06-08-2016 16:33 - Le Maroc enterre trente ans d’arabisation pour retourner au français

Le Maroc enterre trente ans d’arabisation pour retourner au français

Adrar Info - Le 1er décembre 2015, le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, apprend que le ministre de l’éducation nationale, Rachid Belmokhtar, un proche du palais, avait présenté au cabinet royal un important programme visant à « franciser » l’enseignement des mathématiques, des sciences naturelles et des sciences physiques.

Ce projet, qui prévoit aussi l’enseignement du français dès la première année du primaire au lieu de la troisième actuellement, a été préparé en catimini et présenté par le ministre au roi sans que Benkirane en soit informé.

Celui-ci est hors de lui et devant les députés médusés, il ne mâche pas ses mots en s’adressant à son ministre de l’éducation :

« Tu t’es attelé à l’introduction du français, mais alors le feu va prendre ! Cela, c’est le chef du gouvernement qui l’estime et l’évalue… C’est pour cela que quand sa majesté le roi a décidé un jour de choisir un chef du gouvernement, il n’a pas désigné Belmokhtar, il a choisi Benkirane… S’il voulait Belmokhtar, il l’aurait pris, il le connaît avant moi. Il m’a désigné moi pour que ce soit moi qui décide… et c’est pour cela que je [t’ai] adressé une lettre pour [te] dire que cette décision de franciser ces matières, il faut que [tu] l’ajournes afin que nous y réfléchissions parce que moi je n’étais pas au courant et que [tu] n’y as pas accordé d’importance. »

Mais rien n’y fait. Le 10 février, l’enterrement de l’arabisation de l’enseignement est validé lors du dernier conseil des ministres présidé par le roi à Lâayoune, chef-lieu du Sahara occidental. La bataille pour la mise à l’écart de ce projet paraît définitivement perdue pour les islamistes qui dirigent l’actuel gouvernement, se réjouissent les partisans du retour à la langue de Molière dans les écoles et les lycées.

« Arabisation et islamisation vont de pair »

« Pour eux [les islamistes], arabisation et islamisation vont de pair car la langue est liée à la pensée », se félicite Ahmed Assid, un professeur de philosophie aux positions laïques. « Ce retour aurait dû se faire depuis longtemps. Nous avons perdu trente ans à cause de petits calculs idéologiques. Avant d’arabiser, l’Etat marocain aurait dû d’abord réformer la langue arabe dont le lexique et les structures n’ont pas varié depuis la période préislamique », ajoute-t-il.

C’est dans le début des années 1980, avec l’arrivée au gouvernement du parti conservateur de l’Istiqlal, que l’arabisation de l’enseignement public a été mise en place avec la bénédiction implicite du roi Hassan II (1961-1999). Renforcer les conservateurs et les islamistes au détriment de la gauche marocaine (moins enthousiaste à l’égard de l’arabisation) était un objectif majeur du palais.

« A partir des années 1960, le Maroc a commencé à “importer” des enseignants d’Egypte et de Syrie afin de conduire le processus d’arabisation. C’est à cette époque que le wahhabisme et la pensée des Frères musulmans se sont progressivement introduits dans le royaume », souligne l’historien Pierre Vermeren. Plus de seize ans après la mort d’Hassan II, la réforme de l’éducation n’a toujours pas eu lieu alors que l’enseignement privé ne cesse de s’amplifier au détriment de l’école publique : de 9 % en 2009, la part des élèves scolarisés dans le privé est passée à 15 % en 2015, selon Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights, un centre de recherches sur les inégalités dans l’accès à l’éducation.

« Inutile et contreproductif »

Ouvertement hostiles au projet, les islamistes du PJD adoptent pour l’instant un profil bas. « Franciser notre enseignement n’est pas la meilleure solution, mais nous n’allons pas entrer en conflit avec la monarchie. C’est inutile et contreproductif. Ce projet montre à quel point le lobby francophone est encore puissant et à quel point notre pays dépend de la France », commente, désabusé, un député du PJD qui a préféré garder l’anonymat.

Selon les derniers chiffres officiels, le réseau des établissements scolaires d’enseignement français au Maroc est tout simplement le plus dense au monde avec, à la rentrée de 2015, plus de 32 000 élèves dont plus de 60 % de Marocains. Ces établissements (près de vingt-cinq aujourd’hui) couvrent les principales villes du royaume. Seuls les Marocains les plus aisés ont les moyens d’y inscrire leurs rejetons.

