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Une démocratie durable a besoin d’institutions stables
Debellahi Abdeljelil -- Depuis quelques semaines, un chœur remarquablement bien accordé occupe nos ondes, nos tribunes et nos gazettes (particulièrement) reconnaissantes. Les choristes, la main sur le cœur et l’œil humide de gratitude, entonnent tous le même cantique : le bilan est si grandiose, les réalisations si mirifiques, qu’il y aurait de la félonie à en interrompre le cours en 2029.
Il faut, supplient-ils, « permettre au Bâtisseur de poursuivre son œuvre ». Comprenez : il faut, toutes affaires cessantes, réformer une Constitution coupable de n’avoir prévu que deux petits mandats. Voilà donc le plus grand drame de notre époque et la seule véritable urgence nationale : un texte, un article, un malheureux alinéa, un serment insensé que nos Oulémas peuvent favorablement.
recontextualiser, osent se dresser entre le peuple et son bonheur, compromettant ainsi son évolution enviable dans la prospérité partagée et la croissance accélérée vers une vie paradisiaque de son vivant.
On nous avait pourtant assuré que cette Loi fondamentale était « verrouillée ». Verrouillée, certes. Mais on avait omis de préciser que le double de la clé dormait, prudemment, dans un tiroir en lieu fiable de notre imagination débordante et, qu’au besoin, nous pouvons tous nous transformer en clés-minutes institutionnels.
Il est vrai que nous présentions déjà tous les symptômes d’une démocratie accomplie. Nous avons des élections, parfois même plusieurs le même jour, par souci d’économies. Nous avons des scores dont la seule évocation ferait rougir de jalousie un ancien secrétaire général du Soviet suprême. Nous avons une alternance : les visages changent, les portefeuilles voyagent, et le lendemain matin, ô miracle de la permanence, tout se retrouve exactement à sa place. C’est ce que nos brillants théoriciens appellent, sans rire, la « maturité institutionnelle ».
Nous avons même inventé mieux que la démocratie : le « processus démocratique ». Un processus, chez nous, a cette vertu cardinale de ne jamais s’achever, précisément comme ce qu’on appelle « un projet ». Voilà quatre décennies que nous processons vaillamment, et nous y avons particulièrement pris goût.
Les bailleurs, appelés pudiquement depuis un certain temps partenaires techniques et financiers, dépêchent des observateurs qui constatent, avec une constance touchante, que « les bureaux ont ouvert à l’heure et que le matériel électoral était bien là» ; nous, en retour, feignons de croire à leurs conclusions et d’ignorer leurs propres scrutins.
Chacun y trouve son compte. En effet, Depuis La Baule, ce deal nous tient lieu de contrat tacite. Notre maitrise du faire-semblant leur convient et la démocratie de l’arithmétique électorale nous sied.
Il n’y manquait qu’un détail, une bagatelle : la séparation des pouvoirs. On nous l’avait vantée comme le pilier de l’édifice ; nous en avons fait une plaisanterie de bon goût. Le Président, qui devait être celui de tous, s’est vu, par une inversion de pur génie, être celui de tout.
L’exécutif n’agit que sur instructions, parfois qualifiées de hautes, tantôt d’éclairées. Le législatif entérine tout ce qu’on lui présente, et le judiciaire fait ce qu’il se doit. Trois pouvoirs, un seul décideur : quelle admirable sens des raccourcis !
C’est ainsi que nous avons réalisé, en âme et conscience, que le Président est aussi indispensable que ceux qui l’ont précédé.
Exactement comme le furent le Parti du Peuple Mauritanien, les Mouvements de Salut, de Redressement national et de rectification avec ses versions rectificatives, les Structures d’éducation des masses, le PRDS, le PNDD-ADIL, l’UPR et l’indispensable (jusqu’à nouvel ordre tout au moins) parti INSAF.
Aussi, plutôt que de persister à tricher, car la tricherie a un coût, et surtout elle fatigue, n’est-il pas plus conséquent que nous ayons enfin le courage de nos propres habitudes ? Assez de faux-semblants et de pudeurs de rosière.
Osons la réforme. La vraie. La définitive. En voici les articles, que je soumets humblement à la sagacité de nos honorables et particulièrement imaginatifs « réformateurs ». Article premier. La limitation à deux mandats est purement et simplement abolie, pour la raison qu’elle est vexatoire.
On ne demande pas à un père combien de temps il compte demeurer le père de ses enfants a fortiori le père d’une nation. Le mandat sera, désormais, viager, reconductible de plein droit tant que dureront les « réalisations », autant dire, chacun l’aura compris, jusqu’à la fin des temps.
