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Quand je serai Président…
Si j’étais choisi un jour par mes concitoyens à la suite d'un scrutin présidentiel libre et transparent, je ne manquerai pas de marquer d'un sceau indélébile ma gouvernance du pays. Moi, Président, je ne tarderai pas à soumettre à référendum d’importants amendements constitutionnels. Ne pensez surtout pas que c’est dans l’intention de perpétuer les mandatures.
Deux sont largement suffisantes. Une première pour les « réalisations » et une seconde pour la « poursuite et la consolidation ». Les amendements envisagés sont plutôt, et surtout, pour supprimer les institutions qui ne font que de la figuration et coûtent très cher au contribuable. Il s’agira, en premier lieu, de la particulièrement inutile et brillamment inopérante primature.
Ensuite, il sera question, entre autres, de tous les « hauts conseils », parmi lesquels celui de l’éducation dont l’acronyme (HCE) évoque le triste souvenir de l’institution d’exception qui a suivi le renversement du Président démocratiquement élu, feu SIDIOCA.
Je ne saurai oublier le stupide conseil du « Prix Chinguit » dont le directoire somnole durant une coûteuse année pour que le Président remette, en deux heures de temps d’une journée quelconque, des montants dérisoires à des personnages qui inspirent la dérision.
Moi, Président, je ferai revenir le pays au système parlementaire bicaméral. Cependant, la vocation de chacune des deux chambres sera adaptée à ma vision que vous pourrez déjà considérer comme atypique. En effet, un Sénat sera dédié aux notables (Chioukh et non Chouyoukh) pour représenter, occuper, entretenir et contenir la Mauritanie traditionnelle.
Celle-ci est une réalité avec laquelle il faut objectivement composer, mais qui, de fait, constitue une entrave majeure à l’émergence d’une Mauritanie nouvelle. En conséquence, le Sénat sera doté de ressources conséquentes et fera appel à l’expertise internationale innovante en matière d’atténuation de l’appétit des budgétivores.
L’accès à la chambre basse, quant à lui, sera soumis à des conditions d’éligibilité très sélectives et suffisamment restrictives pour lui éviter de devenir une chambre d’enregistrement, ou une caisse de résonance des louanges de l’exécutif.
Cette chambre ne sera accessible qu’aux jeunes associant qualités et qualifications pour préparer la Mauritanie de l’avenir de nos générations montantes et futures.
Moi, Président, je procéderai à une réforme du protocole d’État. Dans ce cadre, ou bien tout le monde salue tout le monde, ou bien, personne ne tend la main à qui que ce soit.
En effet, la propension de nos responsables des deux genres à tendre la main, sans la moindre hésitation, aux étrangères et aux étrangers tranche avec leur refus de le faire avec leurs compatriotes de l’autre sexe. Cette piété sélective et ségrégationniste à l’endogène est peu compréhensible et hautement répréhensible.
Moi, Président, je mettrai en place un mécanisme indépendant, fiable et viable pour m’éclairer sur l’aptitude et l’intégrité des personnes proposées pour occuper les postes de responsabilités. Moi, Président, le conseil des Ministres n’aura plus à prendre « les mesures individuelles suivantes ».
Le processus de nominations sera simplifié et objectivé par la responsabilisation des départements concernés, sous réserve de la non objection du mécanisme de validation. Moi, Président, le conseil des Ministres sera plus gai, sans musique funèbre à la télévision, avec sa table garnie de fleurs et de rafraichissants.
Aussi, moi-même et les ministres auront l’obligation de nous montrer moins renfrognés. Un peu plus souriants, nous serons plus convaincants et plus rassurants pour nos concitoyens.
Moi, Président, je veillerai à avoir des ministères complets, au lieu de les "compléter" avec des structures fanfaronnes, particulièrement pompeuses, férocement budgétivores, aux actions hautement chronophages, et aux impacts contestables et très peu durables.
Les actions de développement seront orientées et encadrées par des référentiels de l’aménagement du territoire. Il s’agira d’une charte nationale de l’aménagement du territoire et du développement durable.
Un document consensuel, inclusif et fédérateur. La charte sera traduite dans un schéma national structurant, élaboré à l’échelle d’une génération et actualisé chaque décennie. Il constituera la base objective du choix d’implantation des infrastructures suivant la vocation des territoires et les besoins des populations.
