11-09-2026 07:57 - Restriction monétaire et domination budgétaire : le grand contraste/ Par Taleb Khyar ould Mohamed Mouloud.*

Restriction monétaire et domination budgétaire : le grand contraste/ Par Taleb Khyar ould Mohamed Mouloud.*

Après avoir relevé dans un article publié sur CRIDEM le 26/2/2024 sous le titre :« La Banque Centrale aux prises avec le désordre monétaire 3», que l’état du monde n’a cessé de se dégrader depuis la crise financière de 2008, nous exprimions dans le même article l’intérêt que nous portions aux différentes mesures prudentielles édictées par la Banque des banques, visant à renforcer la résilience de notre système bancaire et à en prévenir les défaillances.

Nous écrivions alors : « Dans ces conditions, il est légitime de s’interroger sur la résilience de notre système bancaire, rôle qui revient à la Banque Centrale, dont la fonction essentielle est de veiller à la stabilité des prix.

Cette fonction essentielle qui le devient encore plus, au vu des chocs inflationnistes futurs dont l’intensité ne fera désormais que s’aiguiser, explique sans doute le degré élevé de l’alerte que la Banque Centrale de Mauritanie a émise à l’endroit de la solidité financière du système bancaire, enjoignant aux banques de relever le niveau de leurs capitaux, et celui de leurs fonds propres, leur interdisant de surcroît toute distribution de dividendes, aussi longtemps qu’elles ne respecteraient pas le schéma de conformité qu’elle a édicté.

La décision de la Banque Centrale révèle en creux la réalisation préalable de tests de validité des fonds propres des banques ; elle réactualise l’intérêt d’antan au coefficient de réserves dans l’encadrement de la capacité des banques à créer de la monnaie via les crédits, les politiques monétaires ayant plutôt exclusivement recours aux taux d’intérêt directeurs comme leviers d’action sur le niveau général des prix ».

Au vu de ces mesures prudentielles visant de surcroît à prévenir les défaillances bancaires, redoutées depuis celle de Maurisbank, on n’était pas loin de croire que la Banque Centrale s’était définitivement émancipée de la domination budgétaire.

Force est de constater qu’aujourd’hui encore, l’intérêt sans cesse renouvelé dans nos différentes publications pour l’indépendance de la Banque Centrale vis-à-vis de la domination budgétaire reste entier ; il l’est d’autant, qu’en l’absence remarquée de cette indépendance, le secteur privé continue d’être évincé ; cette éviction est, malgré ce qu’en pensent certains, le talon d’Achille de tous les efforts de croissance que nous entreprenons.

Qu’on ne s’y trompe pas ! Sans secteur privé performant, il ne peut y avoir création d’emplois, or c’est l’emploi qui crée la richesse, et c’est la richesse qui améliore la consommation qui, elle-même, finance la croissance.

Certes, les adeptes du dirigisme économique sont dominants dans ce pays où tout le monde attend tout de l’Etat, ce qui explique que le capital ne s’y est jamais véritablement émancipé, alors qu’en d’autres parties du globe, ayant vu naître la collectivisation des moyens de production, on a renoncé à ce modèle, l’URSS d’abord avec l’effondrement du mur de Berlin, et la Chine récemment, qui s’est carrément convertie aux lois du marché.

N’est-il pas légitime de se poser la question suivante ? Pourquoi le FMI et les autres institutions voisines n’exigent pas comme conditionnalité à l’octroi de leur financement aux pays en voie de développement, la participation du secteur privé aux efforts de relance économique ?

On nous répondra que l’absence de marché obligataire dans ces pays justifie la prééminence de la politique budgétaire, et donc l’éviction du privé.

Pourtant certains pays de l’Europe du Sud, dont à titre d’exemples l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, se sont démarqués des conditionnalités du F.M.I. après y avoir souscrit, et ce n’est qu’en les reniant haut et fort qu’ils ont renoué avec la croissance.

Ces pays appartiennent bien à des économies de marché.

Pourquoi les recettes du F.M.I. n’y ont pas fait fortune ? Parce que, dans ces pays, c’est le secteur privé qui modère les appétits budgétivores des Etats, en provoquant la hausse ou la baisse de leur coût d’endettement, la hausse en cas de dérapage budgétaire, la baisse dans le cas contraire, or le F.M.I. ne peut se mettre à l’abri des défauts de paiement qu’en contrôlant les politiques budgétaires des pays débiteurs.

Dans les économies de marché, le secteur privé est pensé comme un contre-pouvoir budgétaire, et c’est pour mener à bien ce rôle qu’il est soutenu par une politique monétaire qui modère l’appétit insatiable des Etats en déficit public, et facilite l’accessibilité au crédit, considéré comme une variable d’ajustement de la masse monétaire aux besoins de l’économie.

