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Mauritanie – OTAN, le temps de l’équilibre assumé
Il faut toujours se méfier des lectures faciles, surtout en géopolitique.
Depuis quelques années, l’OTAN est devenue un objet de passion plus que de réflexion. Entre
les attaques répétées de Donald Trump, qui n’a jamais cessé de fragiliser l’Alliance en la
réduisant à une simple charge financière pour les États-Unis, et les discours plus radicaux qui
la présentent comme une machine occidentale de domination, le débat s’est appauvri. Mais le
monde réel n’a rien de simpliste.
Pendant que certains débattent de savoir si l’OTAN est
« bonne » ou « mauvaise », les grandes puissances redessinent les lignes. Elles ajustent,
recomposent et avancent, parfois ensemble, parfois en ordre dispersé. La récente séquence
autour des tensions avec l’Iran l’a montré.
Les Européens restent prudents, les Américains
imprévisibles, l’Alliance sous pression, et chacun joue sa partition sans jamais sortir totalement
du jeu commun. C’est cela la réalité contemporaine, non pas la fin des alliances mais leur
complexification.
Et c’est précisément dans cette complexité que la Mauritanie est en train d’apprendre à évoluer.
La rencontre entre le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani et le secrétaire général de
l’OTAN, Mark Rutte, n’est pas un geste isolé. Elle s’inscrit dans une trajectoire longue,
patiente, presque silencieuse.
Depuis son intégration au Dialogue méditerranéen en 1995, la
Mauritanie a construit une relation fonctionnelle avec l’Alliance, centrée sur des éléments
concrets comme la formation, le renseignement, la sécurité maritime et la lutte contre le
terrorisme. Autrement dit, loin des fantasmes, il s’agit d’une relation d’ingénierie stratégique.
Mais ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas la relation, c’est la manière dont la Mauritanie
l’utilise. Dans un espace sahélien en recomposition, où plusieurs États ont rompu avec leurs
partenaires traditionnels pendant que d’autres cherchent de nouveaux protecteurs, la Mauritanie
fait un choix plus subtil en ne rompant avec personne et en dialoguant avec tous. C’est une
stratégie exigeante. Elle suppose une lecture fine des rapports de force et une capacité à résister
aux pressions, celles des puissances comme celles des opinions publiques.
Car il faut le dire clairement, l’OTAN n’est pas une organisation neutre. Elle est un instrument
de puissance, un outil de projection stratégique du monde euro-atlantique. Elle intervient là où
ses intérêts sont engagés, notamment sur ses flancs Sud où se jouent à la fois des enjeux
sécuritaires, énergétiques et migratoires. La comprendre ainsi, c’est déjà sortir de l’illusion.
Mais la question essentielle est ailleurs. Que fait la Mauritanie de cette réalité ?
Ce que l’on observe, c’est une diplomatie qui refuse désormais les réflexes hérités. Ni rejet
instinctif de l’Occident, ni alignement automatique, mais une logique de positionnement. Dans
cette logique, l’OTAN devient un levier et non une tutelle. Elle devient un levier pour renforcer
les capacités militaires dans un environnement instable. Elle devient un levier pour sécuriser un
espace maritime devenu stratégique à l’échelle globale.
Elle devient aussi un levier pour inscrire
la Mauritanie dans des circuits d’information et de coopération où se fabrique aujourd’hui la
sécurité internationale. Car il faut bien comprendre une chose, la sécurité moderne ne se
construit plus uniquement sur des frontières. Elle se construit sur des réseaux, sur du
renseignement partagé, sur des capacités d’anticipation et sur une interconnexion permanente.
Et c’est précisément ce que proposent des structures comme l’OTAN. Dans ce contexte, la
Mauritanie est en train de faire ce que font les États qui montent, elle apprend à jouer sur
plusieurs tableaux. Face à une Europe en doute stratégique, tiraillée entre dépendance à
Washington et volonté d’autonomie, la Mauritanie ne choisit pas un camp.
Elle observe, ajuste
et avance. Face à un système international marqué par le retour des logiques de puissance
portées par la Russie, la Chine et les États-Unis, elle ne se replie pas, elle s’insère. C’est cela le
vrai tournant. Il faut toutefois regarder cette évolution avec lucidité.
Dans le débat national,
certains pourraient être tentés de relativiser cette lecture en estimant que la Mauritanie ne
dispose ni du poids militaire ni de la puissance économique suffisante pour prétendre à un tel
rôle. Cette objection mérite d’être entendue. Mais elle repose sur une vision dépassée de la
puissance. La géopolitique contemporaine ne se résume plus à la force brute.
Elle se construit
aussi par la stabilité, par la crédibilité et par la capacité à être un partenaire fiable dans un
environnement instable. Et sur ce terrain, la Mauritanie a accumulé des atouts réels.
C’est précisément là que l’expérience du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani joue
un rôle déterminant. Sa lecture des équilibres, sa maîtrise des questions sécuritaires et sa
capacité à inscrire le pays dans des réseaux de coopération sans rupture brutale ont contribué à
repositionner progressivement la Mauritanie dans les cercles où se discutent les enjeux
essentiels.
Ce repositionnement n’est pas un hasard, c’est le produit d’une méthode. Mais toute
stratégie d’État ne peut produire pleinement ses effets sans une adhésion nationale. Car la
diplomatie ne se joue pas uniquement dans les capitales étrangères, elle se prolonge dans la
perception que les peuples ont d’eux-mêmes.
Et c’est sans doute l’un des défis majeurs du
moment. La Mauritanie doit désormais apprendre à se regarder autrement, non plus comme une
périphérie mais comme un point d’équilibre, non plus comme un espace sous contrainte mais
comme un acteur en construction.
Cela suppose une forme de confiance collective et une capacité à comprendre que les avancées
diplomatiques, même discrètes, ne sont pas abstraites, elles ouvrent des opportunités, elles
créent des marges et elles dessinent des trajectoires. C’est à cette condition que la posture
internationale pourra produire des retombées internes. C’est à cette condition que la stratégie
deviendra une dynamique nationale. Mais toute stratégie comporte une zone de vérité. La
question qui se pose aujourd’hui est simple.
La Mauritanie doit-elle continuer à avancer dans
la discrétion ou assumer davantage son rôle. Car le temps du silence stratégique a ses limites.
La discrétion protège, mais elle invisibilise. Or dans le monde actuel, la visibilité est une forme
de puissance. Elle permet de fixer des positions, de structurer des récits et d’influencer des
perceptions. La Mauritanie a longtemps été un acteur périphérique. Elle devient
progressivement un point d’équilibre. Elle devra, à un moment, le dire.
Non pas pour se mettre
en scène, mais pour exister pleinement dans le jeu. Car au fond, la question n’est pas l’OTAN.
La question, c’est la Mauritanie. Est-elle prête à assumer qu’elle n’est plus seulement un espace
à sécuriser, mais un acteur qui compte dans la sécurité des autres ?
Est-elle prête à transformer ses partenariats en instruments d’influence et non simplement en
outils de stabilisation ?
Est-elle prête, enfin, à penser sa diplomatie non plus comme une protection mais comme une
projection ?
C’est là que tout se joue. Et c’est peut-être ce que cette image silencieuse, à Bruxelles, était en
train de dire.
Mansour LY
Juriste-Consultant-Analyste politique