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Le Temps des Responsabilités / Par Jemal Moctar Ellahi, ancien député de Dakhlet-Nouadhibou.
Le second mandat est, pour tout chef d'État, l'heure de vérité. Libéré du calcul électoral, affranchi de la tentation du populisme qui guette inexorablement le premier quinquennat, le président réélu se trouve en face de lui-même, et en face de son peuple, avec pour seul horizon le jugement de l'histoire.
En Mauritanie, pays où le temps politique s'écoule à la cadence des vents du désert, tantôt doux et tantôt impitoyables, ce second mandat revêt une signification particulière. Car il ne s'agit pas seulement de gouverner ; il s'agit de bâtir. Non pas les édifices de pierre et de béton qui témoignent de la prospérité matérielle, mais ces architectures invisibles et pourtant essentielles : la justice, la confiance, la réconciliation.
Deux dossiers, entre tous, appartiennent en propre au magistère présidentiel. Deux dossiers que nulle commission, nul ministère ne saurait porter à la place du chef de l'État, parce qu'ils touchent à l'âme même de la nation : le passif humanitaire et l'unité nationale. Ces deux plaies, ouvertes depuis des décennies sur le corps de la République islamique, exigent la main du chirurgien et la sagesse du thérapeute.
Le passif humanitaire mauritanien est un euphémisme pudique pour désigner l'une des pages les plus sombres de l'histoire nationale. Une blessure que l'on a trop longtemps cru pouvoir guérir par le silence, et que le silence n'a fait qu'infecter davantage.
Heureusement, des avancées ont été accomplies ces derniers temps. Des associations de victimes, des collectifs de familles meurtries, des représentants de la société civile ont accepté, dans un esprit de dépassement que l'on ne saurait trop saluer, un accord de justice transitionnelle, fragile équilibre entre la nécessité de vérité et l'impératif de paix. Il appartient donc au Président de la République de finaliser cet accord, trouvé par son entremise, de lui donner force institutionnelle et de l'inscrire dans le marbre de la loi.
A côté du passif mémoriel, il est un autre passif, tout aussi lourd, qui pèse sur la conscience nationale : l'injustice sociale héritée des structures séculaires de la société mauritanienne. Les adwabas, ces hommes et ces femmes descendants d'anciens esclaves, que les lois ont formellement affranchis mais que la réalité économique maintient encore dans les marges, attendent de l'État non pas la charité, mais la justice.
Une politique de discrimination positive, assumée, courageuse et ciblée, s'impose. Elle doit commencer là où tout commence en Mauritanie : la terre. Une réforme agraire en faveur des communautés adwabas, redistributive et digne, permettrait de corriger des siècles de dépossession et d'ouvrir enfin aux plus vulnérables l'accès aux ressources du pays. Cette réforme devra s'accompagner d'un dispositif de crédit accessible à tout opérateur économique crédible issu de cette frange de la population, non par assistanat, mais par inclusion.
Il ne s'agit pas de fracture sociale ni de revanche historique. Il s'agit, au contraire, de la condition sine qua non de la cohésion nationale. Un peuple ne peut se réconcilier avec lui-même sans que les injustices fondatrices aient été nommées, puis réparées.
Il serait injuste de ne pas reconnaître ce qui mérite d'être reconnu. Dès son accession à la magistrature suprême, le Président Ghazouani a imprimé à la scène politique nationale un ton nouveau, celui de la retenue, du dialogue, de la main tendue. Dans un pays où les transitions politiques ont souvent ressemblé à des règlements de comptes, ce choix de l'apaisement n'est pas une faiblesse ; c'est une forme de grandeur.
Plus significatif encore : sa volonté d'instaurer un dialogue national inclusif, où les Mauritaniens, toutes communautés, toutes sensibilités, puissent s'asseoir ensemble et convenir de l'avenir partagé du pays. Cette démarche, que d'aucuns ont pu juger timide ou laborieuse, est en réalité l'une des plus ambitieuses qui soit : elle consiste à parier sur l'intelligence collective d'un peuple souvent méconnu de lui-même.
La détention actuelle de deux femmes membres de l'Assemblée nationale soulève une question qui transcende le strict cadre juridique pour toucher à la conscience du politique.
Les faits sont là, et nul ne songe à les nier : des déclarations publiques, jugées contraires à la loi, ont entraîné des poursuites et une condamnation. Mais il convient de considérer le contexte avec équité. Celles qui parlent à tort ne sont pas toujours celles qui pensent à mal.
Nous avons tous observé, lors de la première législature, comment l'ivresse des premiers mandats pousse parfois le néo-élu à confondre l'immunité parlementaire, bouclier juridique destiné à protéger la fonction, avec une licence générale d'impunité. Cette confusion n'est pas une faute morale ; elle est le symptôme d'une défaillance dans la formation et l'accompagnement des élus.
Qu'on y ajoute deux circonstances humaines qui ne peuvent laisser indifférent : ces deux condamnées sont des femmes, et l'une d'elles nourrit encore un nourrisson. Il est des réalités qui parlent plus haut que les codes.
Le Président de la République dispose du pouvoir de grâce. Ce pouvoir n'est pas un artifice constitutionnel ; c'est, dans la tradition des nations, l'expression de la miséricorde souveraine. Un homme de la trempe conciliante que l'on reconnaît au Chef de l'État mauritanien saura, j'en suis convaincu, trouver dans ce dossier l'occasion de conjuguer la rigueur de la loi avec la clémence de l'humanité.
L'affaire de l'ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz est d'une autre nature, et elle appelle une autre lecture.
Nul n'ignore les circonstances : son procès, sa condamnation pour enrichissement illicite, sa résistance obstinée à toute tentative de règlement amiable. Mais ce qui frappe l'observateur attentif, c'est moins la décision de justice elle-même que la trajectoire qui y a mené. Car l'ancien chef d'État, au lieu d'emprunter la voie que choisissent les hommes d'État sages, celle du retrait digne et de la réserve, a préféré, après avoir quitté le pouvoir, se muer en adversaire frontal, entretenant des relations toxiques, agitant des recours en tout genre, cherchant à peser sur un pays qu'il n'avait plus vocation à gouverner.
Le proverbe maure, dans sa sagesse implacable, désigne cette posture par une image saisissante : le hibou qui pleure sur le cheptel des autres. Celui qui, n'ayant plus rien à gérer, s'affaire néanmoins à tout perturber.
La grâce présidentielle n'est pas exclue ici, non comme effacement de la vérité judiciaire, mais comme acte politique de clôture d'une page douloureuse, à condition que ce geste soit accompagné d'une réciprocité réelle : son départ à l'étranger pour soins, si nécessaire, et l'abandon définitif de la posture du hibou.
Que le second mandat du Président de la République s'achève comme avait commencé le premier : dans l'apaisement, dans le rassemblement, dans cette espérance fragile mais tenace que les Mauritaniens finissent par choisir, ensemble, de se gouverner en nation réconciliée.
Le chemin est long. Les résistances sont réelles. Mais le temps est là, précieux, compté et la fenêtre ouverte par ce mandat ne se rouvrira pas de sitôt.
C'est à cela, et non à l'administration du quotidien, que l'on reconnaîtra, à l'avenir, que ce mandat fut historique et refondateur pour le pays.
Jemal Moctar Ellahi,
ancien député de Dakhlet-Nouadhibou.