02-05-2013 11:13 - Interview exclusive avec Rougui Dia Présidente de l’AVOMM : Ould Taya sera jugé
Question I: Pouvez-vous nous dire où en est la plainte concernant Taya déposée à Bruxelles? Quels sont les derniers développements de ce dossier?
Avomm: La plainte suit son cours, avec une détermination encourageante de notre avocat, Maître Libert qui est convaincu du bien fondé et de la pertinence de la bataille engagée contre l'ancien dictateur Ould Taya. Nous avons, récemment été à Bruxelles le samedi 02 février 2013, dans le cadre de nos rencontres avec notre avocat.
La procédure est longue avec des soubresauts inhérents à ce type de plainte, mais l'espoir de voir Ould Taya devant une juridiction internationale est permis. Il y a des éléments que nous ne pouvons livrer au regard du caractère sensible de ce dossier et du secret de l'instruction.
Nos convictions, quant à l'avenir de la plainte, sont à la hauteur de l'engagement de notre avocat et de notre présence sur le terrain aussi bien en France qu'en Belgique.
Question II: A l'instar de Laurent Gbagbo, peut-on imaginer ce dossier Taya un jour devant la CPI?
Avomm: Il est clair pour nous qu'Ould Taya sera comme Laurent Gbagbo devant la CPI, parce que le crime commis par l'ancien dictateur raciste mauritanien est un crime contre l'humanité, un crime de génocide. Le contexte de l'époque est moins favorable, du point de vue de l'évolution de la morale internationale, notamment du droit international.
Il est vrai que le projecteur mis sur la crise ivoirienne n'a pas été le même pour notre pays, particulièrement sur la communauté victime. En Côte d'Ivoire, il s'est agi d'une crise post électorale dans laquelle la communauté internationale était impliquée. Gbagbo n'a pas respecté les recommandations de la communauté internationale et de l'Union Africaine. S'agissant d'Ould Taya, ce sont les massacres de populations noires et des déportations massives, mais il n'y avait pas un enjeu international.
Mais au vu de la recevabilité du dossier et des audiences nombreuses qui sont venues compléter les témoignages de victimes, tout laisse à croire que la présentation d' Ould Taya devant la CPI ou devant une autre juridiction compétente est en perspective. Ce qu'il faut souligner, c'est que la tragédie mauritanienne n'a pas bénéficié d'une communication à l'échelle internationale.
Il y a un travail de sensibilisation à faire. Sans être dans le secret du calendrier de la juridiction pénale internationale, au regard des pièces à conviction, il y a fort à parier que Ould Taya pourrait être traduit devant la CPI du jour au lendemain. Il faut faire aussi avec tous les soubresauts politiques et les péripéties qui peuvent accélérer ou ralentir la nature de ce type de batailles juridiques.
Question III: quelles sont les incidences de la loi d'amnistie votée par le parlement mauritanien en 1993 sur ce dossier?
Avomm: La loi d'amnistie n'a pas d'incidences sur la plainte dans la mesure où, c'est l'ancien dictateur qui avait orchestré cette procédure en mettant en avant des députés africains noirs. C'est une tricherie, une mascarade qui ne représente rien par rapport à l'exigence de justice et à la détermination pour le rétablissement de la vérité.
Les récentes manifestations organisées par AJD/MR soutenues par le TPMN et le PLEJ et nous-mêmes montrent bien qu'on ne peut pas laisser en l'état cette loi d'amnistie de 1993. Comment promulguer une loi en faveur des coupables, des criminels au détriment des victimes? Il y avait là une sorte d'amateurisme, une banalisation du crime commis et une forme de provocation ignoble par rapport aux souffrances de la communauté africaine, et particulièrement africaine mauritanienne.
Question IV: Il y a actuellement une initiative d'indemnisation des veuves et victimes des purges initiée par le gouvernement. Quelle appréciation portez-vous sur cette démarche?
AVOMM: Il est clair que ces indemnisations relèvent d'une stratégie de contournement de l'essentiel et de l'aspiration profonde à la justice et au devoir de mémoire. Ces indemnisations, quelle que soit leur nature ne seront pas à la hauteur de la souffrance des familles. Nous sommes encore dans une perspective gestionnaire qui n'a rien à voir avec la dimension humaine, éthique et pénale de cette question. Il s'agit d'un traitement quantitatif et numéraire d'un problème humain.
En même temps, nous ne pouvons pas dire aux victimes de ne pas prendre les sommes financières, au regard de leurs conditions matérielles plus que difficiles. Nous sommes en attente de la justice, de la vérité, du jugement des criminels et de l'avènement de l'Etat de droit et d'un régime démocratique. On ne peut indemniser financièrement des pertes humaines sans permettre à ce que le travail de deuil se fasse.
Question V: De nombreuses divergences existent aujourd'hui entre des structures qui militent pour la justice sur les années de plomb. Ne pensez-vous pas que ces querelles nuisent à la cause?
Avomm: Ces querelles sont nécessaires à la vitalité des organisations qui sont traversées par leurs propres contradictions et des enjeux de positionnement selon l'histoire des associations et les rapports de force. Assurément, les malentendus et les divergences ont parfois des effets de retardement par rapport à l'efficacité que procure une unité d'ensemble.
Mais, il faut faire avec un sens de la mesure, en étant résolument tournés vers l'avenir et centrés sur l'essentiel. Ce que nous essayons de respecter à Avomm; ce qui nous importe, c'est la cause, les victimes, la justice, la vérité et le devoir de mémoire. Quand l'heure va sonner, toutes ces querelles vont se taire. L'engagement et la détermination sont du côté des victimes qui luttent contre le système injuste qui entretient ces querelles entre victimes impuissantes.
Question VI: Qu'est-ce qui a changé d'après vous entre la Mauritanie de Taya et la Mauritanie de Mohamed Abdel Aziz.
Avomm: Ce qui a changé, c'est qu’Ould Taya n'est plus là , mais Ould Abdoul Aziz est son continuateur par d'autres moyens et d'autres méthodes. C'est une autre méthode de domination et d'oppression dans un contexte différent. Ould Abdoul Aziz ne peut pas faire comme Taya, mais il approfondit le système: le retour des déportés sans leur offrir des conditions dignes et respectueuses de leurs droits, la négation des réfugiés, le recensement qui exclut la communauté africaine noire majoritairement, l'exclusion et la marginalisation, l'occupation injuste des terres de la vallée, le monopole de l'administration, l'arabisation à outrance.
Ould Abdoul Aziz approfondit et élargit les institutions et les rouages de l'administration dans le seul but d'exclure la communauté africaine mauritanienne en adéquation avec les fondamentaux du système tel que Ould Taya l'avait porté avec cynisme. Ould Taya et Ould Abdoul Aziz mènent le même combat, à savoir la consolidation d'un système raciste et esclavagiste. Le second est le digne héritier et le continuateur du premier. Il ne faut pas se tromper Ould Abdoul Aziz est très dangereux, la Mauritanie va toujours mal, nous sommes devant tous les périls.
Propos recueillis par Dia El Hadj Ibrahima
