27-10-2015 07:00 - Les causes d’un analphabétisme chronique en Mauritanie

Les causes d’un analphabétisme chronique en Mauritanie

DuneVoices - Yemama a 23 ans, elle est maman d’une fillette de quatre ans et d’un garçon de six ans. Elle habite Ijnawen, un village situé à 175 km à l’Est de Nouakchott. Petite, elle avait fréquenté l’école du village pendant trois années très irrégulièrement. Aujourd’hui, elle explique qu’elle peut suivre le journal télévisé en arabe mais avoue qu’elle ne peut pas écrire une phrase correctement.

« J’ai été à l’école à l’âge de huit ans, après avoir appris un peu de coran pour faire mes prières. Notre instituteur était souvent absent pendant des semaines. Il venait de Nouakchott et sa famille était là-bas. Donc, il voyageait souvent et du coup l’école était fermée. Il était notre seul instituteur pour les trois classes qui existaient» se souvient Yemama.

« Aujourd’hui, dit-elle, l’école a deux enseignants et six classes. Ils enseignent par groupes de demi-journée : les petites classes les matinées et les classes moyennes les après-midi. Mais je suis inquiète pour mes enfants : après la fin de ce cycle primaire, je serai obligée de me séparer du garçon s’il doit continuer sa scolarité au collège, mais pour ma fille cela ne sera pas possible.

Je ne peux pas l’envoyer et moi je ne peux pas aller en ville, ma mère est vieille et a besoin de moi. » Fatimetou, vendeuse de couscous, habite dans le chantier d’une maison en construction à Tevragh Zeina, un quartier chic de Nouakchott. Son mari travaille comme gardien du chantier. Ses enfants (des garçons de 15 ans, 13 ans et 09 ans) ne vont pas à l’école et elle-même ne sait ni lire ni écrire.

« J’ai grandi dans un campement au nord du pays et petite j’aidais dans les travaux domestiques et la corvée de l’eau. Puis, je me suis mariée et j’ai suivi mon mari en ville. Je n’ai pas envoyé mes enfants à l’école, parce que nous déménageons souvent, à cause du travail de mon mari.

Son patron l’envoie surveiller ses chantiers dans différents endroits de la capitale et nous changeons souvent de quartiers. En plus, le salaire mensuel de 30.000 UM (environ 100 Euros) de mon mari ne suffit pas à nous nourrir et les enfants doivent travailler pour nous aider »
déclare Fatimetou.

« Ils enlèvent les ordures ménagères des domiciles sur leur charrette. Ils font aussi les kawlabas (recycleurs) des poubelles. Parfois, ils gagnent près de 3.000 UM (environ sept euros) en une journée. »

« De plus s’ils devaient aller à l’école, ce serait à l’école publique où ils passeraient la journée à traîner et à ne rien faire et deviendront des voyous et des fainéants. Les enseignants sont souvent absents des classes, car ils préfèrent enseigner dans les écoles privées, et nous nous n’avons pas l’argent nécessaire pour les envoyer dans une vraie école.»

Les cas de Yemama et de Fatimetou sont typiques des cas de trois femmes sur cinq en Mauritanie, selon les données de l’institut des Statistiques de l’UNESCO (ISU).

Obstacles socio-économiques :

« En plus des difficultés d'accès à l'école et l’indisponibilité des enfants sollicités pour le travail productif et rémunérateur (comme la garde des petits animaux, la culture ou la cueillette chez les ruraux ou les petits travaux chez les sédentaires), s’ajoutent d’autres obstacles d’ordres culturels » selon le socio-économiste Mohamed Vall Ould Bah.

«L'accès à l'alphabétisation dans les sociétés traditionnelles est régi par des règles fortement inégalitaires avec une quasi-exclusion des femmes.» explique-t-il, « Chez les maures, par exemple, l'accès à la mahadhra (école traditionnelle) est généralement limité à certaines couches sociales.

D’autres couches (H'ratin (anciens esclaves), aznaga (éleveurs nomades), m'allmin (forgerons), iggawen ou griots) en sont pratiquement exclues et les couches guerrières (hassan) fréquentent très peu les mahadhra. Les halpullar ont aussi des schémas d'accès voisins : les torobbé (lettrés) sont les seuls à avoir plein accès à l'alphabétisation.»


Selon Mariem Mint Baba Ahmed, anthropologue, l’analphabétisme existe aujourd’hui dans tous les milieux.

« Le problème de l’alphabétisation en Mauritanie ne se laisse pas facilement cerner. Il existe un analphabétisme visible et un autre plus sournois, moins visible. J’ai, par exemple, découvert fortuitement que des femmes pourtant savantes et érudites (du milieu zawaya) ne savaient ni lire, ni écrire. Elles ont appris à acquérir le savoir par une méthode de mémorisation visuelle des textes classiques religieux et littéraires.

« Par contre, d’autres qui ont appris jeunes, à lire et à écrire, sont devenus analphabètes, faute d’application de leurs minces acquisitions initiales. C’est le cas des nomades (aznaga, nmadis) et des populations des adwabas (villages h’ratines), qui ont un peu fréquenté l’école moderne ou traditionnelle, et dont l’environnement est dépourvu de tout ouvrage écrit.»

Obstacles institutionnels :

Béchir, 53 ans, est laveur de voitures devant le siège d’une société minière à Nouakchott.

« Je suis né dans un village au bord du fleuve et je n’ai pas fait l’école dans mon enfance. Adulte, j’ai fréquenté une classe d’alphabétisation en 2004 dans le quartier de Riad à Nouakchott, pendant quelques mois.

