18-03-2017 21:45 - Perspectives de formations techniques en Mauritanie (4) / Par Ian Mansour de Grange – consultant, chercheur associé au LERHI – faculté de Nouakchott

Perspectives de formations techniques en Mauritanie (4) / Par Ian Mansour de Grange – consultant, chercheur associé au LERHI – faculté de Nouakchott

Le Calame - Le présent dossier date de 2008. Il n’est pas, pour autant, vraiment dépassé par les évènements. En matière de formations techniques et professionnelles, où les investissements sont souvent coûteux et ne portent, généralement, leurs fruits qu'à échéance lointaine – de l'ordre, disons, de la décennie – il est nécessaire de donner de l'ampleur au regard, sans pourtant négliger de plus immédiates contingences.

L'exercice n'est pas sans intérêt. Nous invitant à relier sans cesse le proche et le lointain, il nous accoutume à la plus saine des attitudes mentales, unifiant notre perception des réalités : condition probable des meilleures politiques...

On a mis en évidence, dans le précédent article, une nécessité fondamentale dans la conduite de tout système éducatif : celle d’une claire architecture budgétaire, du plus global au plus local, mais pas systématiquement pyramidale. La proposition prend un singulier relief en matière de formations techniques, on va s’en rendre compte à présent.

Le plus efficace est ici de partir du plus concret. Une formation technique, c’est un atelier, équipé, le plus souvent, de machines – en tous cas, d’outils – de matériaux, d’un enseignant, d’un programme et d’un nombre, adapté à l’espace et à l’équipement de l’atelier, d’élèves sanctionnés, à terme, par un diplôme qualifiant ; mieux : insérés dans le monde du travail.

Privilégions – sans exclusive, bien évidemment – cette approche à l’inverse qui considère, d’abord, la nécessité du monde du travail, puis la conception des programmes et diplômes, l’estimation du nombre requis de techniciens formés, pour finir par l’équipement et la localisation de l’atelier.

En ce choix, on perçoit aisément les aspects dynamiques d’une formation : électricité pour faire fonctionner les machines, pannes diverses, entretien des locaux et des équipements, usure des outils, renouvellement des matériaux, motivation variable de l’enseignant et des élèves, accidents, etc. : une formation, c’est un lieu et un temps de vie.

Main d’œuvre sous-qualifiée

Lieu de formation, l’atelier est, au moins potentiellement, lieu de production. Dans le quotidien artisanal de la Mauritanie, les deux fonctions sont intimement liées, au détriment, quasiment toujours, de la formation et de la qualité de la production : l’apprenti sous-payé – voire non-payé, seulement nourri à midi – c’est la bonne à tout faire, le manœuvre bon-marché, l’ouvrier inexpérimenté à qui l’on confie les tâches ingrates, les finitions, le nettoyage, et à qui l’on n’a jamais le temps d’enseigner, posément, pas à pas, les fondements logiques du travail.

Pourrait-il en être autrement ? Les marges bénéficiaires sont si étroites que la sous-qualification de la main d’œuvre apparaît en impératif de marché, regrettable, certes, mais incontournable.

Ce faisant, on entretient un cercle des plus vicieux : piètre qualité, bénéfices moindres, déficit de formations, sous-qualification, salaires de misère, pouvoir d’achat minimal… Mais, dans un marché d’à peine un million de consommateurs – en s’en tenant aux plus de dix-huit ans – dont près de la moitié vivent en situation de pauvreté ou d’extrême pauvreté, où se situent les opportunités d’élévation sensible de la qualité ?

Il existe plusieurs réponses à cette question. Aucune ne fait l’économie de l’évidence : qualité accrue de production implique qualité accrue de formation. Au vu du constat précédent, il conviendrait cependant de séparer, comme c’est quasiment la règle dans les pays industrialisés, production et formation.

Mais, en Mauritanie, il ne s’agit pas, seulement, de mettre en place des formations publiques, de construire des ateliers, de les équiper, d’en assurer la maintenance et le fonctionnement : il faut, également construire l’appareil administratif capable de les gérer.

Tout est à faire, partout et en même temps. A cet égard, compte-tenu de toutes ces charges cumulées, la formation technique d’un seul élève mauritanien coûterait, en théorie et toutes proportions gardées, près du double de celle d’un élève français. Charge insupportable pour l’Etat mauritanien, qui se traduit par la situation déplorable qu’on a décrite dans le deuxième article de cette série.

Dès lors, il faut resserrer le cadre d’interventions, sérier les problèmes et les solutions, définir et respecter les priorités, multiplier les partenariats, en autorisant le plus grand nombre possible de boucles localisées de gestion, sans préjudice, cependant, des plans nationaux de développement en la matière.

