13-12-2021 10:35 - Babacar Gaye : « Si Wagner n’était pas russe, les réactions auraient été différentes »

Babacar Gaye : « Si Wagner n’était pas russe, les réactions auraient été différentes »

Jeune Afrique - Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. Ancien chef d’état-major de l’armée sénégalaise, le général Babacar Gaye revient sur les transitions au Mali et en Guinée, les mercenaires russes et la pression terroriste.

De cette septième édition du Forum de Dakar, qui se veut un espace ouvert de discussions sur les thèmes sécuritaires, le général Babacar Gaye repart satisfait. L’ancien chef d’état-major de l’armée sénégalaise, militaire chevronné rompu aux opérations de maintien de la paix, qui participe régulièrement à de tels événements et à des conférences sur la sécurité collective, se réjouit de voir que les chefs d’États ont « donné le la » de la rencontre.

Du discours du Sud-Africain Cyril Ramaphosa, qui a dénoncé sans détours la « rapacité » des pays européens sur la question des vaccins contre le Covid-19, à celui de son homologue nigérien Mohamed Bazoum sur la lutte contre le terrorisme, le Forum a permis aux dirigeants africains de s’exprimer sur la situation sanitaire et sécuritaire du continent.

L’ancien chef de la Minusca a aussi entendu les critiques du président de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, jugeant « obsolète » le modèle actuel de maintien de la paix.

À quelques heures de la fin de ce rendez-vous, le saint-cyrien a répondu aux questions de Jeune Afrique sur les thèmes centraux de l’actualité sécuritaire du continent.

Jeune Afrique : Plusieurs chefs d’État ont fermement affirmé, au cours du Forum de Dakar, la nécessité pour les pays africains de redéfinir leurs relations avec leurs partenaires. Ce type d’évènement est-il un moyen de le faire ?

Babacar Gaye : Absolument. Demander une redéfinition des débats, c’est un premier pas vers l’affirmation de son identité. Nous sommes malheureusement très souvent en situation de demandeurs, mais nous voulons prendre une part plus importante dans la solution des problèmes que nous vivons.

La ministre française des Forces armées, Florence Parly, n’a pas manqué de rappeler que Paris voit d’un très mauvais œil la possible présence de mercenaires russes de Wagner dans la région. Les États africains ont-ils le droit de vouloir diversifier leurs partenaires ?

Les États ont le choix, ou plutôt devraient avoir le choix, de sélectionner leurs partenaires. Chaque pays doit pouvoir définir ses choix stratégiques, pourvu qu’ils soient pertinents. Malheureusement, c’est généralement l’expérience qui permet de le déterminer. Mais personne ne peut dire au Mali ce qu’il doit faire. Évidemment, si cette société privée n’était pas russe, les réactions n’auraient pas été les mêmes. C’est regrettable de voir l’Afrique redevenir un enjeu stratégique dans une guerre froide qui ne dit pas son nom. Quoi qu’il en soit, il est tragique qu’un État en soit réduit à devoir faire appel à une société de sécurité privée. Le vrai drame est là.

Florence Parly a d’ailleurs évoqué le « potentiel déstabilisateur » de Wagner en Centrafrique, un théâtre d’action que vous connaissez bien. Jugez-vous ses arguments pertinents ?

Pour se faire une opinion sur les hommes de Wagner, il faut se fonder sur les rapports dont ils font l’objet, comme celui réalisé récemment par l’Union européenne (UE) [le Service européen d’action extérieure a établi en novembre dernier que les mercenaires contrôlent certaines unités de l’armée centrafricaine].

La question de la pression terroriste à laquelle sont soumis les pays côtiers a également été abordée lors du Forum. Quelles actions concrètes sont mises en place pour contrer la menace ?

Au moment de l’opération Serval, menée [par l’armée française en 2013] pour protéger Bamako, tous les États ouest-africains ont pris conscience de leur faiblesse. Ils se sont demandé « qu’est-ce que l’on peut faire pour le Mali ? » et se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Ils ont alors dû réfléchir, adapter leur législation, renforcer leurs services de renseignement et améliorer leur coordination.

Dans l’opinion publique, le soufflet est un peu retombé. C’est normal, on ne peut pas tout le temps être le couteau entre les dents. Mais les budgets de la défense des pays ouest-africains ont été révisés à la hausse. Les pays ont compris qu’ils jouaient leur propre survie. Malheureusement, il ne suffit pas d’acheter des équipements. Ce qui les valorise, ce sont les hommes, et il faut un certain temps pour les former.

