15-06-2015 12:35 - Interview avec le capitaine Ely Ould Krombele

Les derniers troubles qui ont marqué la visite du Président Ould Abdel Aziz à Aleg et Boghé, imputés par des milieux officiels à l’IRA, peuvent-ils impacter la détention des leaders de cette organisation ? (liberté provisoire, grâce, durcissement)
Ely Ould Krombele : Les troubles à l'ordre public, les manifestations autorisées ou non sont inhérents à la vie d'une société, de notre société dans l'exercice de l'apprentissage de la démocratie. Jusque là l'Etat a su gérer les écarts de comportements, d'ailleurs dans les différentes régions déjà visitées par le président de la république, Mr Mohamed Ould Abdel Aziz.
Les troubles de Boghé et d'Aleg comme vous dites, ne doivent pas influer sur la détention des éléments de l'IRA, quant à la liberté provisoire, la grâce présidentielle, encore moins sur le durcissement de la justice cette fois à l'égard des détenus. Moi j'opte plutôt pour un dénouement heureux dans le cadre d'un apaisement total et à tous les échelons. Cette initiative pourrait accompagner un dialogue franc et sincère, prélude à une Mauritanie que nous voulons progressiste et prospère.
Question : Biram, Brahim et Djiby Sow refusent de comparaître devant la Cour d’appel d’Aleg. Qu’en pensez-vous ?
EOK : Votre question relève soit du cadre juridique, alors je ne suis pas juriste; soit du domaine de la sainteté capable de lire dans les pensées ou de sonder la stratégie de défense des accusés, alors, je ne suis pas non plus Manitou. Biram, Brahim, Djiby Sow sont conseillés par des avocats, c’est à ces professionnels qu'il faut poser la question.
Question : L’élection d’un acteur de la société civile à la présidence du forum, en la personne de Maroufa Diabira, peut-elle donner un sang nouveau au projet du dialogue en gestation entre le pouvoir et l’opposition ?
EOK : Un choix pertinent qu'est la désignation de maître Diabira Maroufa à la tête du forum. J’ai connu Maroufa par l'entregent de mon cousin le médecin-colonel N'diaye Kane et je suis encore agréablement surpris de la fécondité de son esprit analytique d'abord et enfin synthétique, toujours à la recherche du juste milieu. Si Diabira Maroufa échoue à arrondir les angles de la discorde au sein de l'opposition, disons-le hétéroclite ,disparate, aux contours mal définis, alors il ne faudra pas s'attendre à l'ébauche même d'un dialogue inclusif avec le pouvoir qui,il me semble, est réellement disposé à discuter de tout sans tabous.
Question : Le forum veut des signes rassurants de la part du gouvernement pour entrer le dialogue. Ne s’agit-il pas ici d’une nouvelle approche plus négociable par le pouvoir que celles de faire des concessions ?
EOK : Même si Ould Abdel Aziz affiche une sincère disposition à aller au dialogue, l’opposition sera toujours réticente et cela pour des raisons antérieures qui ne se justifient plus. Pour l'opposition les "accords de Dakar" ont été floués", tandis que pour la majorité, l'essentiel a été respecté.
Enfin lors de l'éviction de Sidioca en 2008,le chef de file de l'opposition démocratique Ahmed Ould Daddah qui a soutenu le putsch, s'attendait à ce qu'Aziz lui cédât le pouvoir. Parmi les hommes politiques de l'opposition, Aziz n'a voulu réellement avoir le soutien que d'Ahmed dont l'assise nationale, internationale en tous temps n'est plus à démontrer.
Depuis l'entame de son 2ème mandat, Aziz en militaire futé sait que ce «stratagème du boulanger" dont personne ne lui connaissait vraiment et qui a pris tous les Mauritaniens de court, ne sera plus payant. Notre président sera tenu d'apporter à l'échiquier sociopolitique un nouvel attelage tactique en attendant 2019.
Or 2019 c'est bientôt demain. L’avantage d'Ould Abdel Aziz est qu'il laisse tout le monde spéculer sur son sort, pendant que nul ne sait ses réelles intentions. En baroudeur, il utilise le terrain(politique ), laissant ses adversaires se défouler, sortir de leurs abris, donc se découvrir.