J’ai à peine appris à lire et à écrire que les classes ont été fermées par l’Etat, après le coup d’état de 2005. Mais cela m’a été utile, j’essaye de lire les étiquettes des produits à la boutique, les affiches dans la rue et je peux calculer mes recettes journalières.

Mais quand je vois tous ces jeunes chômeurs qui ont fait de grandes études, venir tous les jours faire la queue devant cette société, je me dis que leurs études ne leur ont pas servi à grand-chose et je n’ai pas de regrets. Moi je nourris ma famille, eux pas. »


Le Ministère des Affaires Economiques et du développement, dans son dernier rapport national sur la mise en œuvre du plan d’action de la conférence internationale sur la population et le développement publié en 2012, observe un taux d’alphabétisation en 2008 de 73,3% en milieu urbain contre 50,3% en milieu rural.

Soit une baisse par rapport au taux de 75% enregistré en 2000 en milieu urbain et une amélioration en milieu rural qui enregistrait 45% en 2000. L’écart du taux d’alphabétisation entre les sexes est toujours aussi remarquable avec un taux d’alphabétisation beaucoup plus élevé chez les hommes comparés aux femmes avec 70,3% contre 54,4% en 2008, ce qui donne un écart significatif de 15,9 points.

Une situation expliquée dans le même rapport par la faiblesse des moyens attribués au programme d’alphabétisation, par l’insuffisance des ressources humaines qualifiées au niveau de la Direction chargée de l’alphabétisation et par l’instabilité de l’ancrage institutionnel de cette dernière.



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Commentaires (2)

  • lass77 (H) 28/10/2015 17:03 X

    il serait digne que cet Etat prenne en charge ses citoyens. si par exemple tout Mauritanie de 0 à 90 ans avait revenu cette mere de famille allait s'en sortir avec ses enfants de l'analphabetisme. Nos dirigeants veulent eternellement imiter les pays Arabes du maghreb et du Golfe mais curieusement pour le partage et la distribution des richesses ne fait pas parti. Tant qu'on ne met l'etre Humain au centre de la consideration absolue rien ne marchera. il me semble que l'education est obligatoire dans les tous du monde mais la façon de faire appliquer cette obligation différente selon les pays. Que fait la Mauritanie pour rendre la scolarité obligatoire quand on voit l'Etat vendre des écoles et autre lieu d'education on comprend que ce n'est pas une priorité.

  • medmedelmaouloud (H) 27/10/2015 11:41 X

    Tout ce qui est écrit dans cet article est vrai et la situation de l'analphabétisme est telle qu'elle est décrite par l'auteur. Je vais donner moi aussi un exemple comme celui de Fatimetou et de Yemama mais je serai plus précis parce que je donnerai un cas que j'invite qui veut contribuer à venir constater. Il s'agit d'un groupe de famille haratines qui se trouvent dans quatre parcelles non encore vibilisées de la citée SOCOGIM PSII au cœur de la capitale Nouakchott. Cet edebaye, appelons les choses par leur nom, est là depuis plusieurs années. Je n'ai pas compté le nombre de famille, ni encore moins, de personnes mais je sais que j'en ai sorti 27 enfants de 5 à 15 ans pour les ajouter à une espèce de mahadra gratuite que tiens chez moi dans ce même quartier. Nous, le maitre coranique que j'ai recruté depuis 3 ans et moi-même, rencontrons énormément de difficultés pour convaincre les parents d'envoyer leurs enfants à l'école moderne. Le refus de ceux qui sont réfractaires à l'école et n'acceptent que la mahadra est argumenté, dans la plupart des cas, par le travail que font les enfants pour aider leur famille. Je précise que sur les 27 enfants 5 seulement ont été autorisés, à ce jour 27 octobre soit 8 jours après l'ouverture, par leur parents à s'inscrire. Le problème est donc, effectivement, très grave et trois question se posent: 1/ Qui est responsable de cette situation 2/ Que faut-il faire pour régler la situation 3/qui doit bouger pour régler la situation Je pense pour ma part qu'il est absolument inutile de perdre son temps à répondre à la première question. Pour la question 2 tout le monde s'accorde à reconnaitre que l'ignorance est la mère de tous les problèmes, notamment la pauvreté. Mettons-nous donc au travail pour que les enfants qui ont aujourd'hui l'âge de s'instruire aillent sans faute à l'école. Pour répondre à la question 3, définissons qui le pronom ON dans la dernière phrase de la réponse à la question 2 représente-t-il. Pour moi, il s'agit de: A/ Les pouvoirs publics qui doivent: - signer le décret d'application de la loi rendant l'instruction obligatoire -lever l'obstacle de l'obligation de présenter l'acte de naissance de l'enfant avant de l'inscrire car cela est entrain de faire perdre le temps à ceux que nous avons difficilement convaincus et risque même de les faire renoncer à l'inscription. Mais on peut accepter les enfants et donner un délai de deux ou trois mois pour les parents afin qu'ils puissent constituer le dossier. B/ Les parents, encadrés par l'élite intellectuelle haratanie, doivent se sacrifier et savoir que s'ils ne veulent pas que leurs enfants, soient dans 20 ans, dans leur propre situation actuelle, il faut les mettre à l'école comme les autres enfants de leur âge. C/ Tous le Mauritaniens, sans distinction aucune, doivent savoir que la Mauritanie ne continuera à exister que si tous ses fils en profitent dans l'égalité et cela ne peut être que s'ils sont égaux dans le savoir. medmedelmaouloud@gmail.com