02-04-2013 16:34 - Tunisie : Sous la barbe des salafistes, l’islam du marché

Tunisie : Sous la barbe des salafistes, l’islam du marché

Depuis l’assassinat du leader de gauche Chokri Belaïd, le 19 février 2013, la Tunisie est en proie à une forte agitation politique. Imams radicaux venus d’Arabie saoudite, réduction des droits des femmes, intolérance vis-à-vis des autres musulmans, la Tunisie serait la proie de dangereux extrémistes qui veulent radicaliser la société et s’opposer à l’Occident.

Comme développé dans un reportage d’Envoyé spécial sur France2 (Tunisie sous la menace salafiste ?), la stratégie du « Choc des civilisations » serait enclenchée en Tunisie, mettant en opposition des jeunes « occidentalisés » qui dansent le Harlem shake et passent leur temps sur Facebook, à des prédicateurs salafistes qui veulent un retour aux valeurs du « vrai » islam.

Mais la réalité ne suit pas entièrement la vision stéréotypée du géopoliticien américain Samuel Huntington. L’identité musulmane tunisienne est le meilleur rempart face au wahhabisme venu du Qatar et d’Arabie saoudite.

La Zitouna, école coranique tunisienne, maintient depuis des siècles une interprétation du Coran ouverte et tolérante et donne la réplique aux « islamistes » qui s’inscrivent dans le paradigme de Samuel Huntington. Les salafistes wahhabites n’ont donc pas bonne presse en Tunisie, au sein de la majorité de la population, et ne constituent pas un refuge identitaire face à un phénomène d’exclusion ou de rejet de l’Occident.

Les Tunisiens se savent déjà musulmans et n’ont nul besoin de se radicaliser. De plus, grâce à Bourguiba, ils bénéficient d’un niveau d’éducation élevé qui n’a pas manqué de développer leur sens critique. Ennahda, le parti islamiste, bien qu’ayant suscité un fort soutien populaire au départ, a beaucoup déçu et ne répond pas aux attentes des Tunisiens qui exigent des emplois, à manger et de meilleurs salaires. Bien qu’il ne faille pas sous-estimer la stratégie de choc des civilisations enclenchée en Tunisie, un autre type d’opération « séduction » sévit dans le pays sous le visage attrayant et souriant de l’islam de marché.

Comme l’explique Patrick Haenni dans son ouvrage L’islam de marché, l’autre révolution conservatrice, l’idée de rendre l’islam compatible avec le libéralisme fait son chemin et vise à convertir l’élite bien pensante tunisienne à la cause de la mondialisation néolibérale.

Ainsi, comme le disait l’idéologue néoconservateur Francis Fukuyama au début des années 90, « même si les musulmans regagnent en ferveur, ils sont plus perméables sur le plan des idées au libéralisme que l’inverse ». C’est en tout cas la démarche de Radhouane Masmoudi, président du Centre d’études sur l’islam et la démocratie, qui a beaucoup plus d’écho auprès de l’élite tunisienne que les prédicateurs qataris.

Cela étant, il convient d’identifier la véritable menace extrémiste qui guette la Tunisie. Dans les « jupes » des salafistes, arrivent en premier les Anglo-Américains avec leur néo-libéralisme bien connu. L’Europe et la France, cependant, ne sont pas en reste. Une note de la Commission trilatérale intitulée « Réponse de l’Europe au réveil arabe », datant de juin 2011, propose que l’Europe renforce sa coopération avec l’Afrique du nord et constitue un nouveau marché unique EuroMed.

Cette note a été signée par Elisabeth Guigou et Peter Sutherland (PDG de Goldman Sachs International et ancien directeur de l’OMC). La mission de la Trilatérale sera ainsi entreprise par le think-tank euro-méditerranéen IPEMED, créé par Jean-Louis Guigou. Il s’agit de maintenir le lien entre des institutions financières telles que la CDC, l’AFD ainsi que des banques qataries, et des groupes industriels tels que le groupe Mabrouk (Géant, Monoprix, Orange), dirigé par Marouane Mabrouk, époux de Cyrine Ben Ali, fille de l’ex-dictateur.

Sous la direction de l’économiste Radhi Meddeb, l’IPEMED promeut « un cadre harmonieux pour les partenariats public-privé (PPP) en Méditerranée ». Dans le même temps, Radhi Meddeb et Moez Laabidi ainsi que le gouvernement Ennahda s’accordent pour dire qu’il faut une stratégie budgétaire plus efficace, des mesures drastiques d’austérité, ainsi que les réformes structurelles du FMI — libéralisation et privatisation de l’économie.

Vous l’aurez compris, la Tunisie, comme l’Europe, fait face aux pires des prédicateurs : ceux qui prient dans la direction de la City et de Wall Street. En somme, entre islam de marché et salafisme, le véritable mot d’ordre de ces prédicateurs musulmans n’est pas « Allah Akbar ! » mais « Carthago delenda est ! » [1]

Certes les salafistes ont peut-être des barbes plus longues que les légionnaires romains, mais le modus operandi de l’oligarchie financière est bien le même que celui des familles romaines qui avaient cruellement besoin « d’acheter bon marché pour revendre cher ». Choc des civilisations et libéralisme sont donc les réponses de l’oligarchie face au printemps arabe, visant à empêcher toute forme de souveraineté et d’auto-détermination.

Reste donc aux Tunisiens à choisir pour slogan révolutionnaire : « Britannia Delenda Est ! » et à lancer une dynamique de développement continental de long terme. Dans une démarche opposée à l’impérialisme libéral du FMI, le plan de développement de la Méditerranée proposé par Solidarité & Progrès est la clé pour créer beaucoup d’emplois qualifiés. Dans le domaine de l’énergie, le projet de dessalement des chotts (plan Roudaire-Paumier), ainsi que le plan de Béchir Torki [2] (programme Tunis-Carthage) pour le développement du nucléaire civil, permettront de transformer le désert en étendue fertile sur 150 km de large et 90 km de long.

Comme le disait le Président américain Franklin Roosevelt, les impérialistes sont stupides de se comporter en impérialistes, car « ils ne comprennent pas tout ce qu’ils pourraient faire, tout ce qu’ils pourraient créer ».

[1] « Carthage doit être détruite » était le slogan des sénateurs romains qui voulaient mettre fin à Carthage, rivale de Rome, et ainsi régner en maître sur le commerce méditerranéen..

[2] Ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et tunisien lui-même.

Par Jérôme Simpaseuth, envoyé spécial


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