C’est dans cet esprit que la formule : « une formation, un atelier ; potentiellement, une production » peut être systématisée. On associe, trop souvent, la formation professionnelle à un centre d’activités, géré par une administration centralisée, lourd, en conséquence, de tout un poids de fonctionnement grevant, plus ou moins, les activités de formations proprement dites.

Si de telles structures – dont on pourrait singulièrement alléger la gestion, on en reparlera plus loin – se révèlent, en quelques situations stratégiques, indispensables, l’unité fondamentale de la formation, la plus légère, la mieux adaptée à l’étendue et à la diversité mauritaniennes, demeure l’atelier. Il faut en concevoir la plus grande autonomie possible, dans un partenariat suffisamment cohérent pour en assurer la cohérence et la transparence de fonctionnement.

Certes, des groupements d’ateliers sont, fréquemment, indispensables. On comprend, par exemple, que toute formation équipée de machines-outils soit, nécessairement, associée à un atelier d’électricité et un atelier de mécanique.

Cela peut déboucher sur une gestion communautaire partielle de certaines charges, ouvrir des perspectives d’autofinancement concerté ou de plan conjugué de développement local ; cela peut être, à l’inverse, le fruit d’une démarche de développement local, mettant en réseau différents acteurs, sans appeler, forcément, à une centralisation administrative des activités.

Option coûteuse

Si l’exploitation de ces ateliers est envisageable dans un cadre privé, singulièrement limitatif, au demeurant, des options de financement, la formule probablement la plus efficiente s’inscrit dans le domaine associatif. Mais il y a de multiples combinaisons possibles.

On citera, ici, l’exemple d’un projet à l’étude pour la cité éducative de Maata Moulana. La célèbre petite ville, nantie de deux écoles primaires et d’un lycée, et dont plus de la moitié de la population a moins de quinze ans, envisageait, depuis longtemps, de compléter son univers pédagogique par un système de formations techniques et professionnelles.

L’option « centre » paraissant extrêmement coûteuse et difficilement viable, on s’est, peu à peu, tourné vers l’hypothèse suivante. En un, mise en place d’une petite structure de coordination, officiellement reconnue personne morale en tant qu’institut de formations, chargée de présenter différentes requêtes auprès du gouvernement ou des bailleurs, nantie d’un conseil d’administration où siègent tous les partenaires du projet et présidée par le chef de la jama’a locale.

Les équipements ou compétences obtenus par ce canal seraient placés en différentes entreprises autonomes, strictement localisés à Maata Moulana, moyennant contrat de sous-traitance de telle ou telle formation, en rapport avec les activités de telle ou telle entreprise, selon le principe du mi-temps réservé exclusivement à la formation, et de prise en charge, par l’entreprise, des frais d’amortissements et de fonctionnement (hormis, éventuellement, le salaire du formateur, en cas de participation de l’Etat).

Appartenant à l’institut, le matériel placé est qualifié en bien waqf dont le nâzirat est confiée à l’entreprise, aux conditions précises du contrat. L’institut siège, de plein droit, au conseil d’administration de l’entreprise et y défend les intérêts de la formation.

Une telle organisation pourrait prévaloir dans la gestion d’ensembles plus compacts, dominés par une administration plus centralisée. L’idée essentielle tient dans la prééminence constante de l’« unité-atelier », qui devrait, en tous cas de figure, bénéficier, au minimum, de deux-tiers des investissements en équipements et des annuités d’amortissements ou de fonctionnement.

En deçà de ce plancher, on est en situation de gaspillage, sinon de détournement abusif. Nous suggérions, dans le précédent article, que tout établissement d’éducation soit supervisé par un conseil réunissant le mandant du propriétaire foncier, celui du (des) bailleur(s) des équipements, celui de l’administration pédagogique, celui des enseignants, celui des parents d’élèves et celui, enfin, des élèves eux-mêmes.

C’est devant un tel conseil, par ailleurs directement responsable de la gestion du tiers communautaire, que chaque formation, représenté par son enseignant principal et un délégué de la coopérative des élèves de l’atelier, aurait à présenter, trimestriellement, son bilan motivé d’activités. On est ici en pleine dimension démocratique de la bonne gouvernance. Celle-là ne couvre pas tout le domaine de celle-ci mais elle lui est indispensable.

Il resterait à évoquer l’étage supérieur de la formation technique, là où se décident les grandes orientations nationales, la répartition régionale des budgets pédagogiques, les accords multilatéraux entre bailleurs et gouvernement, le montant des enveloppes destinées à la société civile.

Des options, à l’échelle de la décennie, sont en cours de réalisation. Dans quelle mesure sont-elles compatibles avec les perspectives dont nous venons d’esquisser les contours ? Question difficile à laquelle nous tenterons, prochainement, d’apporter quelques éléments de réponse.



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