11-04-2013 15:42 - Enregistrements : La voix de la honte…
Les révélations presque anonymes, par voie de presse, sur l’implication présumée du président de la République dans une sombre affaire avec des ‘’faussaires’’ au Ghana en 2007, dégage désormais une image encore plus controversée de l’homme qui, au moins depuis 2008, tient le pays d’une main de fer. La voix est sienne. Identifiable.
C’est ce que vous dirait n’importe quel mauritanien ayant écouté les enregistrements audio mis en ligne par plusieurs sites électroniques de la place. C’est Mohamed Ould Abdel Aziz, alors commandant du bataillon de la sécurité présidentielle, homme fort de la junte qui a mis un terme au régime de Maouya Ould Sid’Ahmed Taya, au pouvoir depuis deux décennies, qui parle dans ces enregistrements.
Quatre en tout. Le plus troublant est celui qui alterne deux voix. Celle de Mohamed Ould Abdel Aziz, que les Mauritaniens connaissent bien aujourd’hui. Le même ton, la même impatience, la même insistance, le même rejet de l’autre, qu’il soit porteur de bonnes nouvelles ou annonciateur de mauvaises affaires.
Puis celle enrouée d’un arabe de Mésopotamie. Al Iraqi, si on s’en tient aux révélations de l’homme par qui le scandale arrive, Hamed Oumar, malien, qui se déclare intermédiaire entre le patron du BASEP alors et des gens au Ghana.
« Ecoute, écoute, il n’y a aucun problème, il n’y a aucun problème », insistait celui qui, quelques mois auparavant, toujours, selon les informations données par le malien, et reprises par la presse de son pays puis par la nôtre, justifiait le coup d’Etat, dont il est l’un des principaux auteurs, par la prolifération de l’injustice, l’arbitraire et la prévarication.
« Ecoute, écoute, tu retires deux millions de l’une des cantines et tu règles l’affaire avec ces gens », lançait la voix supposée de celui qui s’est employé, ostensiblement, depuis 2008, à lutter contre toutes les formes de corruption et de crimes organisés. Cette voix-là était pour beaucoup de Mauritaniens la voi(e)x de trop.
Des détails qui interrogent…
« C’est tout simplement honteux », s’insurge un observateur. L’interview donnée par le prénommé Hamed Oumar à un journal guinéen étale beaucoup de détails. Coumba Ba, l’émissaire selon lui d’Ould Abdel Aziz dans cette affaire, ses allées et venues entre Nouakchott et Accra, les numéros de téléphone, notamment celui d’Aziz, celui de l’ambassadeur de la Mauritanie en Jordanie à cette époque, les noms d’hôtels, de compagnies aériennes … (voir interview en page 10) tout cela interroge. Publiée dans deux sites guinéen et malien, mardi et mercredi derniers, l’interview sera corroborée par les enregistrements audio, venus la compléter, et diffusés par le site mauritanien Essirage, le jeudi dernier.
Manipulation tout azimut…
Hamed Oumar prétend, dans une communication avec Biladi, que Coumba Ba l’avait appelé dans la même journée du jeudi, pour une coopération plus sérieuse cette fois-ci, déclare ce dernier à Biladi : « j’ai été contactée par Mohamed Ould Abdel Aziz pour que je reprenne contact avec toi, lance-t-elle d’un téléphone dont le numéro est, pour une fois, masqué. Le président souhaite une coopération fructueuse entre nous. Il dit que tu es manipulé par Moustapha Chafi et espère que tu coopères. Il promet d’honorer tous les engagements pris dans ce sens. »
Il affirme lui avoir répondu : « ton président n’honore pas ses engagements, quant à Moustapha Chafi, je ne le connais même pas ». Il défend que Coumba Ba est allée même jusqu’à lui confier qu’elle n’est pas contente du président et de ses manquements aux engagements.
« Après Coumba, un homme a appelé la semaine dernière et, dit Hamed Oumar, s’est présenté sous le nom de Ghazouani, un général de l’armée mauritanienne qui souhaitait savoir s’il n’y a pas des manipulateurs derrière, et si les enregistrements et l’interview étaient authentiques? Je ne suis manipulé par personne et tout ce que j’ai dit est vrai, tout comme les enregistrements audio ».
