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13-09-2016

22:00

Algérie : haro sur la langue arabe à l'école

Le Point - La diffusion de la vidéo d'une enseignante faisant l'éloge de la langue arabe dans sa classe ravive un débat violent qui oppose réformistes et islamo-conservateurs jusqu'au sommet de l'État.

La scène se déroule le jour de la rentrée, le 6 septembre, dans une école primaire de Barika, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la ville de Batna : une enseignante, Sabah Boudris, en hijab noir lance : « Quelle est la langue des gens du paradis ? » « L'arabe », répondent les élèves.

« Cette année, on ne s'exprimera qu'en langue ? » relance-t-elle. « Qu'en langue arabe », répètent les enfants. ! L'auteur de ces trois phrases qui enflamment l'Algérie est bien une enseignante. Elle a fait répéter à ses élèves chacun de ces mots en chœur, le tout filmé et diffusé sur Facebook. Depuis, la polémique enfle et vient ternir une année scolaire placée sous le signe des réformes modernistes. Problème : les islamo-conservateurs y sont fermement opposés, quitte à jouer sur les divisions de la société.

Les faits

La ministre de l'Éducation nationale Nouria Benghabrit a pris connaissance des images et a aussitôt annoncé l'ouverture d'une enquête concernant cette enseignante. « Nous venons de voir à travers Facebook de jeunes enseignantes faisant des selfies et parler avec leurs élèves », indique Nouria Benghabrit lors d'une conférence de presse. « En leur tournant le dos ! » précise le wali d'Alger, qui l'accompagnait.

« En leur tournant le dos, c'est une catastrophe. Il va y avoir une enquête. Si les faits se vérifient, il y aura une commission de discipline. Nous sommes dans un secteur sensible », assure-t-elle. Une condamnation qui ne fait pas l'unanimité. Plusieurs professeurs soutiennent l'enseignante de Barika, considérée comme « exemplaire ». D'ailleurs, comme l'explique le site Algérie Focus, « Sabah Boudris n'est pas restée silencieuse face aux critiques de ses détracteurs. Dans une déclaration à Ennahar TV, elle explique que ses intentions sont nobles et se défend contre toute accusation d'endoctrinement ».

L'un de ses défenseurs a même diffusé un commentaire de soutien à l'enseignante – « Oh, Benghabrit, l'institutrice a un peuple qui se solidarise avec elle » – signé « gendarmerie nationale » et accompagné d'une photo montrant une arme, un grade et des insignes de la gendarmerie nationale. Il vient d'être arrêté. Deux semaines plus tard, l'affaire fait toujours grand bruit. Pourquoi ? Depuis le début de la rentrée, plusieurs événements concernant directement l'école se sont succédé. Un secteur hypersensible en Algérie. Toujours au premier jour de la rentrée, des lycéennes ne portant pas le voile ont été interdites d'accès à un lycée de Sebbala, à Alger. Une affaire qui a suscité l'émoi de nombreux Algériens.

Les enjeux

Simples faits divers ou réels questionnements ? La deuxième option est en train de prendre le dessus. Plusieurs parents d'élèves, instituteurs, hommes et femmes publics ont réagi et condamné les propos et la méthode utilisée par la jeune enseignante. Ils estiment qu'elle est, d'une part, en violation totale de la loi en filmant l'intérieur d'une classe et donc en exposant les enfants aux dangers ; d'autre part, et c'est ce qui a déclenché la colère de bon nombre d'Algériens, son message n'est pas loin du militantisme idéologique. Prôner l'amour de la langue arabe, oui, mais l'associer à des idées religieuses va pour beaucoup à l'encontre de l'esprit de l'école républicaine prônée par le pays.

C'est en substance la réponse d'Abdou Semmar, le rédacteur en chef d'Algérie Focus : « Oui, chère Sabah, l'aspiration au paradis est légitime, mais celle de voir notre pays accéder au développement l'est d'avantage. Je comprends bien que vous soyez religieuse. Je respecte votre foi. Mais nos enfants ont besoin de savoir, de sciences, de tolérance, d'ouverture sur le monde et de qualifications professionnelles pour prendre en main leur destin », écrit-il, avant d'ajouter : « Nous partageons la même religion. Sauf que, pour moi, l'école n'est pas une institution religieuse. On y apprend à lire, à écrire et à compter. Les langues étrangères sont un vecteur vital pour accéder au savoir. Vous n'êtes pas sans ignorer que toutes les nouvelles découvertes scientifiques contemporaines sont enseignées dans les langues occidentales. »

La primauté de l'arabe classique remise en cause ?

Au-delà d'un débat entre les pour et les contre, la question de l'usage de l'arabe classique à l'école est posée depuis cinquante ans en Algérie. En effet, le darija est la langue algérienne, un mélange d'arabe, de français et de berbère, mais l'arabe classique lui est préféré pour l'enseignement dès la primaire. C'est une volonté des conservateurs qui la considèrent comme langue du Coran, donc seule habilitée à être apprise par les enfants, en particulier ceux de moins de 6 ans, dans les écoles coraniques. Ils voient donc d'un mauvais œil les réformes progressistes de la ministre Nouria Benghabrit qui veut renforcer l'enseignement des langues étrangères comme le français et l'anglais.

Par Idriss Elram



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