Ce qui lui permet de raffermir sa stratégie ,donc d'avancer ses pions afin de mieux ajuster son tir. Le plus souvent il fait mouche comme on dit, ne laissant à ses adversaires politiques qu'aboiements ou gesticulations.
Personnellement je suis convaincu qu'Ould Abdel Aziz veut aller au plus vite au dialogue. Quant aux signes rassurants, il faut d'abord s'asseoir sur la table des négociations pour les évoquer. L'opposition n'est pas en position de force donc elle n'est pas en mesure d'exiger des concessions. C'est en manœuvrant habilement qu'elle peut arracher un modus vivendi.
Question : Les visites présidentielles effectuées à l’intérieur du pays n’ont pas toujours reflété les clichés d’un pays plus développé et plus prospère qu’il y a 8 ans. Quelle appréciation faites-vous de l’actuelle situation socioéconomique du pays ?
EOK : Vous voulez dire la situation socio-économique actuelle par rapport à 2008? Sincèrement je constate un changement dans le domaine des infrastructures immobilières, routières, universitaires, militaires etc...Mais en Afrique la paupérisation, l’analphabétisme, la politique de l'emploi plombent la visibilité du champ économique.
On ne peut pas non plus tout imputer à la crise économique mondiale qui sévit depuis quelques années. S’il y a sous-développement, cela ne relève pas de la seule responsabilité du président de la république. Le ministre, le directeur de département, le juriste, le médecin, le financier, le simple agent de l'Etat n'utilisent pas le plus souvent leurs budgets dans les services publics mais plutôt à des fins personnelles. Mr, faites un tour au trésor public, au budget,ou dans l'un des ministères et vous ne trouverez que des spectacles de désolation!
Est-ce la faute du président si un universitaire, un officier en service sont dépourvus du sens de la déontologie professionnelle ou manquent de fibre patriotique? Il n'y a pas que des droits qu'on doit réclamer, tant qu'il y a des devoirs qu'on est tenu d'accomplir...
Question : A votre avis, ces tournées présidentielles qui n’ont encore annoncé leurs fins annoncent-elles des élections présidentielles anticipées ou les ambitions d’un troisième mandat ?
EOK : Rien pour le moment ne prouve qu'Ould Abdel Aziz veuille rempiler. Nous qui le soutenons, n'avons encore aperçu l'once d'une ambition chez lui pour briguer un 3ème mandat. Justement pour gagner l'adhésion du peuple mauritanien, Aziz doit se tourner vers le social durable; quelques exemples pour édifier les lecteurs:
a/ Rendre l'école obligatoire jusqu'à l'âge de 15 ans,
b/les enfants qui ne peuvent pas suivre l'enseignement général seront orientés vers un cycle professionnel, avec un diplôme à la sortie,
c/tous les chômeurs diplômés ou demandeurs d'emplois doivent bénéficier d'un revenu mensuel qui sera fixé par les professionnels et le ministère de l'emploi.
d/des allocations familiales doivent être attribuées à tous les foyers ayant un revenu de moins d'un million deux cents milles ouguiyas par an,(soient 100 000 ouguiya par mois),
e/une allocation pour femme seule élevant des enfants,(par exemple 15000 ouguiya par enfant),
f/une allocation pour l'entrée scolaire et pour chaque enfant en âge d'aller à l’école (six ans),(10000 ouguiya par enfant)
g/ des allocations pour enfants et adultes handicapés,
h/ une couverture de santé gratuite pour les mauritaniens démunis.
Tous les demandeurs d'emploi doivent s'inscrire à leurs lieux de naissance pour ensuite y toucher les indemnités de chômage. Cela pourrait fixer les populations dans leurs terroirs et relever ainsi le niveau de vie, donc booster le pouvoir d'achat des citoyens surtout dans nos régions administratives.
Si le président Aziz met cette politique en place dès janvier 2016, le peuple l'obligera à briguer un 5ème voire un 6ème mandat. L'argent existe, car 3 à 4 milliards par an suffisent à venir en aide aux mauritaniens de conditions modestes et à éradiquer petit à petit les séquelles de la pauvreté.
