16-05-2017 23:15 - Idoumou, Le roman de la confirmation

Idoumou, Le roman de la confirmation

Traversees-Mauritanides - Emergente, longtemps ignorée ou minorée, la littérature mauritanienne francophone s’impose de plus en plus sur la scène culturelle. Riche et variée, elle inspire des études, des colloques et gagne en reconnaissance internationale, en témoigne le Prix Ahmadou Kourouma décerné en 2016 à Beyrouk pour son roman Le tambour des larmes (Ed. Elyzad, 2015). Nous publierons une série d’articles sur ses auteurs (es).

Coordinateur du Département des Langues Vivantes à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, professeur de littérature française et chercheur en littératures francophones, Mamadou Ould Dahmed partage avec nous des choix de lectures. Il traite ici Le Fou d’Izziwane d’Idoumou Mohamed Lemine ABASS. Un récit dans la folie du terroir littéraire.

Le Fou d’Izziwane entre troubles d’identités et récits des origines
Une reprise parabolique du titre de l’essai de Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman, permet d’indexer ce qui dans le roman d’Idoumou, Le Fou d’Izziwane, constitue le nœud fantasmatique des sentiments de bâtardise réelle, supposée, ou imposée et qui forment la somme des troubles identitaires, individuels ou collectifs des habitants d’Izziwane une province de la république de Watanie.

En effet, si le doute sur la paternité touche en particulier le Fou, personnage central du roman, il n’en demeure pas moins que les communautés d’Izziwane et de Watanie, sont partagées entre le déni d’identité, l’invention des mythologies identitaires et les projections transférentielles.

Le Fou d’Izziwane, se lit comme une œuvre sur les troubles identitaires que le texte exhibe à travers une multitude de récits d’origines attribués soit à Yarba, personnage au profil d’écrivain et/ou complétés par le Fou, premier lecteur/critique /écrivain de ces récits mis en abîme et qui a le loisir de parachever selon sa logique fantasmatique qui recoupe trop souvent l’intention de l’écrivain premier au point que ce dernier s’étonne de cette rencontre des deux imaginaires.

Ces interrogations existentielles servent de toile de fond à une création où sont projetées plusieurs problématiques communautaires et sociétales qui prennent pour espace romanesque la très allégorique province d’Izziwane.

Sa capitale, Lasma, qui pâtit de tous les travers sociaux et politiques, est confrontée au phénomène du terrorisme, sorti de ses entrailles car elle n’a pas su apporter les réponses nécessaires à ses interrogations identitaires et existentielles, celles qui traumatisent le Fou, devenu celui par qui le scandale arrive.

Le Fou d’Izziwane d’Idoumou Mohamed Lemine ABASS, qui signe simplement Idoumou, n’a pas déçu les espoirs fondés sur son écriture dès la parution, en 2015, de son premier roman Igdi, les voies du temps (LC Editions). Chez le même éditeur, il revient confirmer son talent et l’inspiration de ses audaces.

Autant le texte, par ses procédés, s’écarte des sentiers battus de la narration classique, autant par son contenu, il aborde des thématiques nouvelles dans la production romanesque mauritanienne, quand il n’apporte pas de nouveaux éclairages assez osés sur des interrogations souvent refoulées.

Cela se fait par le truchement d’un personnage singulier, le Fou, concentration de lucidité et de fantaisie, qui en font la somme d’un regard iconoclaste et incontrôlable sur la société et ses non-dits.

Pourquoi, et surtout comment dialoguer avec un fou quand on n’est pas psychiatre ? C’est un peu le défi dans lequel se lance l’auteur qui donne son texte à lire sous l’angle de dialogues, conversations interminables entre Yarba, personnage principal et son alter-ego, Salem, le Fou d’Izziwane.

Ces dialogues ressemblent pour beaucoup au roman dialogué du philosophe français Denis Diderot : Le Neveu de Rameau, dans lequel les échanges se passent entre Lui (Le Neveu de Rameau) et Moi (le philosophe).