Article 2. Les élections, dispendieuses, anxiogènes et fâcheusement imprévisibles, sont remplacées par la pétition. Le procédé, déjà breveté à Kigali, a fait ses preuves : le peuple, spontanément et par écrit, conjure son Guide de rester.
On économise les bulletins, les isoloirs, les observateurs et, accessoirement, l’insoutenable suspense du dépouillement et la stressante proclamation des résultats. C’est ainsi que nous aurons retrouvé nos traditions ancestrales de tentes des conciliabules, de l’arbre à palabres et autres Diengre.
Article 3. Le parlement est, désormais, bicaméral. Il est composé d’une assemblée, chambre (très) basse, représentative des notabilités tribales, des composantes ethniques, des sensibilités particulières et particularistes, et d’une (très) haute chambre consacrant « la Légitimité de la Rue ».
Cette invention égyptienne, jusqu’ici informelle, mérite bien un siège, un règlement intérieur et des indemnités de session. Elle se réunira chaque fois que le Guide en éprouvera le besoin, et, cela va de soi, jamais autrement.
Article 4. La présidence de la chambre (très) basse revient, de plein droit, et à titre conjoncturel, à la personne qui aura bénéficié de la confiance de l’institution militaire, dépositaire en dernier recours depuis le 10 juillet 1978 de la légitimité nationale, et obtenu également l’aval de la première dame qui, depuis toujours, a eu le dernier mot. La chambre (très haute) sera animée, en cas d’activation, par les réseaux d’intérêts et leurs accointances.
Article 5. Il est créé un Ministère des Réalisations, chargé de les dénombrer, de les recompter, et surtout de les débusquer là où nul ne les soupçonnait. En cas de disette, le Ministère est habilité à les rétrodater, dans la plus stricte orthodoxie de notre sémantique officielle. Les informations et données dudit ministère constitueront un référentiel indiscutable pour la (très) haute chambre du parlement instituée à l’article 3 ci-dessus.
Article 6. L’opposition n’est pas supprimée, nous ne sommes pas des barbares. Elle est reclassée en troupes folkloriques subventionnées, chargées d’animer les dialogues nationaux, d’applaudir au bon moment et de contester lorsqu’il le faut.
Ses membres, si nombreux à se rêver présidents dans ce pays au million de chefs politiques, se partageront enfin le seul poste taillé à leur mesure : figurant. Article 7. La Constitution, cessant officiellement d’être « ni le Coran ni la Bible », sera désormais imprimée au crayon à papier et livrée avec une gomme réglementaire, afin d’épouser en temps réel les « exigences du peuple souverain ».
Les esprits chagrins objecteront que tout cela existe déjà, à la nuance près qu’on n’ose pas encore le dire, a fortiori l’écrire. C’est exactement l’objet de ma proposition : la sincérité. Qu’on cesse de danser ce que feu Hassan II appelait « les conférences tam-tam » et « la danse des singes » ; qu’on cesse de singer un modèle que nous n’avons jamais eu la moindre intention de nous approprier. La démocratie est synonyme d’égalité. Ce concept est totalement étranger à notre culture. Cependant, la justice a toujours été l’une de nos valeurs cardinales.
Débaptisons enfin la chose. Ce que nous pratiquons avec tant de virtuosité n’est pas une démocratie ; c’est, au mieux, une démocrature, et il serait honnête de nous assumer et de le graver au fronton de nos institutions.
Car le seul véritable scandale, dans cette affaire, n’est pas qu’on veuille prolonger un mandat. Le scandale est qu’on veuille le faire au nom de la démocratie, en drapant l’appétit dans la vertu et la confiscation dans la gratitude. À tout prendre, un pouvoir qui s’assume est préférable à un pouvoir qui se déguise : le premier ne trompe personne ; le second prend tous, en prime, pour des imbéciles.
Qu’on me pardonne donc cette atypique proposition. Elle n’a, à mon humble avis, qu’un défaut, et de taille : elle est déjà presque en vigueur. Il ne reste qu’à l’officialiser, ou, à défaut, à se souvenir qu’une République n’a pas besoin d’hommes providentiels, mais d’institutions qui leur survivent.
C’est railler le Président que de prétendre qu’il est indispensable ; c’est également insulter une nation que de prétendre qu’elle ne peut subsister sans une personnalité physique, fût-elle l’un de ses plus éminents et illustres fils.
L’alternance, l’ai-je assez répété, n’a de sens que si elle est une alternative ; et une Constitution n’a de sacralité que si elle tient debout, précisément, le jour où elle dérange. Le jour où nous l’aurons compris, nous n’aurons plus besoin de tribunes ironiques. En attendant, gardons le sourire : c’est encore, chez nous, un contre-pouvoir que tous peuvent capitaliser et une soupape à laquelle il fait bon de recourir.
Debellahi ABDEL JELIL
Nouakchott, le 22/08/2026