29-10-2014 14:12 - Reportage sur le travail des enfants. : Dans l’univers des écoles coraniques, les Daaras. (3éme partie et fin.)
On ignore le nombre d’écoles coraniques ou daaras dans Nouakchott ; ce n’est pas sans faute d’avoir essayé du côté de l’Unicef en Mauritanie mais pendant trois jours, il nous a été difficile de rencontrer un responsable de cette représentation.
Le service d’ordre trouvé sur place ne veut rien écouter, rien entendre, « ici on reçoit sur rendez-vous ! » où « avez-vous un badge ?». Comment une personne qui cherche justement un contact et qui vient pour la première fois sur ces lieux (où ne pénètre pas qui veut), peut-elle disposer de ces éléments ?
Toutefois, nous disons merci du fond du cœur à Save the Children depuis la Suède, pour les textes relatifs à la : Protection des Enfants Contre les Violences, et les Recommandations du, Rapport des Nations Unies sur la violence à l’encontre des enfants, du Bureau Régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre de l’Unicef.
Merci aussi au professeur Penda MBow (Sénégal) du Mouvement Citoyen, pour la Charte Africaine des Droits et du Bien-être de l’Enfant, et pour le dossier sur l’Emigration Clandestine, et enfin à www.droits-enfants.org, pour la Convention 182 sur les pires formes de travail des enfants.
Nos remerciements vont aussi au daara de Thiérno Douada Bâ des ilots L, particulièrement à Thierno Bokar Kelli, son second pour sa disponibilité à notre endroit pendant ce reportage.
Dans ce daara, ils sont au moins 70 talibés qui du fait de leur nombre étudient de façon rotative. « Certains talibés habitent chez eux, et ne viennent que pour étudier, d’autres par contre sont à la charge de Thièrno » confie Bokar Kelli.
Il était entouré d’une poignée de bambins dont la majorité à moins de 12 ans, s’ils ne sont pas soumis à une violence physique, ils souffrent de malnutrition, ils sont du fait de leur nombre obligés de mendier pour subsister, car Thierno ne peut pas nourrir tout ce monde.
C’est dans la rue que se trouve leur salut gastronomique, après de longues heures passées dans les différentes maisons des quartiers avec tout ce que cela comporte comme risque pour eux. Une mendicité forcée pour les plus jeunes, les plus grands, tout en poursuivant leur cursus scolaire, font plusieurs taches domestiques dans les maisons des « thiernos ».
« Nous sommes tous passés par là », poursuit Bokar Kelli. Le maître de Coran parle avec un langage imagé et direct de ces petits garçons autour de lui, qui la tablette coranique à la main, avalent les voyelles et martyrisent la syntaxe.
Si des centaines de millions sont déversés dans des programmes humanitaires et gouvernementaux pour aider des talibés et empêcher les abus, Kelly ne le sait, depuis la venue de Thierno Daouda Bâ en 1964 à Nouakchott, il n’a jamais vu une assistance du genre à leur endroit, il reconnait que des milliers d’enfants talibés en Mauritanie vivent dans des conditions s’apparentant à l’esclavage.
Pourtant l’enseignement religieux est introduit dans l’école publique et l’Etat mauritanien gagnerait à se saisir de la journée internationale de l’enfance, pour s’engager à réglementer avec un large aperçu de ce que dit la Charte sur les Droits de l’Enfant dans toutes les nombreuses écoles coraniques et exiger des comptes aux marabouts.
Il y a pourtant bon nombre de daaras en Mauritanie qui reçoivent de la part de l’Etat une subvention, (nous y reviendront dans une prochaine enquête).
Omar Thiam : Talibé, Muezzin et footballeur. Des jeunes du quartier sont venus chercher Omar, lors de notre rencontre avec Thierno Kelly. Ce jeune est l’un des ces talibés aujourd’hui « sevrés » de mendicité, mais en plus de la poursuite de ces études, il est toujours à la disposition du marabout.