Au-delà de la ressemblance formelle et générique, on remarquera, le mélange de folie et de raison, de jeu et de sérieux, de joie et de tristesse, d’envie de communiquer et de sentiments misanthropiques, avec lesquels les dialoguistes abordent les questions sociales et philosophiques, de même que l’élasticité psychologique et sentimentale qui les font passer du rire aux larmes.

Nous avons là de véritables hommes orchestres ! Mais l’auteur ne tardera pas à faire passer son curieux de Fou par le psychiatre, pour nous donner cette fois l’occasion du verdict du spécialiste sur ce « cas » que lui-même n’a que trop traité par les procédés aussi efficaces que ceux qu’offre la scène littéraire où « la lecture devient une forme d’auto-analyse » et le « roman un miroir où l’on se retrouve ou bien l’on se perd ».

Avant d’aborder l’aspect réaliste du texte, analysons sa portée très symbolique, très moderne et qui apparaît à travers le procédé de mise en abîme consistant à faire du roman une allégorie sur la littérature, à transformer le roman en un espace où le personnage central, Yarba, devient lui-même auteur (écrivain) dialoguant avec un autre personnage, Salem , le Fou, à la fois lecteur mais aussi une sorte de nègre, c’est -à-dire, auteur au second degré, ou comme le dit Yarba lui-même, co-auteur, produisant une fiction sur la base des projets, ébauches et brouillons laissés en suspens par l’auteur premier dans ses archives.

L’allégorie…

La folie par laquelle l’auteur a désigné son personnage est une caractérisation trop générale pour définir les troubles psychologiques et de comportements, en somme dans la nosographie moderne, la maladie mentale dont souffre Salem et dont la motivation nominale (sain) soit dit en passant est démentie par ses agissements.

Si on se fie au diagnostic de son psychiatre, Salem présente « des troubles obsessionnels compulsifs, sans doute dus à des chocs émotionnels répétés où des contrariétés permanentes » (p168).

Ce diagnostic (fait à un stade où le Fou est dans une phase de rémission à cause de ses identifications et de ses transferts après la production de nouvelles complétant celle de son ami Yarba et qui lui ont permis sur le mode fantasmatique de se trouver une certaine tranquillité et même l’espoir d’une intégration sociale qui devait être couronnée par la sanction du psychiatre), ce diagnostic donc sans être faux, est quand même bien en deçà du degré d’altération de la personnalité du personnage et de sa dangerosité.

L’altération de la personnalité du Fou se manifeste par le déliement de ses relations avec son entourage, son délire de persécuté, sa dépréciation de soi, son angoisse permanente, ses éclairs de génie (licencié en mathématiques avec des dons d’écrivain), sa propension pour les vestiges du passé, sa haine des siens ; en somme son traumatisme œdipien de perte du père et d’une relation particulière avec la mère vilipendée.

Mais il y a surtout sa violence verbale (l’insulte à la bouche du Fou touche les pères de la communauté envoyés en enfer : yahragbeykoum ; et aux autorités de tous les lieux, en particulier les lieux sacrés : la mosquée) et physique.

La violence, après s’être transformée en de multiples meurtres (parricides), a fini par se retourner contre soi sous la forme du suicide par immolation, avec une préméditation sur la nature des funérailles qui devraient suivre sa mort « éparpillement de ses cendres » dans la batha pour qu’il redevienne ce qu’il a toujours été : « Un enfant de la poussière et du vent » (p.214). Une telle symptomatologie porte plutôt à caractériser son cas de mélancolie maniaco-dépressive aigüe. Cette attitude explique la plupart de ses comportements.

L’autre scène : auteur / lecteur

L’auteur crée une relation bien étrange, singulière entre Yarba et Salem, le Fou. Yarba, après avoir longtemps servi son pays en exerçant de hautes responsabilités dans l’appareil d’Etat, vient de bénéficier de son droit à la retraite.

