25-08-2016 18:00 - Hommage à Madame Baudoin* / Par maître Taleb Khyar Ould Mohamed Mouloud, Avocat à la Cour

Hommage à Madame Baudoin* / Par maître Taleb Khyar Ould Mohamed Mouloud, Avocat à la Cour

Le Calame - Nous aimions tous madame Baudoin ; nous l’aimions, puisqu’elle nous a appris à naviguer avec aisance dans les profondeurs insondables qui séparent le mot de son sens, ses sens ; disséquer la phrase pour lui faire dire de manière claire, intelligible et compréhensible le message qu’elle contient.

De l’analyse grammaticale à l’analyse logique, en passant par la compréhension des textes, nous avons fini par percevoir que la conjugaison est la première forme de socialisation ; le « tu » par opposition au « je », le « vous » par opposition au « nous », « l’autre » par opposition à « soi » sont là pour nous rappeler que nul n’est le nombril du monde et que nul saurait l’être.

Une belle leçon de vivre-ensemble que nous a apprise madame Baudoin.

Cette leçon de vivre- ensemble a marqué toute notre adolescence au lycée Xavier Coppolani qui était un pôle d’excellence, mais également un espace où les différences se conjuguent, comme l’étaient nos équipes de foot , basket, volley , handball , comme l’étaient les dortoirs où les lits étaient attribués sans distinction de races, d’origine sociale ou régionale, comme l’était le réfectoire où l’on s’asseyait côte à côte, toutes origines confondues, pour dévorer avec appétit les plats du « cuistot Cheddad », sobriquet affectueux que l’on attribuait au cuisinier principal , comme l’était le camion que conduisait avec talent et tact le virtuose N’diaye Bosco, qui venait chercher les externes habitant à sept kilomètres du lycée , aux points de ramassage et nulle par ailleurs.

Ce vivre-ensemble s’illustrait également à travers l’égalité des chances, rigoureusement observée au cours des interrogations , compositions de fin d’année, chacun acceptant sans rechigner, la note qui lui était attribuée, convaincu qu’elle reflète son niveau ; les meilleurs élèves bénéficiaient sous les applaudissements des autres, de prix d’excellence, tableaux d’honneur ou d’encouragements.

Avec madame Baudoin, nous avons appris que nous nous exprimions en prose, laissant certains vivre dans l’ignorance de cette évidence toute leur vie ; qu’à côté de la prose, il y a une autre manière de parler, bien plus musical, plus harmonieuse que l’on attribue aux poètes , une espèce humaine qui dit les choses différemment, mais avec une intensité immuable.

La versification n’avait plus de secret pour nous ; nous savions que les rimes pouvaient être plates ou croisées, redoublées ou embrassées………. Qu’il fallait calculer le nombre de pieds qui composent un vers pour savoir s’il s’agit d’un alexandrin, quatrain, octosyllabe, décasyllabe….. Qu’une syllabe comptait pour un pied et que la lettre muette n’avait pas d’incidence sur la longueur d’un vers.

Avec Madame Baudoin, nous avons appris que dans chaque mot, il y a la vie et la mort, le dit et le non-dit, l’harmonie et le désordre, la musique et le bruit, l’espoir et le désespoir……Que chaque mot porte en lui une dualité que l’auteur est capable, en fonction de ses sensibilités, d’illuminer de toutes les couleurs de la vie ou d’assombrir de toutes les pâleurs de la mort.

Ce serait vain de vouloir s’étendre, dans le cadre de cet hommage, sur les qualités intellectuelles, pédagogiques et humaines de Madame Baudoin. On retiendra qu’elle a confisqué le printemps de sa jeunesse, celui de son valeureux époux, en quittant au moment des trente glorieuses, sa douce France, dans la période d’après-guerre, considérée à nos jours comme la plus faste, pour s’en aller enseigner aux enfants d’une contrée lointaine et reculée, les secrets de la langue française, sa richesse, ses couleurs, ses nuances, son humanisme.

Maître Taleb Khyar Ould Mohamed Mouloud.

*Madame Baudoin enseignait le français au lycée Xavier Coppolani de Rosso. Son époux, ingénieur de formation, scrutait de manière inlassable le niveau du fleuve Sénégal, surveillait en maints endroits la résistance et le niveau de la digue qui ceinturait Rosso, veillait au fonctionnement régulier des écluses du barrage situé en amont de la ville, pour éviter qu’elle ne soit engloutie sous les flots d’une inondation dont la menace était considérée comme un péril imminent.