Un redécoupage territorial sera étudié et opéré en fonction des potentialités zonales et des spécifies régionales et locales. Des pôles régionaux de développement intégré seront érigés pour atténuer les méfaits de la macrocéphalie de notre (éternellement) jeune capitale. Le principe de la spécialisation fonctionnelle des services de l’État scrupuleusement appliqué.
Des cadres incontournables de concertation, de coordination, de suivi et d’arbitrage seront mis en place. Ainsi, aucun investissement public ne pourra être orienté ou localisé que sur la base de critères objectivement pertinents, et d’indicateurs quantitativement et qualitativement mesurables.
Moi, Président, je ferai adopter un nouveau paradigme de développement. À cet effet, je ferai réaliser une évaluation des impacts de l’approche projets qui, depuis plus d’un demi siècle de dépenses faramineuses, n’a pas fait avancer le pays et a lourdement endetté ses générations futures.
L’endettement n’a jamais réglé les problèmes structurels d’un pays et, comme le disait l’historien et homme politique Burkinabé Joseph Ki-Zerbo, « on ne développe pas un pays, mais un pas se développe ». Je ne permettrai de recourir aux prêts que pour des projets réellement structurants, mais jamais pour les projets de saupoudrage qui ne font que disséminer la médiocrité par les rafistolages et les actions complaisantes et/ou tendancieuses.
Moi, Président, je procèderai à une réforme audacieuse de l’école. L’école a besoin d’être républicaine, et la République a également besoin d’une école qui lui permette de mériter son nom. Les problèmes de l’éducation ne se résumeront plus à une question d’infrastructures, de motivation des enseignants ou tout simplement d’accoutrement.
Dans le temps, on faisait nettement mieux avec beaucoup moins de moyens matériels. Pour arriver à cet objectif, il va falloir se résigner à sacrifier une génération.
En effet, je mettrai fin à cette généralisation de la médiocrité à travers une soi-disant généralisation de l’enseignement que nos invétérés marchands d’illusions avaient inculquée à Maaouiya OULD TAYA afin d’y absorber les financements conséquents des phases récurrentes du Projet dit « EDUCATION ». J’orienterai les investissements vers la construction de complexes scolaires complets, opérationnels et convenables pour abriter correctement et éduquer convenablement les enfants avec une prise en charge totale et un encadrement de proximité.
Le niveau le plus bas de carte scolaire sera le chef-lieu de la commune rurale. Cela demandera une planification et un échelonnement temporel d’où la résignation à sacrifier une génération. Ne dit-on pas qu’un tiers peut être sacrifié pour le bien-être des deux autres ? Moi, Président, je ferai que les instructions soient exceptionnelles, et que, plutôt, les décisions régissent la vie de la nation.
Les meilleures décisions étant, comme le disait le Général de Gaulles, celles ascendantes. Les instructions peuvent être, le plus souvent, subjectives, fruit de l'improvisation ou de l'humeur, d'instabilité caractérielle, ou/et marquées par les fluctuations de tempérament ou de l'influence de l'entourage.
Les décisions, quant à elles, se réfléchissent, se construisent, se mûrissent, s'analysent par l'expertise, s'enrichissent de l'expérience et s'imprègnent de bon sens. Pour préparer son travail à une prise de décision sage, murie et réfléchie, l'expert se conformera aux exigences de son savoir et restera immunisé contre l'influence du politique. Il évitera de devenir "politechnicien", et ce en privilégiant le polytechnique. La prépondérance du politique étant la plus courte voie pour fausser la technique et biaiser le politique.
Moi, Président, je rapprocherai ceux qui privilégient ce que je dois entendre, et éviterai comme la peste ceux qui s’évertueraient à imaginer plutôt ce que je voudrais entendre. Moi, Président, la compétence sera valorisante et fera loi, et l'intégrité sera omniprésente en faisant foi.
L'hypocrisie n’aura plus droit de cité, et la vérité sera dominante et prépondérante. Les hauts responsables seront tenus de dire s'il y a des choses qui marchent, d'autres qui le sont moins, et certaines qui ne le sont pas du tout.