Retiré dans sa province natale d’Izziwane, où il est promu premier responsable coutumier à qui incombera désormais la résolution de ses différents problèmes, Yarba se donne comme premières missions le rapprochement des clans des Zravatt divisés, la réalisation du projet de barrage d’Achratt, objet du litige, et surtout il se prend d’amitié pour Salem, un fou à lier, à lapider, ou à abattre, selon les dignitaires des Zravatt.

Le Fou, renié et spolié de son héritage par ses oncles, a jeté l’opprobre sur sa mère qu’il traite de prostituée et lui-même de « bâtarde ». Yarba qui décèle en lui de grandes qualités, et est de plus sensible à ses difficultés, se fait un devoir de le sauver en le soignant et en le réinsérant dans la société.

Les deux alter-ego vont se découvrir une passion commune, une passion peut-être curieuse mais combien symbolique : l’attrait pour les tessons de poterie et autres rébus. Si, pour Yarba, cette manie de collectionneur des tessons remonte à l’enfance au point de faire de lui un fouineur des vestiges, un apprenti archéologue, pour le Fou, elle est surtout liée à la recherche de vieux manuscrits où sont consignés les mémoires ancestrales, les généalogies séculaires, les contrats et alliances.

Et lorsque le tesson réussit cet alliage entre le rébus de poterie et le manuscrit incrusté, il devient un bien étrange fétiche, qui conformément au rituel magique de l’obsessionnel, se transforme en talisman aux vertus curatives de la stérilité. Telle est la relique mystérieuse offerte à Yarba par le Fou.

Ce dernier ne cesse de l’interroger, à défaut de convaincre Salem, de lui délivrer son secret. Elle devient du coup l’intercesseur, le déclencheur ou le point de fixation d’une rêverie créatrice sur l’histoire du peuplement d’Izziwane et de Watanie.

Yarba et le Fou : du double au trouble

En plus de leur passion pour les vieilleries du passé, Yarba et le Fou ont beaucoup d’autres choses en commun et qui expliquent leur attachement mutuel. Des troubles psychologiques ne frappent pas seulement le Fou. Yarba a ses morts dans le placard qui font la somme de ses visions, de ses rêveries éveillées, de ses délires, de ses insomnies.

Devant le psychiatre, le Fou confirmant leur destin commun et leur fraternité dira : « Mon frère me prend pour alors que c’est lui qui a des insomnies » (p169). La suite est plus explicite : « Ils s’étaient adoptés l’un l’autre et Yarba, dès le premier jour, avait trouvé en Salem l’alter ego qu’il ne put jamais rencontrer chez aucun de ses amis.

Il lui semblait même, parfois, que le Fou et lui étaient une seule et même personne ; que les paroles violentes du malade étaient prononcées par une partie de lui-même qui s’était libérée des convenances où il avait été élevé et où l’avait maintenu son statut de haut fonctionnaire politiquement correct »
(p188).

Yarba est profondément traumatisé par les évènements liés aux tortures perpétrées contre une partie de la population de Watanie ; des scènes d’une rare violence, des drames absurdes : assassinat d’une femme enceinte qui passe le trépas devant une foule rassemblée observant sa main posée sur son ventre où l’enfant vagit encore ; l’incendie qui a tué trois enfants sans aucun secours…l’équivoque du Moros tué par un Koros. Le Fou est, pour sa part, traumatisé par la mort du Juste, la profanation de la tombe de Lajmya…

Et, plus que cela, les interrogations sur les origines du peuplement de Watanie. On le voit, l’attirance mutuelle entre les deux personnages s’explique par ces traumatismes qu’ils développent sous la même névrose. Cependant, en artiste écrivain, Yarba a réussi à sublimer ces troubles en création esthétique et en activité sociale.

