30-03-2026 14:30 - Esclavage et mémoire globale : la résolution ONU 2026 face aux vérités inachevées et aux silences historiques, pour en finir avec les angles morts de l’histoire
Cheikh Sidati Hamady
Expert senior en droits des CDWD, Chercheur, Spécialisé sur les Discriminations Structurelles, Analyste, Essayiste.
Le 29 mars 2026
L’histoire de l’esclavage n’est pas un passé clos : elle constitue l’une des matrices les plus profondes des inégalités contemporaines. Elle a façonné des hiérarchies raciales, structuré des économies, redessiné des continents et inscrit dans la durée des systèmes de domination dont les effets sont encore visibles aujourd’hui.
L’adoption, le 25 mars 2026, par l’Assemblée générale des Nations Unies, d’une résolution qualifiant la traite transatlantique et l’esclavage des Africains de crime le plus grave contre l’humanité, ne relève donc pas d’un simple acte symbolique.
Elle marque une rupture dans le récit international dominant, en reconnaissant enfin l’ampleur d’un crime longtemps relativisé. Mais cette avancée, aussi importante soit-elle, ne peut produire ses effets que si elle s’inscrit dans une lecture globale, cohérente et sans angles morts de l’histoire des esclavages.
1. Une avancée historique dans la reconnaissance de la traite transatlantique
La résolution adoptée par 152 voix pour, 9 contre et 17 abstentions consacre une vérité essentielle : la traite transatlantique et l’esclavage racial des Africains ont constitué un système organisé de déshumanisation à l’échelle mondiale. Par son ampleur, sa durée (du XVIe au XIXe siècle) et sa structuration juridique et économique, ce système a profondément marqué l’histoire moderne.
Plus de 12,5 millions d’Africains ont été arrachés à leur terre, déportés et réduits à l’état de marchandises dans les Amériques, selon les bases de données du Trans-Atlantic Slave Trade Database (slavevoyages.org). Comme l’écrivait l’abolitionniste Olaudah Equiano, ancien esclave nigérian, dans son autobiographie de 1789 : « Nous étions tous enchaînés ensemble par le cou avec des colliers de fer, et nous étions si entassés qu’il n’y avait pas d’espace pour nous retourner » (The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano).
Cette violence n’a pas seulement détruit des vies individuelles ; elle a produit des sociétés entières fondées sur la hiérarchisation raciale et l’exploitation systémique. Les inégalités actuelles, les discriminations persistantes et le racisme anti-Noirs trouvent en grande partie leur origine dans cette histoire : par exemple, les descendants d’esclaves aux États-Unis affichent un écart de richesse médiane de 10 à 1 par rapport aux Blancs en 2023 (Federal Reserve, Survey of Consumer Finances).
La reconnaissance onusienne constitue ainsi une étape nécessaire vers une justice réparatrice, comme l’exigeait Frederick Douglass en 1852 dans son discours « What to the Slave is the Fourth of July ? » : « Ce que je demande pour le Nègre n’est pas la bienveillance, ni la pitié, ni la sympathie, mais simplement la justice. Ce que je demande pour l’Amérique n’est pas la bienveillance ni la miséricorde, mais la justice. »
2. Les votes contre : entre déni historique et intérêts politiques
Les positions des États ayant voté contre la résolution (États-Unis, Israël, Argentine, etc.) révèlent des tensions profondes entre principes affichés et intérêts réels, nuançant immédiatement l’avancée de la résolution.
Les États-Unis, dont l’essor économique est indissociable de l’exploitation esclavagiste (le coton esclavagiste représentant 60% des exportations en 1860, cf. Edward Baptist, The Half Has Never Been Told), refusent de reconnaître un droit aux réparations en invoquant des arguments juridiques.
Cette posture occulte la dimension morale et les conséquences actuelles de l’esclavage dans leur propre société, alors que Douglass avertissait avec une puissance prophétique : « Nul ne peut mettre une chaîne autour de la cheville de son prochain sans finalement trouver l’autre extrémité attachée autour de son propre cou. Quelle que soit la couleur de sa peau, quiconque met son frère en esclavage ou le vend le paiera au centuple. »
Israël, en s’alignant sur cette position, semble privilégier des considérations stratégiques au détriment d’une cohérence avec les principes universels de justice historique.
L’Argentine, quant à elle, s’inscrit dans une dynamique d’invisibilisation historique et culturelle des populations d’ascendance africaine, prolongeant une négation qui remonte à l’époque coloniale espagnole sous les vice-royautés du Pérou et du RÃo de la Plata. Dès 1588, le port de Buenos Aires devint un carrefour majeur de la traite négrière, recevant des esclaves d’Afrique de l’Ouest via les Asientos espagnols accordés à des compagnies étrangères (portugaises, anglaises, françaises, néerlandaises).
Au XVIIIe siècle, les Afro-Argentins formaient environ 30% de la population de Buenos Aires selon le recensement colonial de 1778, et jusqu’à la moitié de certaines villes provinciales. Ils étaient employés dans l’agriculture, l’élevage, le travail domestique et l’artisanat urbain, contribuant à l’économie et à la culture nationale (influence sur le tango via les rythmes angolais).