On peut certes continuer à accroître à l’infini les dépenses publiques pour entretenir le train de vie somptuaire d’une bureaucratie apathique, et recourir à l’endettement international comme faire-valoir à cet attirail carnavalesque d’éléphants blancs, toujours au détriment de la croissance, aussi longtemps que nous n’aurons pas mis en place une politique monétaire qui favorise l’expansion du crédit, ce qui ne semble pas être à l’ordre du jour.

Hélas ! Ce qui est à l’ordre du jour, c’est la restriction monétaire qui, non seulement vise à contenir une consommation déjà en profonde détresse, mais également au maintien en l’état de la rémunération des dépôts bancaires, s’agissant d’une liquidité qu’il faut ménager ,car devant servir à renflouer les caisses de l’Etat à travers l’achat futur de bons du trésor par les banques. Le produit de ces achats va transiter par le compte du Trésor public au niveau de la Banque Centrale, avant d’aller nourrir le déficit budgétaire désormais structurellement abyssal.

Les autres agrégats de monnaie (M2 et M3) ne sont pas pris en compte dans le contrôle et la maîtrise de la masse monétaire, ce dont nous nous inquiétions dans notre article du 18 janvier 2022 publié sur CRIDEM, en ces termes : « L’approche monétaire a montré ses bienfaits, et chaque fois qu’il y a eu un resserrement de la politique monétaire par une action sur la quantité de monnaie en circulation, on a vu les prix s’ajuster à la baisse.

Cependant, cette solution n’est pas vérifiable en Mauritanie, du fait de l’absence de statistiques fiables dignes de ce nom, permettant de calculer à sa juste mesure la masse monétaire contrôlée directement par la Banque Centrale, à savoir la somme de pièces et billets en circulation, et des réserves bancaires ; par ailleurs, et toujours du fait de l’absence de statistiques fiables, on ne peut qu’évaluer dans l’approximation les conséquences d’une politique de resserrement monétaire dans un pays où le taux de bancarisation, comme d’ailleurs dans la plupart des pays de même standing, est inférieur à 20%, dans un pays où de surcroît, il n’y a pas de marché boursier qui, à côté du système bancaire faciliterait le mécanisme de transfert des ressources de l’économie, et renforcerait la transparence des opérations financières.

Or, parmi les objectifs du pouvoir d’encadrement qu’exerce la Banque Centrale sur les banques primaires, figure en bonne place le maintien de la stabilité des prix, en d’autres termes, une maîtrise de l’inflation qui passe nécessairement par une action sur la masse monétaire. Il faut donc pouvoir déterminer avec précision cette masse monétaire, sans quoi, il serait impossible d’identifier l’offre de monnaie qu’il faudrait contrôler, pour pouvoir contrôler en dernier ressort le taux d’inflation ».

A l’observation, sur le plan empirique donc, la restriction monétaire ne concerne que l’agrégat de monnaie le plus liquide (M1), plus précisément la liquidité que détiennent les banques, et dont l’excès sera absorbé par les bons du trésor qui seront acquis à terme par ces mêmes banques, en l’absence de tout autre acquéreur privé concurrent, ce qui illustre une véritable situation de monopole bilatéral ; l’Etat emprunteur d’un côté et les banques prêteuses de l’autre, à l’exclusion de tout autre intervenant.

L’acquisition de bons du trésor est financée en définitive par la rémunération des dépôts détenus par les banques primaires au niveau de la Banque Centrale, et qui ne sont en rien affectés par la politique de restriction monétaire, car destinés à contribuer à terme à l’endettement de l’Etat par une reprise de la liquidité bancaire.

Cette liquidité, considérée comme excédentaire et donc à caractère inflationniste, sera finalement reprise en totalité ou en partie, grâce à la vente de bons du trésor dont le produit sera logé au compte du Trésor public détenu à cet effet à la Banque Centrale, puis utilisée pour financer le déficit budgétaire qui ne cesse de prendre de l’ampleur d’année en année.

Comble du paradoxe ! D’un côté la Banque Centrale capte la liquidité bancaire, et de l’autre, la transfère à l’Etat qui l’utilise pour financer les dépenses publiques ; la Banque Centrale retire la liquidité du marché par l’intermédiaire de bons du trésor, et de l’autre, inonde ce même marché de liquidité en transférant à l’Etat les montants accumulés qui serviront à soutenir les dépenses publiques.

Il en résulte que l’absorption de la liquidité bancaire et sa réinjection pour soutenir les dépenses publiques se neutralisent, et au final, l’inflation prend de l’ampleur, au lieu de produire l’effet escompté qui est de réduire les prix, dont la hausse se poursuit de manière exponentielle.

On ne le dira jamais assez ! La prééminence prolongée de la politique budgétaire sur la politique monétaire a toujours impacté de manière négative l’économie d’un pays ; c’est aussi la meilleure manière de provoquer et d’entretenir des chocs inflationnistes.

*Avocat à la Cour

*Ancien membre du Conseil de l’Ordre





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