Le Fou, lui, est resté au stade fantasmatique, à la solitude asociale, à l’identification aveugle aux objets des désirs et à la lecture narcissique. Yarba, passé au stade analytique, offre ses manuscrits comme un appel à l’association libre du Fou qui s’y reconnaît.

Et riche de ses fantasmes inexplorés, il peut les compléter à satiété. Cette maîtrise d’un processus curatif par l’intermédiaire de la littérature est repris cette fois par le psychiatre dont la pratique analytique est mise en abîme dans le roman et qui, pour déclencher l’association libre chez le Fou et briser la censure, commence par lui débiter quelques séquences de sa propre vie.

Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, Yarba fait partie du nœud traumatisant de Salem. En effet, Yarba est l’homme qui a usurpé l’objet de désir de Salem : sa femme. Cette dernière, Loghnia, n’est autre que celle que Salem a désirée depuis l’adolescence et qui lui a été enlevée par ses oncles ennemis.

S’il ne veut plus la voir de près, ni lui parler, c’est parce qu’il a refoulé sa passion, sans tuer l’amour en lui qu’il garde symboliquement à travers la photo qu’on retrouvera auprès de son corps calciné. Son rituel magique d’obsessionnel l’incline à croire que seul un fétiche donné par lui peut guérir sa stérilité. Mais conformément à l’ambivalence des sentiments obsessionnels, lorsque Yarba lui apprend la naissance d’une fille, sa crise atteint son acmé, car l’objet lui est définitivement arraché et il se sent abandonné.

Récits croisés des origines

En subissant les mêmes traumatismes, transcendés dans l’œuvre de fiction, nouvelles ébauchées chez Yarba, restés en puissance et en gestation chez le Fou, en attente d’un déclencheur, ils coopèrent à la production de récits hautement symboliques qui apportent des réponses existentielles sur les origines troubles, niées ou supposées du peuplement de Watanie partagé entre le déni d’identités et la création de mythologies individuelles et collectives qui permettent à certains des positionnements identitaires et des filiations douteuses.

Ces oppositions identitaires, cette recherche des filiations historiques et légendaires sont évoquées à travers les avis divergents de personnages dans le récit : le Koros, professeur d’histoire qui insinue que le premier peuplement de Watanie est négroïde, et le père de Yarba qui atteste de l’ascendance arabe et hedjazienne de la population, menace et punit son fils pour avoir prêté l’oreille à ses mensonges (p48). La grand-mère maternelle de Yarba soutient, quant à elle, une double origine légendaire, à la fois Koros et Moros.

Dans une conception moderne du lecteur, à qui revient le rôle de terminer l’œuvre inachevée de l’écrivain, conception qui fait écho à la vision psychologique qui fait que « l’écrivain n’aura de certitude d’avoir atteint son projet de manifestation du refoulé que lorsque la réaction du public des lecteurs viendrait les certifier », le Fou découvrant les ébauches de nouvelles de Yarba, s’y identifiant peut les parachever dans le même esprit que celui de leur auteur.

S’ouvrant à l’énonciation des récits oraux, le roman Le Fou d’Izziwane, fait de ses deux héros, Salem et le Fou, deux conteurs pris dans les rouages de récits héroïques ou légendaires, d’histoires, réelles ou fantasmatiques, dont les héroïnes sont curieusement des femmes, sorties des tréfonds des légendes, arabes, hedjaziennes, nègres, berbères.

Des femmes devenues les résistantes et qui par leur amour, usurpé, offert ou marchandé, ont sauvé leur peuple quand elles n’ont pas permis aux vaincus de conquérir par les liens d’alliance ou de sang de sortir vainqueurs, pour reprendre la symbolique de ce vers célèbre qui atteste de la puissance grecque : « Et la Grèce conquise a conquis son vainqueur ».

