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L’Invité du Jour – Mohamed Ibrahima TALLA, Ingénieur en qualité des infrastructures et ouvrages d’Art -Mauritanie
AFRICA24 TV - « L’eau ne doit pas être considérée uniquement comme une menace pour les infrastructures. Elle peut aussi être une opportunité de développement. »
Acteur engagé dans le développement local, il a présidé durant 6 ans l’association Action pour le développement de Ould Yengé au sud de la Mauritanie, également responsable du pôle de l’association Vésoul sans frontières. Mohamed Ibrahima Talla, Ingénieur spécialisé en Qualité des Infrastructures et Ouvrages d’Art, est notre Invité du Jour.
Il intervient sur l’état du chantier de la route Sélibaby–Ould Yengé et sur les enjeux liés aux désenclavement du sud de la Mauritanie.
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Acteur engagé dans le développement local, il a présidé durant 6 ans l’association Action pour le développement de Ould Yengé au sud de la Mauritanie, également responsable du pôle de l’association Vésoul sans frontières. Mohamed Ibrahima Talla, Ingénieur spécialisé en Qualité des Infrastructures et Ouvrages d’Art, est notre Invité du Jour. Il intervient sur l’état du chantier de la route Sélibaby–Ould Yengé et sur les enjeux liés aux désenclavement du sud de la Mauritanie.
Mohamed Ibrahima TALLA, bienvenue sur Africa24.
Réponse Mohamed Ibrahim TALLA : Merci pour votre invitation et pour l’intérêt porté à un sujet aussi important pour les populations du Guidimakha.
1. ÉTAT D’AVANCEMENT ET DIFFICULTÉS TECHNIQUES
Question d’Africa24
L’axe Sélibaby–Ould Yengé de 66 km reste une infrastructure cruciale pour le désenclavement du sud de la Mauritanie, la mobilité des populations et la dynamisation des échanges économiques locaux. La date de livraison visée et attendue par le gouvernement était fixée à la fin de l’année 2025 ou au cours de l’année 2026. Quel est à ce stade l’état d’avancement des travaux ? Quelles sont les difficultés techniques majeures que vous relevez ?
Réponse Mohamed Ibrahim TALLA :
Ma prise de parole aujourd’hui répond à une sollicitation directe des populations locales, des usagers et des acteurs du territoire, qui m’ont interpellé sur les retards et les difficultés observées autour de ce chantier.
Concernant l’état d’avancement, je préfère ne pas avancer un pourcentage que je ne serais pas en mesure de documenter précisément.
En revanche, une chose est claire : les travaux ne sont pas achevés et le calendrier initial de livraison n’a pas été respecté.
Lors de ma dernière visite sur le terrain en aout 2026, j’ai pu observer plusieurs zones du chantier. J’ai notamment relevé plusieurs points de vigilance concernant les terrassements, la gestion des eaux de ruissellement et l’adaptation de certains ouvrages aux caractéristiques du terrain.
Sur ce type de projet, ces éléments sont importants, car la qualité des terrassements et la maîtrise de l’eau conditionnent directement la stabilité et la durabilité de la chaussée.
Je veux toutefois être prudent : une observation de terrain ne constitue pas à elle seule une expertise complète. Pour établir des conclusions définitives, il faut disposer des études, des plans d’exécution, des résultats d’essais et des documents de contrôle.
Ce que je souhaiterai à ce stade, c’est que ces différents points de vigilance puissent être vérifiés dans le cadre de contrôles techniques rigoureux et contradictoires.
Le délai est important, bien sûr, mais la durabilité l’est encore davantage. Il vaut mieux corriger une anomalie aujourd’hui que devoir réparer une route dans quelques années.
« Une route se juge dans le temps, pas seulement à sa livraison »
2. PROBLÉMATIQUE HYDRAULIQUE ET RUISSELLEMENTS
Question d’Africa24
Sur le plan de la conception hydraulique et de la durabilité face aux risques climatiques, l’infrastructure est soumise à des pluies intenses et à de forts ruissellements, ce qui nécessite une conception hydraulique robuste. Quelles sont les solutions proposées ?
Réponse Mohamed Ibrahim TALLA :
Dans le Guidimakha, la question de l’eau est effectivement centrale.
Nous avons des épisodes de pluies parfois très intenses, avec des ruissellements importants.
Une route modifie nécessairement les écoulements naturels. Si l’eau n’est pas correctement évacuée, elle peut fragiliser les remblais, les talus et finalement la chaussée.
Il faut donc agir sur trois niveaux.
D’abord, réexaminer les données hydrologiques, notamment les débits de crue et les bassins versants.
Ensuite, vérifier que les ponts, dalots et buses sont correctement dimensionnés et implantés pour permettre aux eaux de circuler sans provoquer d’érosion.
Il faut également porter une attention particulière à l’érosion des talus et des remblais, car c’est souvent par-là que commencent les dégradations importantes d’une infrastructure routière.
Enfin, assurer un contrôle permanent pendant l’exécution. Lorsqu’on constate sur le terrain que les conditions sont différentes de celles prévues initialement, il faut pouvoir adapter la conception avant de poursuivre les travaux.
C’est cette approche préventive qui permet d’éviter que les problèmes hydrauliques ne deviennent, quelques années plus tard, des problèmes majeurs pour la route.