La même réponse il l’a redonnera, dit-il, à quelqu’un qui s’est présenté comme un officier à la retraite du nom de Meguett. Coumba Ba va le rappeler en fin de journée pour proposer une re-coopération des plus fructueuses et pour demander des aveux impliquant Chafi et Bouamatou. »
Oumar Hamed assure ne plus croire ni à ce que dit Coumba Ba ni son patron. Ses multiples et vaines relances pour se faire payer le prix de la mise en relation, et la prise en charge des honoraires d’un avocat malien qu’il a commis pour cette affaire, ne l’encouragent pas vraiment à renouer des contacts avec son ancien mauvais payeur, dit-il .
Réactions molles et confusion…
Au sein de l’opinion publique, c’est la consternation totale. La Coordination de l’Opposition Démocratique, qui n’a pas encore commenté officiellement cette affaire, marquera son dégoût demain jeudi, selon l’un de ses dirigeants, dans un point de presse. Le Rassemblement des Forces Démocratiques ne s’est pas fait attendre.
Le parti d’Ould Daddah qui constate avec regret la «déperdition morale du président» accusé de tremper «dans des affaires mafieuses », exige « la mise en place d’une commission d’enquête internationale indépendante », relative aux graves accusations d’implication du président Aziz dans des affaires «douteuses». Le RFD parle de «pratiques préjudiciables à la sécurité du pays et à son aura dans le monde», précisant que personne n’est prémuni des poursuites judiciaires dans une affaire de criminalité transnationale.
La majorité n’a pas encore réagi officiellement. « On ne sait vraiment pas l’attitude à tenir face à ces enregistrements, confie le président de l’Union Pour la République, Mohamed Mahmoud Ould Elemine, à un membre influent du parti de la majorité. Pourtant, dans le cercle proche du président de la République, on ne nie pas l’authenticité des enregistrements. « C’est la voix de Mohamed Ould Abdel Aziz. Irréfutable, commente un proche d’Aziz dans les locaux de Biladi. Mais, c’est une arnaque dont était victime tout le Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie. » «Un fonds irakien, se plaisait-il à dire, que la junte espérait investir dans des projets de développement pour le pays. »
Questions sans réponses
Seulement, une petite question, parmi tant d’autres, demeure posée. Depuis quand les investissements qui s’opèrent dans le monde moderne se font à travers de l’argent liquide, acheminé dans la discrétion la plus totale à travers des cantines, et dont les négociateurs se résument au chef d’un bataillon de sécurité présidentielle d’une junte fraichement débarquée?
A l’époque, en 2007, où Mohamed Ould Abdel Aziz donnait sa voix à des enregistreurs au Ghana, les Mauritaniens ne lui connaissaient pas, ou presque, le moindre son. Ils allaient apprendre à entendre sa voix après août 2005. Une voix qui disait ‘’non’’ aux prévaricateurs, aux auteurs de la gabegie qui, selon lui, ont mis le pays à genoux depuis une cinquantaine d’années.
Celle, pour les pauvres et autres marginalisés de toutes les politiques de développement, d’un Robin des Bois qui se donnait pour mission de prendre des riches pour offrir aux pauvres. Elle est bien loin cette image aujourd’hui. On a appris à se faire une autre image de l’homme que ne cesse de renforcer Mohamed Ould Abdel Aziz lui-même au sein de l’opinion.
Les coups …
Depuis presque deux ans, la nouvelle image de lui-même ou de son entourage le plus proche a commencé à émerger. Et peu à peu, la première image s’efface. Le premier coup d’éponge, ou coup tout court, était celui de son propre fils. Qui a tiré une balle réelle sur une jeune fille dont on ne sait si elle allait un jour retrouver sa mobilité. Le second coup d’éponge, ou coup d’ami, comme on l’appelle plaisamment, et qui devait véritablement assombrir l’image du premier citoyen du pays, était, prétend-on, un tir par méprise. Qui va aliter la République cinq semaines durant. Les Mauritaniens s’interrogent, jusqu’à ce jour, sur les circonstances réelles de ce drame.
Puis arrive la déferlante de scandales financiers et de népotismes auxquels le nom de Mohamed Ould Abdel Aziz se lie et se lit. Des hommes d’affaires, naguère, dans un quasi-dénuement, sortent, comme de petits diables du flanc du président de la République. Le neveu, un ancien revendeur de frigos d’occasion, miraculeusement actionnaire de l’une des nouvelles banques, promoteur d’une société de drilling, de distribution d’hydrocarbures…etc. Puis, le gendre nommé sans concours, ni cours, cadre à la SNIM et bénéficiaire, ipso facto, d’un stage en France.
Enfin, la voix qui indique une autre voie de l’homme. Une voie incertaine. Où on n’entendrait que les voix plaintives d’une jeune fille paralysée. D’un népotisme prononcé. Et d’un affairisme déclaré.
A.V.T
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