Pourtant, leur disparition apparente du XIXe siècle résulte moins d’une extermination que d’un blanchiment démographique orchestré : la Constitution de 1853 favorisa massivement l’immigration européenne (Italiens, Espagnols), tandis que les guerres d’indépendance et civiles décimèrent les hommes noirs (soldats comme MarÃa Remedios del Valle), et que l’esclavage ne fut aboli qu’en 1853.
Des études génétiques de l’Université de Buenos Aires (2005) révèlent que 4,3% des habitants de Buenos Aires et sa banlieue portent des marqueurs africains, tandis que le recensement national de 2010 dénombrait 149 493 Afro-descendants (0,4% de la population totale, dont 92% d’Afro-Argentins). Cette invisibilisation persiste culturellement : en 2002, une policière refusa le passeport argentin de MarÃa Magdalena Lamadrid (Africa Vive) en déclarant « il n’y a pas de Noirs en Argentine ».
Des termes péjoratifs comme « cabecitas negras » (petites têtes noires) ou « negradas » stigmatisent les classes populaires depuis les années 1940, racialisant les rapports sociaux bien au-delà de la couleur de peau (INADI, 2006). MarÃa José Lubertino, présidente de l’INADI, reconnaissait en 2006 : « Les Afros en Argentine ont été invisibilisés et restent aujourd’hui encore invisibles. Ceci est le résultat d’un processus de diaspora provoqué par l’esclavage et sa transformation en servitude… La stratification sociale actuelle les assigne dans la pauvreté. » Le vote argentin contre la résolution ONU de 2026 perpétue ainsi un effacement systémique qui nie les contributions afro-argentines à l’indépendance, à l’économie et à la culture.
3. Les limites d’une mémoire partielle : le risque d’une justice sélective
Toutefois, cette reconnaissance demeure incomplète si elle ne s’accompagne pas d’une vision élargie. En mettant l’accent presque exclusivement sur la traite transatlantique, le discours international tend à reléguer au second plan d’autres systèmes esclavagistes pourtant majeurs, comme le soulignent les historiens Paul Lovejoy et David Eltis dans leur Atlas of the Transatlantic Slave Trade.
Cette focalisation crée une mémoire fragmentée et introduit une hiérarchie implicite entre les tragédies historiques. Or, la justice ne peut être sélective sans se renier elle-même. Elle exige une approche universelle, capable d’embrasser l’ensemble des réalités historiques liées à l’esclavage.
4. La traite arabo-musulmane : une histoire longue, violente et encore insuffisamment reconnue
La traite arabo-musulmane constitue l’un des angles morts les plus persistants de cette mémoire globale. S’étendant sur plus de treize siècles (du VIIe au XXe siècle), elle a concerné entre 11 et 17 millions d’Africains déportés vers l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et l’Asie, selon les estimations de l’historien Tidiane N’Diaye (Le Génocide voilé) et de l’UNESCO (Routes de l’esclavage).
Ce système reposait sur des réseaux commerciaux étendus (comme la caravane transsaharienne) et sur des formes d’exploitation multiples : les captifs étaient utilisés comme domestiques, soldats (mamelouks), travailleurs ou concubines (John Hunwick, Medieval West Africa). La pratique de la castration, largement documentée dans les chroniques arabes et par des voyageurs européens, visait à briser toute continuité familiale et sociale, traduisant une violence extrême et structurée : jusqu’à 80% des eunuques noirs mouraient lors de l’opération (Ronald Segal, Islam’s Black Slaves).
Au-delà de l’histoire, les héritages de cette traite demeurent visibles. Dans plusieurs sociétés arabo-musulmanes, des hiérarchies raciales implicites continuent d’associer la noirceur de peau à des positions sociales subalternes, comme le note l’anthropologue Chouki El Hamel (Black Morocco). Des formes contemporaines de servitude et de marginalisation en constituent des prolongements : en 2025, Walk Free estimait 50 millions de personnes en servitude moderne dans le monde, dont une part significative dans les pays du Golfe et du Maghreb (Global Slavery Index).
En Mauritanie, au Soudan, en Libye ou dans certaines régions du Golfe, les séquelles de ces systèmes persistent à travers des discriminations fondées sur l’ascendance et, dans certains cas, des pratiques assimilables à l’esclavage : Global Slavery Index 2023 recensait 1,2% de la population mauritanienne (environ 60 000 personnes) en situation d’esclavage moderne. Pourtant, cette réalité reste souvent minimisée ou passée sous silence.
Reconnaître pleinement cette histoire ne relève pas d’une logique d’accusation, mais d’une exigence de vérité. Sans cette reconnaissance, toute démarche de justice reste inachevée.
5. L’esclavage intra-africain : une stratification sociale toujours active
À cette dimension s’ajoute celle de l’esclavage intra-africain, dont les héritages structurent encore de nombreuses sociétés. Dans plusieurs régions du continent, notamment au Sahel et en Afrique de l'Ouest, des hiérarchies sociales fondées sur l’ascendance continuent de régir les rapports sociaux : en Mauritanie, les Haratines (descendants d’esclaves) représentent plus 40% de la population et subissent une exclusion systémique, selon IRA-Mauritanie (Rapport annuel 2024) et Human Rights Watch (Mauritania: Slavery’s Last Stronghold).
