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Abderrahmane Sissako nous a tout donné
Mbareck ould Beyrouk - « Le chagrin des oiseaux » fait notre bonheur. Le talent a ici imposé silence au discours : c’est la normalité qui fait la beauté des choses et c’est le regard aimant qui leur donne vie.
Le film ressemble beaucoup à son auteur : calme, sérénité, mais au fond une volonté irrépressible d’embrasser l’humanité et de dénoncer dans des scènes grandioses tout ce qui insulte l’honneur et le bonheur des gens.
Abderrahmane, c’est avant tout un homme qui refuse. Cela ne parait pas, mais c’est un homme qui refuse. Parce que, au-delà de ce qui l’entoure et des autres, il veut créer un monde à lui, libéré des fioritures que veut imposer le présent. C’est la marque de l’artiste. C’est pourquoi il a d’abord appris à juger, à jauger ce qui dans ses normes à lui, devrait être accepté ou rejeté
C’est qu’Abderrahmane est d’abord fils de la différence. Une famille paternelle issue des Mhajib de Oualata, lignée d’ulémas bien pensants, une famille maternelle des Oueissatt de l’Adrar, guerriers fougueux prompts à toutes les colères et à toutes les batailles, une enfance partagée entre un Bamako qui ne l’accepte pas vraiment (« le maure ») et un Nouakchott que lui ne comprend pas très fort (il a un hassanya exécrable) .
Et dés le début, le « clash » avec le pays : il tient à faire du cinéma. « Mais quoi ? Cinéma ? le pays n’en a pas besoin..» lui répond on au service très mauritanien des bourses. Qu’importe, il fera du cinéma même sans bourse du gouvernement mauritanien , c’est dur, mais le jeune homme tient car il est habité par un rêve, un rêve embrassé dans les salles de cinéma de Nouakchott et de Bamako et dont il ne se départira jamais
Et puis, juste à la sortie de l’école, le succès, vite. Dés le premier ballon d’essai ! C’est que le talent est là ,éclatant, évident, et aussi l’amour du métier .Et un engagement à toute épreuve : presque tous ses films dénoncent, pointent du doigt, mais jamais avec niaiserie, jamais avec fadeur. Et même « Bamako », film impossible parce qu’il fallait donner corps et vie à un procès des institutions financières, est parvenu à être ce que Abderrahmane veut absolument qu’il soit : une œuvre d’art, avant tout
Aujourd’hui Abderrahmane Sissako est à Cannes , il a été sélectionné à ce rendez-vous hyper-sélectif et planétaire, le seul africain, le seul arabe à être là-bas. C’est déjà beaucoup . C’est un énorme cadeau fait à lui même et surtout au pays. Il inscrit la Mauritanie dans le palmarès des nations ayant enfanté de très grands réalisateurs, et aussi, durablement, dans la tête de millions de gens. Abderrahmane a certainement mieux servi notre image extérieure que tous nos diplomates réunis.
Déjà l’on s’interroge : aura-t-il la palme d’or ? Les spécialistes sont unanimes : il s’agit là d’un des plus beaux films présentés à Cannes, la presse dans son ensemble applaudit à deux mains et même les esprits chagrins, ceux qui ne veulent en rien reconnaitre le génie d’un mauritanien ne peuvent mettre en doute la beauté du film.
Aura t il donc la palme d’or ? Au vu de la critique, au vu de l’enthousiasme des connaisseurs, je crois que oui. Mais je pense aussi qu’Abderrahmane a déjà gagné, qu’il est déjà rentré dans l’histoire et qu’il nous y a déjà invités. Et il est heureux de constater que le Président de la République l’a toujours personnellement appuyé, qu’ils n’a point fait montre d’indifférence à son égard, comme il est déjà arrivé.
Enfin, pour terminer je voudrais bien répondre à la question d’un ami :« Il nous a rendu fiers, Abderrahmane m’a-t-il dit que pouvons nous lui accorder en retour ? » Rien , je lui dis , rien .Parce qu’il nous a tout donné.
Mbareck ould Beyrouk