L’attaque d’Inata du 14 novembre a mis en lumière des soldats burkinabè livrés à eux-mêmes, dans un pays soumis à une forte pression jihadiste. Comment expliquer cette situation ?

Si on en arrive à ce qu’un détachement soit à court de vivres, à court d’eau, il est clair qu’il y a un problème. Le président burkinabè [Roch Marc Christian Kaboré] a d’ailleurs rejeté les conclusions du rapport d’enquête, en demandant à ce que ce dysfonctionnement soit expliqué.

Quel rôle peuvent jouer le Mali et la Guinée, en pleine transition après des coups d’États, pour améliorer la situation sécuritaire régionale ?

On pourrait s’attendre à ce que des pays temporairement gouvernés par des militaires fassent un effort particulier sur les questions de sécurité et de défense. Mais ce n’est pas toujours le cas. L’instabilité politique créée par les transitions est évidemment défavorable au climat sécuritaire. Mais si elles sont le seul remède à l’impopularité et à la mauvaise gouvernance, on doit bien s’en accommoder, et souhaiter un retour rapide à la normale. Je crois que c’est ce que défendent à la fois la Cedeao et l’UA. Bien que soutenus par les populations, ces coups d’État ne peuvent représenter un mode de dévolution du pouvoir, qui ne constitue nullement une forme de progrès.

Doit-on regretter l’absence de délégations officielles malienne et guinéenne au Forum de Dakar ?

Je pense qu’il faut laisser les autorités remettre de l’ordre dans leur pays. Elles ont d’autres priorités.


Le président nigérien Mohamed Bazoum a livré un discours remarqué ce 6 décembre, en insistant sur l’asymétrie de la guerre que livrent les États sahéliens. Partagez-vous son analyse ?

Dans ces crises intraétatiques, les groupes armés sont en mesure de prendre le dessus sur les armées régulières, pour lesquelles les investissements n’ont pas été faits à temps. Ils sont capables, avec le retentissement médiatique de leurs actions, de leur porter des coups très durs. En cas d’attaque visant un contingent qui n’est pas ravitaillé, un soldat se dit qu’il ne sera pas évacué et va mourir sur place. C’est très mauvais pour le moral des troupes.

Ces armées sont-elles bien équipées face à leurs adversaires ?

Lorsqu’un avion de chasse d’un partenaire du Nord surveille une colonne de motos appartenant aux jihadistes et qu’il tire une munition extrêmement précise, à distance de sécurité, contre ces hommes dont il ne sait pas si ce sont des chefs ou des seconds couteaux, il utilise une munition qui peut coûter jusqu’à vingt fois le prix des engins visés.

La difficulté des armées à s’adapter à la contre-guérilla est bien connue. Elles n’ont pas été conçues pour affronter des bandes rebelles et doivent mettre en place des méthodes d’action qui leur semblent presque « désorganisées ». Elles essayent donc de former des petites unités soudées. D’où la création de formations spéciales, qui travaillent en modes dégradés, en groupes restreints, et qui peuvent prendre l’ascendant.

Cette nécessité est-elle suffisamment prise en compte par les États et leurs partenaires ?

La clé de la coopération est le transfert d’expertises. La où nous avons un officier pour faire quelque chose, une armée du Nord en a peut-être cinq qui réfléchissent, dix qui conçoivent et d’autres qui développent du matériel pour valoriser l’action du capitaine sur le terrain.

Quel regard portez-vous sur la « transformation » de la force française Barkhane ?

Le théâtre d’opération malien comporte à la fois une force onusienne, une force dite parallèle avec Barkhane, l’armée malienne et la force conjointe du G5 Sahel. Si ces entités avaient été plus intégrées, si les gens avaient travaillé ensemble, on aurait sans doute pu éviter la situation actuelle. Mais pour cela, il aurait fallu que les agendas politiques soient harmonisés.

Par Marième Soumaré - à Dakar





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Source : Jeune Afrique
Commentaires : 2
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Commentaires (2)

  • hachmi (H) 13/12/2021 11:22 X

    Une belle analyse d'un expert qui nous montre la complexité des questions de défense des états très faibles sous l'aile protectrice d'une puissance militaire qui ne voit, hélas, que ces intérêts avant tout .

  • hamaodo (H) 13/12/2021 10:57 X

    il a raison ce ST CYRIEN ;règles d'engagement nuls.