08-10-2026 18:00 - Le paradoxe mauritanien : A quand le réveil pour la construction d'une nation ?
Souleymane Sidibé -- Notre pays, la Mauritanie, présente un paradoxe qui mérite d’être souligné avec lucidité. Sans conflits d’intérêts ni mutisme dus à une position politique ou à d’autres considérations.
On le qualifie souvent de pays riche au regard de ses ressources naturelles, de sa position géographique « stratégique », de sa façade maritime, de son potentiel énergétique considérable et de sa diaspora qui dispose en partie de compétences et d’expériences que le pays pourrait davantage mobiliser.
A première vue, la Mauritanie est portée par une jeunesse foisonnante, qui constitue une force majeure. Or, cette jeunesse, encore trop peu préparée aux exigences de son époque, exigences des temps modernes, et peu accompagnée, voit progressivement ses perspectives se rétrécir dans un monde d’adultes et d’équilibres politiques.
Ainsi, sa frustration et son désarroi prennent des formes qui devraient nous inquiéter collectivement. Il faut bien constater que, quel que soit le niveau de formation ou d’études, bon nombre de Mauritaniennes et de Mauritaniens vivent des conditions précaires ; les plus talentueux de sa sa diaspora ou dans l’appareil étatique finissent par replonger dans les logiques tribales, féodales et clientélistes, faute de trouver un véritable terreau fertile pour l’éveil des esprits, l’éclosion des talents et l’émancipation de chacun.
L’État devrait précisément être ce cadre commun, cette « forme de configuration sociale » (pour reprendre l’express du professeur Abdel Wedoud Ould Cheikh) et institutionnelle qui permet à chacun de trouver sa place, indépendamment de son origine, de son appartenance ou de ses relations.
Mais c’est là que notre paradoxe devient une faiblesse : nous avons certains d’atouts, mais nous peinons à construire les conditions permettant de les transformer en richesse collective.
Pour autant, une ressource naturelle ne devient une richesse nationale ou ne se transforme en potentialités que lorsque l’État possède les institutions, les compétences, la vision et surtout la volonté politique nécessaires pour la transformer en emplois, en infrastructures, en éducation, en santé et en perspectives.
Que dire du système de prévarication et de gestion opaque qui sévissent en République Islamique de Mauritanie ? C’est du moins le plus déroutant... Nous avons trop souvent pris l’habitude de confondre l’annonce avec l’action, le projet avec sa réalisation et la croissance avec le développement.
Derrière les grands chiffres et les grands projets, il y a toujours la réalité quotidienne : un citoyen qui attend un service public efficace, un jeune qui cherche un emploi, un entrepreneur qui souhaite simplement pouvoir travailler dans un environnement prévisible, une famille qui mesure le développement à travers l’école de ses enfants, l’accès aux soins et la possibilité de vivre dignement.
L’absence de système de santé et de soins. En un mot : le minimum vital. Que dire de l’absence d’infrastructures, de canalisations, de STEP ?
Lorsque cette réalité demeure trop éloignée des discours (officiel !), l’espoir s’érode, la confiance disparaît et le sentiment d’appartenir à un même projet collectif s’affaiblit. Lorsque le mérite ne suffit plus, lorsque les relations deviennent plus déterminantes que les compétences et lorsque le jeune finit par considérer que son avenir se trouve nécessairement ailleurs, ce n’est plus seulement notre économie qui est en difficulté : c’est notre contrat social qui commence à se fragiliser.
Cependant, le moment offre aussi des possibilités considérables. Le gaz, les mines, la pêche, une agriculture encore largement sous-valorisée ou insignifiante dans l’inconscient collectif et qui mérite une attention particulière, les énergies renouvelables, les infrastructures à développer, le numérique tant vanté alors que nous en mesurons encore dûment les enjeux, ainsi que notre position entre l’Afrique de l’Ouest et le l’Afrique du Nord constituent de véritables opportunités.
Mais aucune de ces opportunités ne produira automatiquement le « fameux » développement. Nous pouvons exporter davantage sans créer d’emplois, attirer des investissements sans développer assez les compétences nationales et connaître une croissance économique sans que celle-ci transforme profondément la vie de la majorité. Nous pouvons même produire de la richesse sans réussir à produire les capacités nécessaires pour la conserver, la transformer et transmettre les compétences qu’elle exige.
Le véritable enjeu est donc de savoir si nous serons capables, après ce gouvernement et au-delà de ce système politique, de transformer nos ressources en une économie productive, notre économie en emplois et nos emplois en dignité. Ailleurs, on parle de plus en plus d’une économie de la dignité.
Cette notion devrait également nous interpeller. Car notre plus grande menace serait de laisser s’installer durablement une forme d’immobilisme où l’annonce tient lieu de résultat, où la responsabilité se dilue et où l’on finit par considérer comme normale une gouvernance insuffisamment exigeante. Mais la responsabilité n’est pas uniquement celle du pouvoir.
Nous devons aussi interroger notre propre société : une société qui accepte trop facilement certaines pratiques finit par les rendre ordinaires. Nous avons donc besoin d’un peuple plus exigeant envers ses dirigeants, mais aussi envers lui-même.
La Mauritanie ne manque ni de ressources ni de talents. Elle manque surtout d’une volonté politique à la hauteur de ses possibilités, d’institutions capables de faire travailler ces talents ensemble et d’un effort collectif pour nous débarrasser progressivement de certaines tares - le tribalisme, le clientélisme, les réflexes féodaux, les arrangements et l’hypocrisie - qui empêchent encore trop souvent le mérite, la compétence et l’intérêt général de prendre toute leur place.
Notre avenir dépendra finalement moins de ce que nous possédons que de notre capacité à en faire quelque chose de durable, de juste et de profitable au plus grand nombre.
C’est dans cet étrange écart entre la richesse du sous-sol et la fragilité du quotidien que se noue peut-être l’essentiel de l’avenir de la Mauritanie : non pas dans la quantité de richesses que nous possédons, mais dans notre capacité à construire enfin un État et une société dont le leitmotiv est de créer une nation qui va transformer ses potentialités et richesses en destin collectif.
Souleymane Sidibé