Il guide le vieil octogénaire à la mosquée, lui fait ses courses, fait l’appel à la prière avec son autre ami Chérif Sy, mais aussi joue bien au football.
Omar se définit comme un « défenseur », son idole, c’est Marcello, le défenseur du Réal de Madrid, qui disputait ce jour un match qu’il suivait à la télévision. En attendant ce jour heureux, « Marcello Thiam », brille de mille feux avec son équipe locale.
Le sort de ces enfants qui fouillent dans les ordures, qui reniflent des senteurs à faire vomir, qui ramassent tout dans les décharges pour le recycler, qui trimballent dans les rues habillés en haillons, sébile à la main, peut-il laisser indifférent ? Le butin de la fouille de ces volontaires de la poubelle, passe des restes d’aliments à vendre pour du bétail domestiqué, aux bouteilles d’eau minérale, les canettes pour les forgerons.
Ils s’intéressent aussi aux vieux sacs, aux sachets et bidons en plastique, enfin à tout ce qui est ordure. Oui ! L’argent n’a pas d’odeur, même s’il provient des poubelles.
Si l’aumône est une pratique recommandée par l’islam, ces enfants travaillent eux pour survivre et à tous les niveaux de responsabilité, on semble traduire cela en actes réaffirmés avec force.
Il reste beaucoup à faire pour ne plus voir mendier ces enfants, il faut convaincre par plus d’attention, convaincre par des résultats et des actions à leur endroit. En conclusion, dans les sociétés africaines traditionnelles, le travail des enfants était une orientation à son existence.
L’enfant était préparé à l’univers de la profession de ses parents. L’exercice de la profession était accompagné de considérations spirituelles et surnaturelles. Dans cet univers l’enfant apprenait les secrets cachés, les valeurs et les considérations, c’était une séquence de la formation.
Mais avec l’influence exercée par la colonisation qui a déstructuré nos sociétés, nous nous sommes installés dans un nouvel univers où la spiritualité est reléguée au second plan. L’acteur social est mu par l’appétit du gain et tous les moyens sont bons pour réaliser ce dessein. Les enfants sont objet d’exploitation.
Dans le monde rural, si le travail renvoie à un besoin de formation, d’initiation de la vie et d’insertion à la vie, en milieu urbain et péri urbain, le matérialisme gagne du terrain, le travail des enfants renvoie plus à une exploitation qu’à un besoin de personne sans défense.
Les enfants confiés pour l’apprentissage du Coran sont mis au service de la résolution économique, et pour les petits vendeurs, l’accent est mis sur les activités annexes : ils font les courses et vivent autour du métier.
Au pire des cas, ils deviennent délinquants. Dans ce contingent, certains optent pour l’émigration clandestine ou les agressions. Dans le meilleur des cas ils deviennent maîtres coraniques, mécaniciens, tailleurs etc.
Si l’enfant est bien encadré dans son activité professionnelle, l’apprentissage respecte les conditions de son développement physique et psychologique. Une telle activité n’est pas un obstacle à son épanouissement.
Ici, la communauté se met à fabriquer un homme, le principal pilier de toute la société qui veut se développer. Par contre si l’enfant est assimilé à « un taxi compteur » qui doit régulièrement verser un impôt à un maître coranique qui l’exploite, nous sommes en présence d’un homme qui perd à terme les valeurs supérieures, la dignité, la conviction, l’engagement et la disposition à tout mettre au service du groupe.
Pour lutter contre le fléau du travail des enfants, seule une volonté forte, à défaut d’éradiquer le phénomène, va l’atténuer. Il faut un renforcement de la famille, l’Etat doit prendre des mesures allant dans le sens de développer l’économie rurale. Eviter un exode massif et désorganisé qui ne fait qu’accroitre la bidonvilisation comme c’est le cas avec ces villages-quartiers qui cohabitent avec les ordures de la capitale composée de la moitié de la population mauritanienne.
ADN
