23-04-2013 01:29 - Le combat de Meriem, violée en Tunisie : « Je me sens condamnée à vivre au ban de la société »
Une nuit de septembre 2012 à La Marsa, banlieue chic de Tunis, Meriem (un pseudo) flirte dans sa voiture avec son fiancé. Des policiers interviennent et la violent. La jeune femme combat le traumatisme, la peur des représailles, brave les insultes et porte plainte. Pour être accusée d’atteinte aux bonnes moeurs ! Elle obtient un non-lieu mais son témoignage écrit reste emblématique de la lutte pour la liberté de la femme en Tunisie.
Comment vous sentez-vous aujourd'hui, quelques mois après votre drame ? Écrire le livre vous aide-t-il à faire face ?
« Je vais un peu mieux mais le silence de la part de la justice me tue. J'ai peur que justice ne soit pas faite. Dans ce cas, je mourrais.
L'écriture du livre a remonté beaucoup de souvenirs et jusqu'à ce jour, je n'arrive pas à faire face. Je n'arrive pas à réaliser ce qui est arrivé. Je culpabilise beaucoup et c'est ce qui me fait le plus de mal. »
Vos parents, une partie de vos amis, votre entourage essaient-ils d'accepter votre combat, de comprendre ce que vous avez vécu ? Ou vous sentez-vous rejetée ?
« Ma mère le sait depuis le 2 octobre, le jour de mon audience devant le juge. Mon père n'est pas encore au courant mais il a des doutes. Surtout que beaucoup viennent lui dire que c'est bien moi mais jamais je ne lui ai confirmé.
Mon cousin, ma tante, ma soeur, une partie de mes amis acceptent mon combat, me disent que j'avais raison de porter plainte. Mon fiancé continue de me soutenir mais ça devient compliqué avec le temps. Surtout, d'autres, même parmi mes amies, continuent à penser que ce n'était pas grand-chose. Je me sens rejetée de la part d'une frange de la société et de la part de mes voisins qui ont entendu parler de l'histoire. »
- Soupçonniez-vous avoir en vous pareil courage, capable d'affronter la police, la justice, la médiatisation et le regard de la société ?
« Depuis mon jeune âge, je n'accepte pas l'injustice. Donc pour moi, ce n'était pas une question de courage. Je devais les faire payer (les policiers) pour ce qu'ils m'ont fait. Je suis capable d'affronter le monde entier pour faire prévaloir mes droits. Je suis une fille très sensible. Mais Dieu le tout-puissant m'a donné cette force pour tout affronter. C'était très, très difficile, surtout le regard des autres mais je n'ai jamais pensé à renoncer. Même si je devais mourir pour ça. »
- Avez-vous apprécié les soutiens venus de France et celui, plus inattendu mais symbolique, du président tunisien, Moncef Marzouki ?
« Le soutien venu de France était énorme et ça m'a beaucoup aidé dans l'épreuve. D'ailleurs, je remercie du fond du coeur tous ces gens. Le soutien de M. Marzouki a été considérable pour moi. Au moins, quelqu'un du pouvoir m'a présenté ses excuses, m'a considérée comme une victime. Pas comme les autres qui n'arrêtent pas de m'attaquer, ce qui me fait de plus en plus mal. »
- Cette affaire est-elle oubliée en Tunisie ? Vous laisse-t-on vivre tranquillement après le non-lieu pour atteinte à la pudeur ?
« Mon affaire n'est pas complètement oubliée mais on en parle de moins en moins. On me laisse tranquille depuis le non-lieu. Je suis aujourd'hui plus optimiste parce que j'ai pu changer quelque chose dans mon pays. Les gens commencent à parler et à dénoncer le viol. Mais à chaque fois que j'entends une histoire de ce genre, je déprime et je passe des nuits à pleurer pour ces gens. »
- Allez-vous quitter la Tunisie, « cruel pays » dites-vous ? Vous sentez-vous toujours condamnée à « vivre au ban de la société » ?
« J'adore mon pays. Je n'ai jamais pensé à le quitter. Mais maintenant, c'est plus fort que moi. J'ai peur de rester ici, peur de représailles des familles de mes agresseurs aussi. Je veux quitter mon pays pour tourner la page et avoir une nouvelle vie. Oui, je me sens encore condamnée à vivre au ban de la société à cause du regard des autres. »
- Quel regard portez-vous sur la condition de la femme en Tunisie ? Vous écrivez qu'il y a des lois non écrites depuis toujours. Sont-elles ressenties plus durement depuis l'arrivée des islamistes au pouvoir ?
« La condition de la femme ici s'aggrave chaque jour. Surtout depuis la révolution. La femme est traitée comme un objet. Cela se confirme après ce que j'ai vécu. En Tunisie, il y a des lois non écrites depuis toujours au nom des traditions. Et les islamistes, qui parlent au nom de l'islam, l'interprètent très mal parce que normalement, l'islam facilite la vie des gens. »
- Vous sentez-vous la force de mener un combat pour défendre la condition de la femme en Tunisie et plus généralement, dans les pays qui pratiquent l'islam ?
« J'ai très envie de mener un combat pour défendre la condition de la femme dans les pays arabes parce que vous n'avez pas la moindre idée combien la femme arabe souffre tous les jours et comment elle est traitée. Je rêve que cela cesse un jour, que la femme soit traitée en tant qu'être humain, égal à l'homme. »
- Le processus constitutionnel et l'évolution politique peuvent-ils aider la Tunisie à s'orienter vers une démocratie plus libre, moins sensible aux préjugés ?
« Je suis pessimiste. Je ne crois pas qu'un jour, la Tunisie parvienne à s'orienter vers une démocratie plus libre. Tant que les islamistes seront au pouvoir, les préjugés ne vont pas devenir moins sensibles. C'est une question de mentalités et de traditions. Et c'est très difficile de changer tout ça. » ?
Par Olivier Berger