Ainsi dans ces tours de passe-passe entre Salem et le Fou, de récits croisés censés dévoiler selon eux, ne serait-ce que sur le mode imaginaire, l’histoire et l’identité du peuplement d’Izziwane, le premier raconte l’histoire de Poullo, jeune négresse, fille de roi, conquise, soumise par le conquérant arabe, berbère ; le Fou lui, débite l’histoire de Tanefzawit, surnommée Bouchra, épouse de Youcef Ibn Tachefine. Elle aurait vécu « un siècle, peut-être deux siècles après l’enlèvement de la princesse Poullo » (p107).

Dans ce chassé-croisé des histoires, dans cet empilement des légendes que l’auteur met encore dans la bouche d’un personnage secondaire, Tanis dans le récit du Fou ( p105), les noms importent peu, Tanis, c’est Poullo, c’est Lajmya, une ancêtre qui insuffle l’esprit matrilinéaire dans la société des Zravatt attachée, honneur oblige, à l’ascendance arabe et chérifienne et au patrilinéaire, et qui fait d’eux des « métis ; des frères de mère » :

-Tu aurais pu me dire que pour toi, Lajmya c’était Tanis Bouchra ! dit Yarba, pour ramener le Fou à leurs récits.

- Qui te dit que c’est elle ? demanda Salem tout souriant. Ca pourrait être Poullo !

- Poullo n’a jamais existé ! Je viens de l’inventer pour t’arracher à tes amertumes, exactement comme j’ai inventé Anta et toutes les autres.

- Elle a bien existé, affirma le Fou. Elle est la fille de Kaya Maghan, le roi de Koumbi Saleh. Elle ne s’appelait peut-être pas Poullo, mais qu’importe ? Une princesse africaine est une princesse africaine, qu’elle s’appelle Poullo, Anta, Abla ou Koïné […]. C’est la même allégorie d’un passé à délivrer du piège où s’emmêlent la vanité des négateurs et le manège des faussaires ! (pp110-111).

Emprise du mal/ empire du mal
Pour comprendre le désarroi de ces deux personnages qui plongent dans la névrose, il faut revenir sur la série des drames individuels et collectifs dont ils ont été témoins. Ces drames ne sont que la conséquence de la négation du passé, les incompréhensions nées des volontés hégémonistes égoïstes, le rejet de l’autre.

Chacun des personnages est sous l’emprise d’une série d’événements traumatisants dont l’horreur et la brutalité l’empêche de dormir. Ils sont amenés à les ressasser, car la caractéristique du trauma c’est sa persistance et son retour incessant sous des formes diverses.

Ainsi, Yarba et le Fou ne peuvent s’empêcher de se raconter ces crimes et ces tragédies vécus à Izziwane par le Fou et à la capitale par Yarba. Ces évocations leur font réciproquement mal, au point que chacun demande à l’autre de cesser de réveiller ses morts et ses tragédies :

Yarba n’en pouvait plus. Il ferma les oreilles de deux mains, se tourna vers le Fou d’Izziwane et cria de toutes ses forces : Assez ! Assez ! Assez ! Pourquoi me parles-tu de ces atrocités, Salem ? Pourquoi l’horrible mort du Juste…Parce qu’elle ne me laisse pas dormir… (p158)

Yarba se mit à sangloter :
- les yeux de la femme enceinte étaient fermés, mais ceux de l’enfant qui vivait encore en elle, ne l’étaient peut-être pas.

- l’enfant s’exclama le Fou. Ca te revient cette histoire d’enfant à devenir débile ? (p158)

Le roman Le Fou d’Izziwane n’atteint sa profondeur que par cette analyse des sources et de la généralisation du mal absolu qui plane sur Izziwanze, Lasma et Watanie en général. Pour le Fou, le mal a pour nom l’assassinat du Juste, la falsification de l’histoire au point de l’enfouir sous les eaux du barrage détourné, la confiscation de l’héritage, la négation des identités et la persécution des faibles.