« En matière de route, l’eau est souvent le premier ennemi : si on ne la maîtrise pas, elle finit toujours par reprendre ses droits »
3. L’EAU COMME LEVIER DE DÉVELOPPEMENT
Question d’Africa24
La région du Guidimakha fait face à des défis hydrologiques considérables et reste vulnérable aux effets du changement climatique. Comment la mise en œuvre d’un ouvrage de régulation hydraulique pourrait-elle représenter un véritable levier de développement pour la région ?
Réponse Mohamed Ibrahim TALLA :
Je pense qu’il faut changer notre manière de regarder la problématique de l’eau au Guidimakha.
L’eau ne doit pas être considérée uniquement comme une menace pour les infrastructures. Elle peut aussi être une opportunité de développement.
Un ouvrage de régulation hydraulique bien conçu pourrait avoir un double intérêt.
D’une part, il permettrait de protéger les infrastructures et les populations contre la violence des crues.
D’autre part, il permettrait de mieux valoriser la ressource en eau, notamment pour l’agriculture, l’élevage et la recharge des nappes.
Il faut donc réfléchir à une approche globale : la route, la gestion de l’eau et le développement économique doivent être pensés ensemble.
L’objectif est que cette infrastructure ne soit pas seulement une route qui relie deux villes, mais qu’elle devienne véritablement un outil de développement durable pour l’ensemble de la région.
« Au Guidimakha, nous devons apprendre à ne plus subir l’eau, mais à la maîtriser pour en faire un moteur de développement. »
4. GESTION DES RESSOURCES PUBLIQUES ET TRANSPARENCE
Question d’Africa24
Plus de 5 milliards de MRO d’ouguiyas d’investissement pour l’axe Sélibaby–Ould Yengé. Au regard des retards enregistrés, comment garantir selon vous une utilisation optimale des ressources publiques, notamment en matière de contrôle des dépenses, des décomptes et des éventuels avenants au marché ?
Réponse Mohamed Ibrahim TALLA :
Lorsqu’on parle d’un investissement public de plusieurs milliards d’ouguiyas, la question de la transparence et de la bonne utilisation des ressources publiques est évidemment essentielle.
Certaines interrogations m’ont été remontées par des populations concernant notamment la gestion de certains matériaux ou du carburant.
Je veux être très prudent : ce sont des interrogations qui doivent être vérifiées et non des faits que je présenterais comme établis.
Mais lorsqu’il existe des interrogations, la meilleure réponse est la transparence.
Il faut pouvoir vérifier les approvisionnements, les quantités commandées, celles réellement livrées et leur utilisation sur le chantier.
Il faut également contrôler les décomptes, les situations de travaux et les éventuels avenants, afin de s’assurer que les dépenses supplémentaires correspondent à des réalités techniques justifiées.
Une inspection technique et administrative permettrait justement de transformer les interrogations en faits vérifiables.
Et cela protège tout le monde : l’État, les entreprises et surtout les populations.
« Quand il s’agit d’argent public, la transparence n’est pas une option : c’est une obligation envers les populations. »
5. CONTRÔLE QUALITÉ : COMMENT ÉVITER LES PROBLÈMES FUTURS ?
Question d’Africa24
Quels dispositifs de contrôle qualité préventif doivent être mis en place pendant l’exécution des travaux de l’axe Sélibaby–Ould Yengé pour vérifier, avant leur mise en œuvre, la conformité des matériaux, des terrassements, des couches de chaussée et des ouvrages aux normes techniques du marché ?
Réponse Mohamed Ibrahim TALLA :
Ma philosophie professionnelle est très simple : « Faire bien du premier coup. »
Le contrôle qualité ne doit pas intervenir uniquement à la fin du chantier. Il doit être préventif.
Cela consiste à contrôler la qualité des matériaux et des travaux, notamment les granulats, le béton, les remblais, ainsi que les ferraillages et les coffrages avant le coulage du béton.
J’ai moi-même travaillé en tant que Responsable Qualité sur le chantier de construction de l’aéroport international de Nouakchott en 2015. Cette expérience m’a prouvé qu’un contrôle effectué au bon moment permet de détecter une non-conformité avant qu’elle ne devienne un problème bien plus coûteux.
C’est exactement la philosophie que je défends pour cette route.
Mieux vaut corriger une anomalie pendant le chantier que devoir réparer une infrastructure après plusieurs saisons de pluies.
« Le meilleur contrôle qualité, c’est celui qui empêche le problème d’exister. »
CONCLUSION
Si je prends la parole aujourd’hui, c’est avant tout parce que les populations du Guidimakha m’ont interpellé et parce que je considère qu’en tant qu’enfant de cette région et professionnel des infrastructures, j’ai une responsabilité à apporter un regard technique et constructif.
Je ne suis pas là pour accuser ou pour polémiquer.
Je souhaite simplement que cette route soit bien réalisée, durable et sûre, parce qu’elle représente un investissement majeur pour la Mauritanie et une attente très forte pour les populations.
L’enjeu n’est pas seulement de livrer du bitume aujourd’hui. L’enjeu est de construire un ouvrage dont les générations futures seront encore fières dans trente ans.
« Le succès d'une route ne se mesure pas le jour de son inauguration, mais vingt ans plus tard. »