Ces annonces si elles sont concrétisées, peuvent être le prélude à des ambitions légitimes; en plus de la sécurisation des frontières du pays.L'ambition pour un 3ème mandat sans modification de la constitution passe par des défis colossaux dont surtout la prise en compte des minimas sociaux. Si Aziz donne au peuple le pouvoir économique, ce dernier sortira dans la rue pour l'acclamer par voie référendaire!
Question : Washington vient de mettre en garde le Président rwandais contre toute tentative de briguer un troisième mandat en 2017. Ces injonctions s’appliquent-elles au Chef de l’Etat mauritanien à l’horizon 2019?
EOK : Et pourtant Paul Kagamé a fait beaucoup pour son pays. Cet homme est venu à la tête du Rwanda dans des conditions exceptionnelles après un génocide contre les Tutsi dont il est issu par la majorité hutu. En Afrique Washington doit savoir que chaque pays a sa spécificité selon qu'on soit au Congo, au Bénin, au Burkina-Faso, ou en Mauritanie.
Il y a aussi les intérêts du même Oncle Sam à prendre en considération. Donc on voit que l'immixtion à géométrie variable des Yankees dans les affaires mondiales répond d'abord à la prise en compte des intérêts de Washington. D'ailleurs qu'est-ce qui vous dit que ces mêmes américains ne vont pas imposer Ould Abdel Aziz, étant donné qu'il est un partenaire efficace dans la lutte contre le terrorisme au Sahel?
Question : Ould Abdel Aziz prépare sa succession à un homme de confiance, qui pourrait être son ex Premier ministre. Cette demi-alternative à valeur d’un pouvoir par main interposée peut-elle conduire à un apaisement politique durable ?
EOK : Pour le moment Aziz n'a demandé qu'une chose: que le dialogue avec l'opposition se poursuive, et il n'y ait pas de sujet tabou sur lequel on ne peut débattre. Le jour où les intentions du président Aziz se préciseront, je serais alors en mesure de vous répondre sans détour car je le connais depuis trente cinq ans et je serai à ses côtés jusqu'en 2019 mais surtout au-delà ,président ou pas président ,cela m'est égal car à un ami on doit la vérité.
Pour l'instant il faut mettre l'accent sur un point cardinal, c'est la fragilité de la Mauritanie où les revendications à connotations communautaristes rendent délétère le climat socio-po litique.Faut-il avoir comme seul souci pour l'instant la préservation du fragile tissu social ? Dans ce cas de figure, il est indispensable d'avoir à la tête de l'Etat mauritanien un homme fort, ayant un ascendant sur tous les chefs de corps, les chefs tribaux, les féodaux, les anarchistes etc..
A mon humble avis cet homme ne peut être un civil. Car l'idée d'un universitaire ou d'un mauritanien issu de la société doit attendre encore l'ancrage définitif de la démocratie à l'occidentale. Une rapide lecture de la géopolitique des pays arabo-musulmans en général ou sous-régionale en particulier nous conforte dans le sentiment qu'un civil à la tête de la Mauritanie sera synonyme de déconfiture de l'appareil étatique en moins de six mois, de prélude à une éventuelle "somalisation" ingérable, donc aux conséquences incalculables.
Question : Le Président défend l’unité nationale et la justice sociale alors que des manifestants ont exprimé au cours de ses visites, que ces objectifs vont de mal en pis. Partagez-vous leurs inquiétudes ?
EOK : Il est du devoir de chaque citoyen de défendre l'unité nationale à plus forte raison le chef de la magistrature suprême. Certes la Mauritanie est multiculturelle et l'Islam devrait être le ciment de son unité.
Si on peut qualifier les événements de 1966 qui ont pour cause l'enseignement obligatoire de l'Arabe, de spontanés, donc d'endogènes, ceux de 1987,1989 étaient conçus et préparés à l'avance, le plus souvent en dehors de la Mauritanie, particulièrement au Sénégal voisin.
C'est ainsi en 1990,l'ancien président Maawiya qui n'a pas su éviter le piège posé depuis le Sénégal, a été poussé à la faute en agissant de manière passive à la tuerie. Faut-il l'interpréter autrement? Quand des militaires peulhs, plus nombreux en 1989, armés chacun avec six cents cartouches(trois unités de feux),se font désarmer sans un coup de feu, d'ailleurs de part et d'autre, il y a une situation qui demande à méditer.