Yarba, lui ressasse une série de crimes et de turpitudes qui expliquent pour lui le courroux divin qui s’est abattu sur la contrée pour la punir comme les cités mythiques pour avoir enfreint les lois divines. Le roman se fait alors l’écho de la guerre du Sahara (p25), des coups d’Etat, des violences des événements de 1989 ayant opposé Watanie et Singarin, de faits divers dont les drames interpellent la responsabilité sociale ou politique, comme l’incendie qui a coûté la vie à trois enfants, de ces crimes communautaires qui n’ont épargné ni les femmes enceintes ni les vieillards.

Mais il y a aussi la violence sociale qui couve dans les cœurs et que le moindre incident peut faire dégénérer en guerre ethnique ; à l’image de ce qui s’est produit entre Koros et Moros.

Et que dire du laxisme de l’administration, du détournement des deniers publics lorsqu’il s’agit surtout du détournement par un ministre des fonds destinés aux mendiants ou lorsqu’un officier ne respecte pas l’ordre et refuse de faire le rang à la banque pour percevoir son salaire ? A quel saint se vouer, dans cette atmosphère de mal absolu ? Quels héros invoquer ? Quelques figures se dégagent.

D’abord la femme aux Mnachae qui brave la foule des badauds et des lâches pour couvrir le corps de la femme au crâne fracassé, et Yarba qui, dans un suprême sursaut de courage, tient tête à l’officier et l’oblige à faire le rang, dénonce le détournement des deniers publics au profit de la campagne du président et tempère l’ardeur des notables d’Izziwane prêts à éliminer le Fou. Voilà qui concentre l’esprit contestataire et la volonté de dénoncer tous les arbitraires et crimes.

Idoumou Ould Mohamed Lemine Abbas, universitaire, critique littéraire et journaliste, met à contribution tous ses regards pour donner une texture forte à ses personnages. Il a ainsi voulu symboliser en lui la force de dénonciation.

Le Fou critique la société d’Izziwane vivant dans un passé construit sur mesure, prête à dévorer « ses petits », à tronquer ou falsifier ses origines pour se donner bonne conscience. L’esprit iconoclaste du Fou va jusqu’à la remise en cause publique des travers du régime, en interrompant le président, traitant ce dernier de menteur lors d’un meeting à Assafat.

Et la violence va culminer dans son recrutement par les agents occultes du terrorisme. Le Fou par son conditionnement, sa faiblesse psychologique, son rejet par la société qui ferme devant lui toute voie pour une éventuelle insertion, devient une proie facile pour ceux qui font miroiter d’autres voies de salut.

L’auteur insiste sur le processus d’embrigadement du Fou dont les longues absences ne suscitent pas l’inquiétude d’une société qui pense s’être débarrassée de sa charge. Et voilà que cette société se retrouve dans le viseur de charges d’explosifs avec mort d’hommes. Le roman se fait l’écho d’attentats kamikaze devant des ambassades et d’actes malveillants perpétrés par une fille koros.

Dans son extermination aveugle, le terrorisme n’épargne ni ethnie ni genre. La folie du Fou culmine lorsque tend un piège, dans la grotte Egentour, à une brigade. Celle-ci sera exterminée et lui carbonisé. Ultime renoncement à la vie !

De la réalité politique la plus ancienne à la plus actuelle, Le Fou d’Izziwane est une œuvre qui a la force de l’engagement et l’attrait de la dénonciation. Le tout au service d’une morale qui prône la reconnaissance, la compréhension mutuelle, la justice et le rejet de toute violence. Idoumou offre ainsi un livre à méditer.

Mamadou Ould Dahmed, Université de Nouakchott

Dernier livre

Le Héros monstrueux : une lecture psychanalytique du personnage romanesque de Stendhal Harmattan, 2015

Bibliographie d'Idoumou Mohamed Lemine Abbas

Le Fou d’Izziwane, LC Editions, 2016

Igdi, les voies du temps, LC Editions, 2015



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