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Commentaires (5)

  • Askatasuna (F) 27/08/2016 11:55 X

    @zouber! Merci de ces précisions et nous attendons les photos de Madame Baudoin. Mais il ne faut pas oublier que les filles de Monsieur Beaumont, le Principal du Collège (Françoise, Anne et Sylvie) partageaient les mêmes bancs que NOUS et étaient bien intégrées dans leur environnement du moment. Goudaliers (prof de français); Auguste (prof de sciences nat.) et j'en passe. AH, quelle belle époque!... Un Paradis perdu!!!!

  • zouber (H) 26/08/2016 23:06 X

    Hommage très émouvant d’une femme qui a marqué notre jeunesse .Une femme affable et sympathique qui force le respect. Pour ceux qui ont eu à connaitre cette période comme l’a si bien dit Maître il n’y avait pas de Kowry ou de Bidane. Il y a avait ce melting- pot de toutes les races qui vivaient en symbiose sans anicroche. Une vie paisible que nous avons connue et qui nous manque aujourd’hui. Tout ceux qui ont connu ce camion T46 citröne qui devait transporter les externes au Lycée, qui stationnait à côté de la poste et conduit par le vaillant Sidibé qui mérite un vibrant hommage au passage(Yarouhmou), ce camion où tout le monde était côte à côte debout jusqu’au Lycée était un vrai symbole de malaxage de toutes les différentes ethnies. Tous étaient égaux et tous s’aimaient. Quelle belle période qui a bercé notre enfance et qui nous transporte dans un passé dont le goût inoubliable nous revient de temps en temps comme un rêve. Hommage à tous les expatriés qui ont aimé la Mauritanie et qui sont venus pour nous transmettre ce savoir qui a hissé beaucoup de nos compatriotes vers les fonds baptismaux de la hiérarchie. Cette langue qui nous a permis de ne pas s’isoler et de faire partie de ce monde d’intellectuels. Rosso ,avec l’établissement Lacombe et autres comptoirs de négoce(Buhanteisser,Nosoco,Maurel et Prome etc…) avait une forte colonie d’expatriés qui ont laissé de bons souvenirs à cette ville. Colonie qui s’est adaptée et s’est intégrée aux autochtones. Je vous ferez voir dans une prochaine édition la photo de Mme Baudouin. La photo de Baumont ,de Milcent prof math,Casanova,de Rold pro éducation physique,de Planti. Merci Maître de nous avoir fait ce rétro pédalage dans ce beau et bon passé que nous aimerions voir revenir pour cette Mauritanie en lambeau.

  • moboco (H) 25/08/2016 21:54 X

    Merci Maitre pour cet hommage mérité qui va au delà de Madame Baudouin pour s'appliquer à tous les anciens expatriés qui travaillaient sans relâche et avec une grande abnégation avec les moyens du bord pour nous assurer durant cette époque bénie une formation de base parfaitement équivalente à celle des élèves de France et d’Afrique francophone...

  • medmedelmaouloud (H) 25/08/2016 18:54 X

    Merci Maitre pour cette magistrale leçon qui nous rappelle, pour les uns, et apprend, pour les autres, pourquoi nous ne savons pas comment vivre ensemble et que nous sommes incapables d'exprimer nos sentiments, pour ceux qui en ont. Vous faites partie d'une équipe qui commence à disparaitre. De grâce, faites quelques chose pour nous doter de quelques ''madames'' et ''messieurs Baudoin'' pour apprendre à nos enfants de vivre ensemble et pour surveiller les dangers qui guettent Nouakchott et Rosso. Depuis que ces gens et leurs compatriotes se sont retirés il y a eu ce qu’a si bien illustré le doyen Ahmed ould Bah اطال الله في عمره Il a dit dès les débuts des années 70. مورتان اولادو اشبه ما ينزادو امن اليوم العادو هم ولات الامر ظهر الفساد في البر و البحري

  • Askatasuna (F) 25/08/2016 18:07 X

    NON! Maître Taleb, je suis d'accord avec vous sur tout le long de votre texte, sauf un point celui qui conduisait le camion pour le ramassage des externes ce n'était pas Ndiaye Bosco (mécanicien très célèbre â l'époque) Mais bien Vieux SIDIBÉ!