Ainsi les exécutions extrajudiciaires n'ont touché que des innocents, pendant que les fauteurs, les vrais responsables étaient déjà en exil. Faut-il aussi que les Maures à leur tour portent plainte contre Maawiya pour avoir avili l'entité maure: vilipendée, insultée enfin vouée aux gémonies par une partie des négro-mauritaniens, surtout hors du pays.
Il ne fait pas bon d'être maure en Europe, en Afrique Occidentale tellement nous sommes salis par nos propres compatriotes. Il faut savoir distinguer entre le peuple maure et le pouvoir exécutif de la république islamique de Mauritanie.
Au fait que veulent les Peulhs de Mauritanie? : le pouvoir? Mais qu'ils le prennent en sachant qu'il n'y a qu'une seule voie pour y accéder: le suffrage universel, un homme une voix. La deuxième voie, celle des armes est illégale et le plus souvent suicidaire, ce que je ne conseille pas.
N'étaient-ils pas les enfants choyés de la république depuis le temps colonial jusqu'à l'exorde des années "90"? A cause d'une poignée d'extrémistes les Peulhs sont maintenant à la remorque. Par contre s''il y a une entité exploitée, martyrisée des siècles durant et qui doit manifester son mécontentement, demander justice et réparations, ce sont bien les Haratines.
Il n'y avait pas de problème majeur entre les différentes composantes de la société mauritanienne. La tendance est beaucoup plus idéologique (négritude contre panarabisme, Senghor et Thomas Sankara face à Saddam Hussein) que structurelle. Seuls les Haratines doivent de manière pacifique et responsable revendiquer leurs droits, telle l'éradication des séquelles de l'esclavage.
Enfin l'unité nationale sera toujours un vain mot tant que toutes les composantes n'ont pas pris place autour d'une table, surtout pas de bon aloi mais plutôt de bonne foi. Procéder ainsi à une véritable psychanalyse des esprits, faire venir à la conscience claire le refoulé depuis la période coloniale quand l'Etat moderne mauritanien était en gestation, jusqu'à nos jours. Vomir ses tripes pour la manifestation de la vérité, rien que la vérité, toute la vérité tout en rebutant la propagande partisane ou velléitaire.
Question : L’armée a désormais son mot dans la politique sous-régionale, suscitant le respect de la communauté internationale notamment pour poids dans le règlement du conflit inter malien, la lutte contre le terrorisme.
EOK : Sans le dynamisme et le professionnalisme de notre Armée, la Mauritanie aurait peut- être subie le même sort peu enviable du Mali voisin. Mr le journaliste pendant que vous, vous dormez comme un bébé sous votre tente ou dans votre maison, il y a d'autres citoyens en tenues et en armes qui veuillent nuit et jour sur votre sécurité, celle de vos biens, ainsi que votre intégrité.
Ces hommes tisseront des toiles du renseignement à Kidal, Tombouctou, Ménaka dans le septentrion malien afin d'empêcher l'accès de notre territoire aux poseurs de bombes, aux narcotrafiquants, bref au terrorisme qui écume le Sahel et qui empêche des pouvoirs centraux plus puissants que la Mauritanie (Nigéria)de vivre dans la paix et la sérénité. .
Si les maliens "ont perdu le nord" cela est à mettre d'abord sur l'émiettement de leurs forces armées et de sécurité. La communauté internationale doit savoir que sans le concours de la Mauritanie, le problème de l'Azawad, mais au-delà , le conflit du Sahara occidental ne peuvent trouver une résolution définitive. Des pays comme l'Algérie, le Maroc peuvent observer la petite Mauritanie du haut de l'olympe d'un regard dédaigneux ,mais Nouakchott, de par sa position géopolitique aura toujours son mot à dire.
La situation dans les pays du Sahel est grave et la Mauritanie a plus que besoin du professionnalisme de son Armée pour mieux juguler les menaces terroristes à l'intérieur et même au-delà de ses frontières. C'est une question de survie.
Propos recueillis par Md O Md Lemine
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