistes armés retranchés dans les forêts du Jebel Chaambi le long de la frontière algérienne. La Tunisie est-elle en mesure d'éliminer les terroristes d'al-Qaida qui campent à sa porte ?

Ould Oumer : Je ne pense pas que la Tunisie puisse à elle seule faire face à cette menace.

Le terrorisme est un phénomène transnational qui demande une réponse collective et transnationale. Ses liens avec le crime organisé doivent être traités par une connexion transmaghrébine des forces armées et de sécurité.

C'est précisément là le point faible de ces pays, parce que la plupart d'entre eux sont en phase de transition et restent fragiles et instables.

Magharebia : L'Algérie a annoncé cette semaine qu'elle travaillait avec la Tunisie pour protéger leur frontière commune. Les États nord-africains sont-ils aujourd'hui plus disposés à travailler ensemble ?

Ould Oumer
: La coopération sécuritaire entre les pays du Maghreb existe mais demeure insuffisante. Et il y a plus de liens entre les filières criminelles qu’entre les États eux-mêmes.

Ce qu’il faut, c’est partager efficacement les renseignements. Nous devons mettre en œuvre des forces conjointes, harmoniser les stratégies et les juridictions, et simplifier les procédures judiciaires d’extradition.

Bref, il faut une intégration sécuritaire. Nous en sommes encore très loin.

Magharebia : Depuis plus d'un an maintenant, la Mauritanie n'a virtuellement connu aucune attaque terroriste. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?

Ould Oumer : Je crois que la Mauritanie est en train de récolter les fruits d’une stratégie payante, parce qu’elle a permis au pays d’étendre sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire avec l’établissement d’unités de base. Elle a également permis au pays de faire face à la menace terroriste par la création de Groupements Spéciaux d’Intervention (GSI).

Les actions menées à l’intérieur du territoire malien ont permis d’éloigner la menace loin des frontières du pays. Des coups durs ont également été portés aux terroristes qui étaient sur le point de réussir en Mauritanie le coup du Nord-Mali.

Magharebia : Comme l'a récemment souligné le ministre mauritanien des Affaires étrangères à Bruxelles, la menace terroriste s'étend au-delà de la région du Maghreb-Sahara. Que peuvent nous apporter les pays occidentaux pour nous aider à lutter contre ce phénomène ?

Ould Oumer : La première chose qui vient à l'esprit est une aide militaire conjointe pour le Mali, même si c’est dans un cadre onusien. On pense aussi aux formations, aux financements. Mais personnellement, je crois que l’aide la plus importante serait d'encourager nos pays à plus de démocratie et les aider à se développer réellement.

Ce qui s’est passé au Mali nous donne l’impression qu’il y a eu une sorte de prime à la casse. En effet, le Mali avait été jusqu'ici présenté comme un modèle de démocratie et d’État de droit. Et brusquement, on a découvert la fragilité de l’État malien...

Magharebia : On parle de plus en plus de la recrudescence du trafic de drogue au Maghreb. Qu’en est-il au juste ?

Ould Oumer : Bien, c'est un phénomène ouest-africain. Je crois que c’est un processus qui a commencé au milieu des années 1990 et qui s’est poursuivi en Mauritanie jusqu’en 2006 ; et jusqu'à récemment en Guinée-Bissau.

Malgré tous les efforts consentis par les différents pays du Maghreb, ils seront toujours des points de passage. Il est cependant à noter que le processus de mainmise du narcotrafic sur ces États a échoué, et c’est tant mieux.

Magharebia : Une dernière question : pourquoi le terrorisme et le crime organisé sont-ils capables d'attirer les jeunes du Maghreb ?

Ould Oumer : Le Maghreb est une région avec une population majoritairement très jeune. Ces pays ont une population constituée à près de 70 % de jeunes de moins de 30 ans. Se posent donc des problèmes d’éducation, d’emploi, et des frustrations nées des rapports injustes entre les États et les populations, mais aussi de gestion inéquitable des ressources de ces pays.

C’est donc une jeunesse qui vit une situation difficile et qui est une proie facile du désespoir.

Si l’on comprend bien le phénomène du terrorisme, on voit qu’il n’est pas sous-tendu par un projet ; c’est pourquoi l’acte d’accomplissement est la mort qu’on se donne en entrainant ses semblables. C’est bien parce qu’on n’a pas de projet de vie qu’on n’a pas d’espoir.

De plus, les jeunes du Maghreb souffrent d'un manque d’encadrement, de l'absence d'un modèle et de la rupture profonde entre une tradition oubliée et un modernisme débridé.

Et entre les deux, on se perd et l'on se retrouve fatalement là où l'on ne devrait pas être.

Interview par Bakari Gueye à Nouakchott



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