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Avec Claudia Sheinbaum, le Mexique élit sa première présidente
RTBF - ¡ Presidenta ! Le Mexique a élu pour la première fois une femme à sa présidence. La candidate de la gauche, Claudia Sheinbaum, a remporté dimanche haut la main l’élection présidentielle au Mexique, selon les premiers résultats officiels annoncés par l’Institut national électoral (INE). Quels sont les changements que va apporter cette présidente et quels sont les défis qui l’attendent ?
Candidate du Mouvement de régénération nationale (Morena), Claudia Sheinbaum a rassemblé entre 58,3% et 60,7% des suffrages, loin devant sa rivale de l’opposition, l’ex-sénatrice de centre droit Xochitl Galvez, créditée de 26 à 28% des voix. Le centriste Jorge Alvarez Maynez a obtenu entre 9 et 10% des voix.
Scientifique âgée de 61 ans, titulaire d’un doctorat en ingénierie énergétique, membre dans les années 2000 d’un panel du GIEC sur l’atténuation du changement climatique, Claudia Sheinbaum rentrera en fonction le 1er octobre pour un mandat de 6 ans qui la conduira en 2030.
Cette ancienne maire de Mexico - où elle est parvenue à faire chuter les chiffres de la criminalité - bénéficie d’un alignement des planètes qui lui permet d’accéder au sommet de l’Etat.
Portée par la popularité du président sortant Andrés Manuel López Obrador et soutenue par son mouvement de gauche et ses alliés, elle disposera pour appuyer sa politique de 346 à 380 sièges sur 500 au Congrès, d’après les projections de l’INE, avec au Sénat, de 76 à 88 sièges sur 128.
"Je ne vais pas vous décevoir" : dans son premier discours de victoire, Claudia Sheinbaum fait la promesse de poursuivre l’œuvre de son prédécesseur et de "continuer à construire un véritable Etat-providence". Ce qu’elle appelle "construire le second étage de la transformation".
Petite-fille de juifs ayant fui le nazisme et la misère en Lituanie et en Bulgarie, Claudia Sheinbaum devra aussi relever le défi de la narco-violence. Le pays compte plus de 30.000 homicides par an, environ 80 par jour, dont 75% sont liés à des affrontements entre groupes criminels pour le contrôle des marchés locaux de la drogue. Au moins 25 candidats ont été assassinés pendant la campagne.
"Nous conduirons le Mexique sur le chemin de la paix et de la sécurité", a déclaré la présidente élue promettant d’aller vers une politique du "zéro impunité" face à la violence. Il lui faudra aussi composer avec l’armée, incontournable au Mexique.
Parmi ses atouts, son expérience, son sérieux et sa crédibilité devraient lui permettre de poursuivre et d’approfondir les chantiers lancés par Andrés Manuel López Obrador, avec toutefois des inflexions personnelles : la lutte contre les violences faites aux femmes et plus d’attention pour l’environnement.
"Zéro impunité" face à la violence des narcos
Claudia Sheinbaum hérite d’un Mexique qui se relève économiquement mais toujours en proie à des problèmes systémiques.
En premier lieu, la violence liée au narcotrafic, sans solution en vue, avec une économie informelle partout présente. Mais le professeur de sociologie à l’UCLouvain et maître de recherches au FNRS Geoffrey Pleyers nuance : "A l’inverse, elle reçoit aussi un pays qui est quand même bien plus stable économiquement, avec une croissance plus importante que prévu. Le Mexique est redevenu le premier partenaire commercial des Etats-Unis. L’économie va bien mieux qu’il y a six ans et la preuve en est par exemple que le peso vaut 15% de plus par rapport au dollar aujourd’hui qu’il y a six ans".
L'économie se porte donc bien, mais la lutte contre les cartels de la drogue reste primordiale pour le pouvoir mexicain, ceux-ci étant présents dans tous les pans de la société. Et Claudia Sheinbaum a un plan : s’attaquer aux causes de la violence (exclusion des jeunes, recrutés par les cartels), "consolidation de la Garde nationale", renseignement et enquêtes, "coordination" entre "les différents pouvoirs et niveaux de gouvernement" et "zéro impunité".
L’ex-maire de Mexico veut transposer au niveau national cette méthode qui lui a permis de réduire la criminalité de 47% dans la capitale entre 2018 et 2023, d’après des chiffres officiels.
