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Forum de Dakar : entre souveraineté revendiquée et réponses encore incertaines
LE QUOTIDIEN DE NOUAKCHOTT -
Dakar – Le Centre international de conférences Abdou Diouf (CICAD) de Diamniadio a accueilli, ce 20 avril, la cérémonie d’ouverture de la 10e édition du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique.
Un rendez-vous désormais installé dans l’agenda diplomatique africain, mais dont les ambitions se heurtent, une fois encore, à la complexité des crises qu’il prétend adresser.
Placée sous le thème « L’Afrique face aux défis de stabilité, d’intégration et de souveraineté : quelles solutions durables ? », cette édition intervient dans un contexte international qualifié d’« apolaire », marqué par une recomposition des rapports de force et une fragilisation du multilatéralisme.
Une ouverture solennelle, aux accents politiques assumés
La cérémonie a été marquée par la présence de trois chefs d’État : le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, son homologue mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, et le président sierra-léonais Julius Maada Bio. Leur succession à la tribune a donné le ton : celui d’une Afrique qui revendique davantage de maîtrise sur ses choix stratégiques, tout en reconnaissant implicitement ses dépendances.
Les discours ont convergé sur une même idée : la souveraineté ne peut plus se limiter à une indépendance formelle. Elle englobe désormais des dimensions économiques, numériques, sécuritaires et même culturelles. Mais derrière cette affirmation, une question persiste : quels leviers réels pour l’exercer ?
Car si les chefs d’État ont insisté sur la nécessité de « définir ses propres priorités » et de « renforcer les capacités internes », le diagnostic posé dans la note conceptuelle du forum reste sans concession : dépendance technologique, vulnérabilité sécuritaire, fragilité institutionnelle et montée des menaces hybrides.
Un panel présidentiel entre constat lucide et réponses fragmentées
Le moment central de cette ouverture a été le panel de haut niveau réunissant les trois chefs d’État, consacré à la souveraineté, à la sécurité et aux réponses multidimensionnelles.
Le débat a confirmé un glissement conceptuel désormais assumé : la sécurité ne peut plus être uniquement militaire. Elle est aussi sociale, environnementale, technologique et humaine. Une évidence sur le papier, mais dont la traduction opérationnelle reste incertaine.
Les interventions ont mis en avant :
– la nécessité de renforcer les capacités de défense face au terrorisme et à la criminalité transnationale ;
– l’urgence de maîtriser les infrastructures numériques face aux cybermenaces ;
– l’importance de l’intégration régionale, alors même que certaines organisations comme la CEDEAO traversent des crises internes.
Ce décalage entre ambition et réalité n’a pas échappé aux observateurs. Car appeler à des réponses « multidimensionnelles » suppose des États capables de coordination, de financement et de stabilité politique — autant de conditions encore loin d’être réunies dans plusieurs régions du continent.
L’Afrique face à ses contradictions
Le forum se veut un espace de dialogue et de propositions. Il réunit chefs d’État, experts, militaires, diplomates et acteurs de la société civile . Mais il met aussi en lumière une contradiction persistante : l’Afrique parle de souveraineté tout en restant insérée dans des dépendances multiples, qu’elles soient financières, sécuritaires ou technologiques.
L’appel à une approche intégrée — combinant sécurité, développement et gouvernance — est pertinent. Mais il reste largement déclaratif. Sur le terrain, les réponses demeurent souvent sectorielles, fragmentées et parfois dictées par des partenaires extérieurs.
Ismaïla Lô, une respiration culturelle dans un débat sous tension
Au milieu de ces échanges à forte densité politique, l’intermède musical a offert un moment de respiration. La scène du CICAD a accueilli la légende de la musique sénégalaise Ismaïla Lô, qui a interprété son emblématique titre Africa.
Une séquence sobre, sans effet de mise en scène excessif, mais qui a rappelé, par contraste, ce que les discours peinent parfois à incarner : une vision d’unité et d’identité continentale, portée par la culture plutôt que par les institutions.
Entre vitrine diplomatique et nécessité d’action
Au-delà du protocole, cette ouverture confirme une tendance : le Forum de Dakar est devenu un lieu d’expression politique plus qu’un espace de décisions contraignantes.
Les constats sont partagés. Les diagnostics sont connus. Les concepts — souveraineté, résilience, sécurité multidimensionnelle — sont désormais intégrés au discours officiel.
Reste à savoir si ces rencontres peuvent dépasser le stade de la mise en scène diplomatique pour produire des mécanismes concrets, dans un continent où les urgences sécuritaires et sociales ne laissent que peu de place à l’attente.
Pour l’heure, la souveraineté africaine continue de s’énoncer avec force… mais de s’exercer avec difficulté.