C’est ça la normalité, et non le « tout est parfait ». Moi, Président, pour réduire les dépenses onéreuses qu’elles occasionnent, je limiterai les inaugurations au strict minimum de cérémonial. Je ferai établir un système hiérarchisé qui confie la plupart des inaugurations aux Hakem et Wali, rarement aux ministres, et exceptionnellement au Président.
Moi, Président, dans la Mauritanie que je veux pour nous, chers concitoyens, le mensonge fera rougir et le vol fera blêmir et frémir. On démissionnera parce qu'on a l'honnêteté et le courage de reconnaître ses propres dérapages et assumer ses échecs avérés. Une Mauritanie où le Président n'est pas la République, mais la République est incarnée par le Président. Le Président l'y est de tous et non simplement et singulièrement de tout.
La séparation du pouvoir se fait cool, et la séparation des pouvoirs est effective et réelle. On peut arriver au pouvoir sans l'aide d'un bataillon quelconque, et on le quitte naturellement, sans fracas ni vacarme, sans tapage ni ambages, consentant de gaieté de cœur. Une Mauritanie où celui qui gagne des élections ne gagne pas tout, et celui qui les perd ne perd pas tout.
Une Mauritanie où la victoire ne peut pas être « écrasante », mais tout simplement éclatante. La culture du partage et de l’inclusivité s'instaure. Les communautés cohabitent et s’interpénètrent davantage pour une meilleure cohésion et davantage d'enracinement. Une Mauritanie dont les citoyens comprennent qu'ils ont suffisamment de ressources pour vivre convenablement, s'ils réapprennent à partager.
Une Mauritanie où il y a de la place convenable et des ressources suffisantes pour tous ses fils et toutes ses filles. Moi Président, le seul notable sera la loi dans toute sa rigueur. Les responsables sécuritaires, pour être efficaces, se feront plus discrets et laisseront la place aux services techniques et déconcentrés de l’État.
Moi, Président, je n'accepterai pas d'être sollicité pour "intervenir personnellement" pour le paiement d'arriérés de salaire, l'annulation d'un recrutement immérité ou d'un licenciement abusif, ou de faire prendre en charge les soins à l'étranger d'un quelconque citoyen. En revanche, je veillerai à ce que tout citoyen quelconque soit soigné, au besoin, ici ou ailleurs.
La sollicitation de l'intervention "personnelle" du Président que certains présentent, tendancieusement, comme preuve de sa proximité avec les citoyens, est une démonstration parlante et éloquente de la déliquescence de l’État.
Moi, Président, personne ne sera plus considérée comme indispensable, inamovible ou irremplaçable. Cependant, tout le monde peut se rendre utile à la construction d’un pays où tout ce qui ne reste pas à faire est à refaire. Moi, Président, je n’accepterai plus d’entendre parler de réhabilitations. La culture de l’entretien et la pratique de la maintenance seront de mise.
Comment peut on parler de la réhabilitation d’un centre de santé censé être fonctionnel toutes les heures des 365 jours de l’année ? Pourquoi avoir à réhabiliter une salle de classe supposée être occupée dix mois de l’année ? La même interrogation se pose également avec acuité pour les routes dont le kilomètre coûte, en moyenne, 150 millions de nos valeureuses anciennes ouguiyas.
Dans ce cadre, je ferai observer un moratoire de 5 ans pour les constructions nouvelles, en attendant de mettre en place et de perfectionner un mécanisme fiable et viable d’entretien routier. J’ai été sidéré d’entendre, en novembre 2022, une haute autorité parler de la réhabilitation de l’unique aéroport de notre capitale économique et unique zone franche que nous essayons de promouvoir. C’est tout simplement irresponsable et inacceptable.
Vous voilà déjà édifiés sur de grands axes de mon programme électoral qui reflète mes ambitions pour le pays que nous voulons tous. Cependant, et au risque de vous décevoir, je suis conscient que je n’aurai pas l’opportunité de soumettre ces intentions à l’épreuve du réel.
La raison en est simple : je ne serai jamais candidat et vous, sans doute, vous avez vos propres critères pour choisir à qui vous accordez vos précieux suffrages. Cette démarche pourra, tout au moins, avoir le mérite d’inspirer le futur locataire du palais gris. Qui sait ?
Debellahi ABDEL JELIL
N’Djaména le 31/05/2024