Un vrai défi, car pendant la même période, la violence dans le pays n'a fait que progresser, malgré le renforcement de la militarisation avec une Garde nationale forte de 130.000 hommes, note un autre observateur du Mexique, Bernard Duterme, sociologue et directeur du Centre tricontinental. "Cette garde nationale avait pour objectif justement de ne pas composer avec le narcotrafic, mais de l'affronter, de réduire donc la violence, la grande criminalité, la criminalité organisée au Mexique. Il n'y est pas parvenu, malgré un renforcement de la militarisation dans pas mal de régions du pays, notamment dans le Sud, l'impunité est restée très importante ces dernières années", analyse-t-il. "Les enlèvements, les extorsions, le racket, les menaces, le recrutement forcé, les règlements de comptes entre entre fractions de différents cartels de la drogue n'ont pas été en diminuant malgré ce renfort militaire auquel a donné priorité Lopez Obrador. Claudia Sheinbaum entend renforcer la garde nationale et elle s'appuie sur son bilan relativement positif dans la capitale où là, elle est parvenue à faire à réduire les taux de criminalité."
Embellie économique mais défi budgétaire
Un pari à réussir si la nouvelle présidente veut mettre en œuvre son programme social et économique. Il faudra corriger un déficit élevé, tout en continuant les aides directes que reçoivent 25 millions de Mexicains.
Pour cela, une réforme fiscale est nécessaire, en plus d’une embellie économique déjà présente, notamment grâce à la relocalisation d’entreprises le long de la frontière avec les Etats-Unis. Mais cela demande aussi des investissements notamment dans le réseau électrique, l’eau et les infrastructures.
Continuité et approfondissement des réformes de López Obrador
Le Mexique renoue avec une stabilité économique qui a permis à Andrés Manuel López Obrador de lancer ses politiques sociales, comme la retraite universelle, pour tous à 65 ans, mais encore trop peu élevée. Mais Claudia Sheinbaum entend aller plus loin, élargir ce droit aux femmes de 60 à 65 ans.
Elle veut aussi aller plus loin notamment dans la santé, handicapée par le secteur informel. "Il y a continuité entre ces deux-là. C’est son héritière […] Plus encore que les politiques sociales, c’est la stabilité économique, la rigueur budgétaire, les investissements, les emplois. Une continuité dans une grande partie de la vision, avec des nuances", explique Geoffrey Pleyers. "Et sans doute un approfondissement. […] L’un des gros défis est de mettre en place une sécurité sociale et un accès à la santé pour tous."
Bernard Duterme abonde : "C'est Lopez Obrador qui est parvenu à doubler le salaire minimum. Il est parvenu à développer tout un système de bourses pour pour les pour les étudiants des couches populaires. Et globalement, il est parvenu, en faisant cela, à réduire la pauvreté mexicaine, qui reste très importante. Claudia Sheinbaum promet de faire aussi bien, de faire mieux, d'accroître positivement ces résultats, et notamment en confirmant les investissements sociaux, mais également en développant des politiques environnementalistes plus ambitieuses." Car si l’environnement n’était pas une question majeure pour Andrés Manuel López Obrador mais Claudia Sheinbaum y est plus attentive.
Changer les mentalités sur les violences faites aux femmes
Une femme à la présidence, "cela permettra aussi, il faut l’espérer, de contribuer à changer les mentalités sur les violences envers les femmes, qui ont une dimension de genre", estime Geoffrey Pleyers qui relève que le président sortant n’avait pas compris cette dimension. Et qu’il n’avait pas réussi à infléchir le taux de féminicides pendant sa présidence. "Malheureusement, c’est un problème structurel qu’on ne pourra pas résoudre en six ans même pour Claudia Sheinbaum".
En 2023, il y a eu un moyenne de 10 assassinats de femmes par jour au Mexique, d'après l'ONU.
Pendant sa campagne, Claudia Sheinbaum a rappelé qu'il y a à peine 20 ans, un autre président, Vicente Fox (2000-2006) avait traité les femmes de "machines à laver sur pattes".
"Jamais plus" on ne dira aux Mexicaines "tu es encore plus belle quand tu te tais!", a promis Claudia Sheinbaum. Au programme, la présidente élue a mis la création de parquets spécifiquement dédiés aux féminicides.
Cela prendra du temps, mais Claudia Sheinbaum est décidée : "Je vais devenir la première femme présidente du Mexique en 200 ans (depuis l’indépendance de l’Espagne en 1821). Et comme je l’ai dit en d’autres occasions, je n’arrive pas seule. Nous arrivons toutes", a-t-elle dit dans son message de victoire, et en effet, de hauts postes sont déjà occupés par des femmes au Mexique, à la Banque centrale, à la Cour suprême et à l’Institut national électoral.
Symboliquement, Claudia Sheinbaum a annoncé n’avoir pas voté pour elle, mais pour une pionnière de la gauche mexicaine, Ifigenia Martinez, 93 ans, en hommage à sa lutte car au Mexique les bulletins de vote prévoient une case vide pour inscrire le nom de candidats non enregistrés.
