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Mauritanie : la taxation des applications bancaires face au risque systémique
Alors que les paiements digitaux progressent rapidement en Mauritanie, la taxation des transactions électroniques soulève de nouvelles interrogations. Au-delà de l’enjeu fiscal, la mesure pose la question de la formalisation de l’économie, de la concentration bancaire et de la stabilité financière du pays.
La Mauritanie suit une trajectoire désormais familière en Afrique : l’essor rapide des applications bancaires et des services de paiement électronique transforme les habitudes économiques plus vite que le cadre réglementaire ne s’adapte. Mobile money, virements instantanés et paiements digitaux occupent désormais une place centrale dans les échanges quotidiens, tant pour les ménages que pour les entreprises.
C’est dans ce contexte que les autorités ont introduit une taxe sur les transactions électroniques, présentée comme un outil de mobilisation des recettes publiques et de meilleure régulation des flux financiers. Une décision budgétairement rationnelle, mais dont les implications économiques et systémiques méritent une analyse approfondie.
Une logique fiscale assumée
La digitalisation des paiements a élargi l’assiette économique à des flux longtemps restés en dehors du champ fiscal traditionnel. Pour l’État, la taxation des transactions électroniques permet de capter une partie de cette valeur nouvelle, grâce à des mécanismes de prélèvement automatisés, peu coûteux à administrer et générateurs de recettes régulières.
Dans un contexte de besoins budgétaires croissants, cette approche est compréhensible. Elle s’inscrit d’ailleurs dans une tendance observée dans plusieurs économies africaines confrontées à la montée en puissance du paiement digital.
Des effets immédiats sur les usages
Sur le terrain, toutefois, la taxe modifie sensiblement les comportements.
Pour les particuliers, le cumul entre frais bancaires, commissions des opérateurs et taxation réduit l’attractivité du paiement électronique, en particulier pour les transferts familiaux fréquents et les petits montants. Pour les PME, dont l’activité repose sur des flux constants, la taxation de chaque mouvement bancaire exerce une pression directe sur la trésorerie.
Dans certains cas, le coût cumulé des transactions peut dépasser l’impôt sur le bénéfice, incitant les entreprises soit à réduire leurs marges, soit à répercuter la charge sur les prix finaux.
Le plafonnement des transactions, un frein silencieux
Un autre effet, moins visible mais tout aussi structurant, réside dans la limitation des plafonds de transactions électroniques. Qu’ils soient réglementaires ou imposés par les politiques internes des banques, ces plafonds compliquent les opérations commerciales de taille moyenne et élevée.
Ils favorisent le fractionnement artificiel des paiements, alourdissent les coûts opérationnels et, surtout, réduisent la crédibilité du paiement digital comme outil de modernisation économique. À terme, cette contrainte encourage un retour partiel aux règlements en espèces ou à des circuits parallèles moins transparents.
Fiscalité et blanchiment : un lien indirect
Les autorités mettent parfois en avant l’argument de la lutte contre le blanchiment d’argent. Or, la fiscalité et les dispositifs AML/CFT répondent à des logiques distinctes. Une taxe sur les transactions ne permet ni d’identifier les opérations suspectes, ni de bloquer les flux illicites.
La lutte contre le blanchiment repose avant tout sur la connaissance du client (KYC), la surveillance intelligente des transactions et la coopération entre banques et autorités de contrôle. Si la fiscalité incite à contourner les circuits bancaires, elle peut même affaiblir la traçabilité des flux financiers.
Une concentration bancaire porteuse de risques
L’un des enjeux les plus sensibles concerne la concentration des dépôts bancaires. En Mauritanie, une part significative des flux et des dépôts est détenue par un nombre très limité d’établissements, parfois même par une seule banque, en raison de son avance technologique dans le déploiement d’applications bancaires.
Cette situation crée un risque systémique : toute crise touchant cet acteur dominant — qu’elle soit financière, opérationnelle ou liée à la confiance — pourrait se transmettre rapidement à l’ensemble de l’économie nationale. Dans un système financier peu diversifié, la dépendance à un acteur unique fragilise la résilience macroéconomique.
Le rôle clé de la supervision bancaire
Face à ces risques, le renforcement de la supervision bancaire apparaît indispensable. Il s’agit notamment de :
• surveiller la concentration excessive des dépôts,
• vérifier la cohérence entre flux digitaux et liquidités réelles,
• clarifier les zones de « cash flou » issues du fractionnement des transactions.
Sans contrôle rigoureux, la fiscalisation du paiement digital risque d’accroître l’opacité plutôt que de la réduire.
Un débat panafricain
L’expérience mauritanienne illustre un dilemme partagé par de nombreux pays africains : comment taxer l’économie digitale sans freiner l’inclusion financière ni créer de vulnérabilités systémiques ?
Les expériences les plus abouties sur le continent montrent l’importance d’une fiscalité progressive, de seuils protecteurs pour les PME, d’une concurrence bancaire équilibrée et d’une supervision crédible.
Conclusion
En Mauritanie, la taxe sur les applications bancaires apparaît aujourd’hui avant tout comme un outil budgétaire. Sans ajustements, elle pourrait cependant freiner la formalisation de l’économie et accentuer les risques liés à la concentration bancaire.
Plus que la taxation des flux, c’est la qualité de la gouvernance financière — supervision, transparence et confiance — qui déterminera la capacité du pays à réussir sa transition vers une économie digitale stable et inclusive.
Nouakchott le 08 février 2026
Moulaye Ahmed Mohamed Saleh