Les descendants d’esclaves y occupent souvent des positions marginalisées, avec un accès limité aux ressources économiques, à l’éducation et à la justice : un rapport de l’ONU en 2024 indiquait que 70% des Haratines mauritaniens vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 30% pour les autres groupes (Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage).
Biram Dah Abeid, leader abolitionniste mauritanien et fondateur d’IRA-Mauritanie, dénonce avec une rare violence cette réalité : « 20% de la population mauritanienne sont toujours des esclaves par ascendance et sont attachés à la famille de leurs maîtres, astreints à travailler sans repos, sans soins, privés d’école, de mariage et de propriété.
L’esclavage en Mauritanie n’est pas un accident historique, c’est un système, une institution, une religion pour certains » (discours public, 2016). Les communautés discriminées sur la base du travail et de l’ascendance subissent ainsi des formes d’exclusion persistantes, qui prolongent des logiques anciennes dans des contextes contemporains.
Cette réalité impose une responsabilité interne aux sociétés africaines elles-mêmes, qui doivent affronter ces héritages pour construire des systèmes plus justes et inclusifs.
6. Pour une justice réparatrice globale et cohérente
La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité ne peut se limiter à une déclaration. Elle doit s’accompagner d’actions concrètes, fondées sur une approche globale et inclusive : fonds de réparation comme le CARICOM Reparations Commission (2013), ou mécanismes onusiens élargis.
Cela implique de reconnaître toutes les formes de traite et d’esclavage, d’élaborer des politiques de réparation adaptées, et de lutter activement contre les discriminations fondées sur l’ascendance. Il s’agit également de repenser les déséquilibres économiques mondiaux et de garantir une représentation équitable des pays africains dans les instances internationales, comme l’appelait Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, en 2023 lors de la Journée internationale de mémoire des victimes de l’esclavage transatlantique : « Nous devons nous souvenir des victimes de l’esclavage transatlantique et travailler au démantèlement de son idéologie favorisant le mépris et l’oppression qui continue d’alimenter le racisme et la discrimination de nos jours. »
Conclusion
La résolution des Nations Unies marque un tournant, mais elle pose surtout une exigence. Celle de sortir définitivement des mémoires sélectives, des indignations partielles et des responsabilités fragmentées. L’histoire de l’esclavage n’appartient à aucune géographie exclusive, à aucune seule civilisation, à aucun seul récit. Elle est un système global, dont les ramifications traversent les continents, les cultures et les siècles : au total, environ 30 millions d’Africains ont été victimes de traites diverses sur 14 siècles (Patrick Manning, Slavery and African Life).
Refuser d’en regarder toutes les dimensions, c’est prolonger, sous une autre forme, les mécanismes d’effacement qui ont permis sa perpétuation. À l’inverse, assumer pleinement cette histoire, dans toute sa complexité et toute sa brutalité, ouvre la voie à une justice véritable. Car la justice réparatrice ne peut être ni diplomatique, ni sélective, ni incomplète. Elle doit être totale, exigeante et universelle. C’est à ce prix seulement que les mots prononcés dans les enceintes internationales cesseront d’être des promesses et deviendront enfin des actes.
Références
ONU (2026). Résolution A/RES/80/XX, 25 mars 2026. un.org
Slave Voyages (2023). Trans-Atlantic Slave Trade Database. slavevoyages.org
Federal Reserve (2023). Survey of Consumer Finances. federalreserve.gov
Lovejoy, P. & Eltis, D. (2018). Atlas of the Transatlantic Slave Trade. Yale University Press
N’Diaye, T. (2008). Le Génocide voilé. Gallimard
UNESCO (2012). Routes de l’esclavage. unesdoc.unesco.org
Hunwick, J. (1992). Medieval West Africa. Markus Wiener Publishers
Segal, R. (2001). Islam’s Black Slaves. Farrar, Straus and Giroux
El Hamel, C. (2013). Black Morocco. Cambridge University Press
Walk Free (2025). Global Slavery Index. walkfree.org
IRA-Mauritanie (2024). Rapport annuel. ira.mr
Human Rights Watch (2023). Mauritania: Slavery’s Last Stronghold. hrw.org
ONU (2024). Rapport Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage. ohchr.org
Baptist, E. (2014). The Half Has Never Been Told. Basic Books
Andrews, G. (1980). The Afro-Argentines of Buenos Aires. University of Wisconsin Press
CARICOM (2013). Reparations Commission Report. caricom.org
Manning, P. (1990). Slavery and African Life. Cambridge University Press
Equiano, O. (1789). The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano
Douglass, F. (1852). What to the Slave is the Fourth of July ?
Abeid, B. D. (2016). Discours sur l’esclavage en Mauritanie
Türk, V. (2023). Déclaration Journée internationale de mémoire des victimes de l’esclavage transatlantique. ohchr.org
Wikipédia (2026). Afro-Argentins
INADI (2006). Déclaration de MarÃa José Lubertino, présidente de l’INADI