La relation complexe avec les États-Unis
Une grande incertitude pour Claudia Sheinbaum sera l’issue de la présidentielle américaine. La nouvelle présidente mexicaine risque aussi de se retrouver rapidement face à un partenaire peu accommandant : si Donald Trump est élu, la révision du traité commercial qui lie les deux pays et le Canada risque d’être difficile. Et les sujets migration, lutte contre le trafic de drogue et d’armes rendent cette relation bilatérale dense et complexe.
"Les relations entre le Mexique et les États-Unis sont vraiment structurelles et très fortes. Donc, quel que soit le président, il y a une partie des choses qui vont se poursuivre", note le professeur Pleyers.
Mais Donald Trump risque de renégocier de façon dure le traité libre-échange même si la rigueur américaine est aujourd’hui, y compris avec Joe Biden, avant tout dirigée contre la Chine, ce qui "bénéficie en grande partie au Mexique, puisqu’il y a une relocalisation d’usines d’assemblage qui étaient parties en Chine et qui sont revenues au Mexique".
Le dossier de la migration est y étroitement lié, souligne Bernard Duterme : "La frontière directe avec les États-Unis occasionne énormément de de frictions. C'est aussi un défi majeur. Son prédécesseur, Lopez Obrador, n'a pas été à la hauteur de ses promesses humanistes. Il a gagné les élections précédentes en promettant une série de politiques plus humanistes en matière de migration, mais il a été rattrapé par un climat qui s'est détérioré."
"La migration a complètement explosé depuis, suite aux crises centro-américaines et latino américaines, mais aussi suite à l'arrivée au pouvoir de Biden aux États-Unis, qui a créé pas mal d'espoir en Amérique latine et ailleurs", détaille davantage le directeur du Centre tricontinental "Le Mexique a donc dû compter ces toutes dernières années avec plus de 2 millions de migrants et de migrantes qui pénètrent via la frontière du Guatemala pour se rendre vers les États-Unis. Le problème, c'est que les États-Unis se sont adonnés à un chantage économique, politique en menaçant le Mexique de relever les barrières douanières s'il ne gérait pas lui même la question migratoire sur son propre territoire."
"Trump et Biden, dans la foulée, se sont adonnés à une externalisation de la question migratoire. Ils ont contraint le Mexique à sous traiter la question migratoire sur son propre territoire. On est dans ce rapport de force inégal aujourd'hui entre le Mexique et les États-Unis, avec lequel Claudia Sheinbaum va devoir composer. Elle promet, elle de nouveau, de composer humainement avec ces flux migratoires en négociant sur pied d'égalité avec les États-Unis. Mais ce ne sera pas facile et ça dépendra également beaucoup de qui va être élu le 5 novembre prochain aux États-Unis."
Le poids de l’armée
La présidente Sheinbaum sera aussi confrontée au poids de l’armée, encore accru sous la présidence López Obrador, une armée en partie corrompue.
Ce sera "le grand défi, explique Geoffrey Pleyers, car l’armée au Mexique a une position beaucoup plus forte encore qu’il y a six ans. C’est un pays où la militarisation est très avancée. Par exemple, López Obrador a confié plusieurs de ses grands travaux à l’armée, notamment le nouvel aéroport de la ville de Mexico. Et donc ça limitera sans aucun doute le pouvoir, la capacité d’action du président, compte tenu de l’importance des forces de l’ordre dans un pays en proie à une telle violence."
Claudia Sheinbaum n’aura donc pas beaucoup de marge de manœuvre pour changer sa relation par rapport à l’armée, pas plus que son prédécesseur qui l'a au contraire renforcée.
Enfin, souligne le professeur de l’UCLouvain, la nouvelle présidente sera aussi moins "idéologique" qu'Andrés Manuel López Obrador, tout en étant aussi progressiste : un pragmatisme prometteur d’une politique plus sereine. Autre qualité dont dispose Claudia Sheinbaum, ses capacités de gestionnaire, qu’elle a prouvées lorsqu’elle était aux commandes de la ville de Mexico, dans ses politiques sociales mais aussi dans ses relations avec les entreprises.
Il faudra donc du temps pour s’attaquer aux problèmes structurels du Mexique : trafic de drogue, violence, féminicides, économie informelle, militarisation. Du temps, 6 ans de présidence dans la continuité d’un Andrés Manuel López Obrador, et de son bilan social et économique favorable, avec quelques inflexions personnelles que donnera la présidente fraîchement désignée.
Par Jean-François Herbecq avec Wahoub Fayoumi