Omar Brouksy, Contributeur, Le Monde Afrique, Rabat



Les articles, commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité


Commentaires : 5
Lus : 4573

Postez un commentaire

Charte des commentaires

A lire avant de commenter! Quelques dispositions pour rendre les débats passionnants sur Cridem :

Commentez pour enrichir : Le but des commentaires est d'instaurer des échanges enrichissants à partir des articles publiés sur Cridem.

Respectez vos interlocuteurs : Pour assurer des débats de qualité, un maître-mot: le respect des participants. Donnez à chacun le droit d'être en désaccord avec vous. Appuyez vos réponses sur des faits et des arguments, non sur des invectives.

Contenus illicites : Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Sont notamment illicites les propos racistes ou antisémites, diffamatoires ou injurieux, divulguant des informations relatives à la vie privée d'une personne, utilisant des oeuvres protégées par les droits d'auteur (textes, photos, vidéos...).

Cridem se réserve le droit de ne pas valider tout commentaire susceptible de contrevenir à la loi, ainsi que tout commentaire hors-sujet, promotionnel ou grossier. Merci pour votre participation à Cridem!

Les commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité.

Identification

Pour poster un commentaire il faut être membre .

Si vous avez déjà un accès membre .
Veuillez vous identifier sur la page d'accueil en haut à droite dans la partie IDENTIFICATION ou bien Cliquez ICI .

Vous n'êtes pas membre . Vous pouvez vous enregistrer gratuitement en Cliquant ICI .

En étant membre vous accèderez à TOUS les espaces de CRIDEM sans aucune restriction .

Commentaires (5)

  • foutatoro (H) 07/08/2016 14:04 X

    Tant que vous ne comprendrez pas que l'arabe en Mauritanie n'est promue qu'à dessein....d'exclusion des noirs alors vous n'avez rien compris et non pour servir efficacement un système éducatif pour le développement du pays. Tous les dignitaires de ce mensonge de pays ont leurs rejetons dans des établissements d'expression française et de préférence le lycée français. Une fois le bac obtenu, le choix se porte vers les Facultés occidentales et non celles du Yémen ou du Soudan. Sinon expliquez-moi pourquoi à l’alliance française on ne trouve qu’une communauté ? Pourquoi toute la médecine en Mauritanie (établissement récent) est dispensée intégralement en français ? Idem à l’Institut Universitaire Professionnel (IUP) ? À l’ISCAE ? À la Fameuse école polytechnique communautaire ? À l’Ecole militaire ethnique ? Etc.

  • lass77 (H) 06/08/2016 22:24 X

    En Mauritanie l'arabe est utilisé à des fins d'exclusion et de rejet contre une partie des citoyens notamment negromauritaniens. Le Maroc et les marocains savent qu'est qui ne va pas. En Égypte aussi la question est sur la table,une étude a montré le recul de l'enseignement de l'arabe. Le même débat ne se pose même pas au proche orient .l'hypocrisie en Mauritanie si on veut une arabisation pour tout pourquoi les nantis et dignitaires inactivent leurs enfants dans des écoles françaises ou à l'étranger et si à l'étranger il y'a ce n'est pas pour l'arabe mais plutôt en français. L'arabe est la langue de notre religion mais en aucun cas elle doit un instrument d'exclusion comme c'est le cas en Mauritanie.

  • zelimkhan2 (H) 06/08/2016 18:36 X

    Le paradoxe en Mauritanie est qu'on arabise, je dirai plutôt on hassanyse à outrance, alors que les gros bonnets inscrivent leurs enfants dans les écoles françaises. Il y a quelque chose qui cloche dans cette façon de faire. La réalité finit toujours par nous rattraper.

  • jagorga (H) 06/08/2016 18:26 X

    Des gens qui ne sont pas complexe's par l'arabe

  • Moulay Ely (H) 06/08/2016 18:19 X

    Remplacez "Maroc" par "Mauritanie" et pas une virgule de plus: vous aurez un constat fidèle de la situation de notre enseignement et ses réformes bidons (en plus de ce qui vient avec.."obscurantisme", wahabisme et toutes les autres bombes à retardement).