19-05-2013 08:55 - La crise malienne à la lumière d'une théorie des relations internationales, une problématique de gouvernance pour les pays africains
D’abord, ces puissances, contrairement aux déclarations et principes sur les droits humains et les caractères humanitaires de leurs interventions4, procèdent stratégiquement sur les principes de moins de pertes humaines possibles dans leurs rangs amenant à des stratégies moins ciblées, «des batailles à distance» et des massacres de civils massifs dont les «bavures» relayées par la presse occidentale ont du mal à dissimuler à l’opinion publique internationale.
Ensuite, s’il est vrai que la réaction islamiste est teinte de nationalisme et obéit à une réaction face aux exactions et iniquités des puissances occidentales, la violence tout aussi inouïe ne se justifie pas efficacement, eu égard à la promptitude de ces puissances à trouver une brèche à toute éventuelle intervention dont le plus lourd tribut sera payé par les femmes, enfants et vieillards, alors que le Prophète Mohamed (PSL) avait recommandé de les protéger dans tout conflit armé tout en veillant à ne pas détruire l’environnement.
C’est d’ailleurs à ce niveau qu’il faut voir le danger qui guette toute la Sous-région Ouest Africaine menacée par des zones rouges avec des instabilités institutionnelles, des démocraties chancelantes, des dictatures camouflées, des Etats en proie au trafic de la drogue… en guinée Bissau, au Sierra Léone, en Gambie, en Mauritanie, en Guinée, alors que la Cote d’Ivoire peine à se relever de la guerre civile et le géant de la région, le Nigéria doit faire face à un terrorisme interne.
Dans ce contexte, les politiques à travers sa classe, a perdu beaucoup de crédibilité en occasionnant des germes d’alternatives et de crédibilité que semblent incarner les religieux. Cela explique l’adhésion de la jeunesse à leur idéaux, comme le cas actuel du Mali.
Le trafic de stupéfiants accompagne toujours les conflits armés et s’installe librement dans « les zones de non lois », ce qui faciliterait la place tournante de la Guinée Bissau et hypothéquerait sa transition après la mort du Président Malang Bécaye Sagna.
C’est pourquoi, une mauvaise gestion de cette crise malienne, alors que la phase préventionniste qui relève d’une bonne politique de développement est manquée, peut s’avérer dangereuse par une éventuelle intervention dirigée par les puissances occidentales qui ont des comptes à régler avec ces islamistes qui ne sont pas conscients de faire leur jeu.
En effet la situation démocratique au Mali, à des exceptions prés, similaire à plusieurs pays de la région, illustre bien la symbiose entre le développement et la démocratie, ce qui du reste, conforte encore l’explication du Professeur Joyal de l’Université Québec trois Rivières5, sur la nécessité de consolider le développement de façon soutenue.
Cet aspect semble ne pas être bien appréhendé par certaines analyses, si l’on sait que la situation de ce pays a été considérée comme une démocratie majeure et soutenue avec des prémisses d’une volonté de stimulation économique, ce qui n’a pas été analysée au delà des actes glorieux posés par le Président Amadou Toumani Touré dans la chute du régime dictatorial de Moussa Traore et l’intégrité dont a fait montre la de gouvernance de Alpha Oumar Konaré.
Au demeurant, il faut savoir que le développement qui suppose une stabilité des institutions et une constance de la sécurité socioéconomique, ce qui est défaillant pour la plupart des pays de cette aire géographique de l’Afrique de l’Ouest. Le chômage et la morosité sociale sont accompagnés par une inculture de l’institution et de la bonne gouvernance.
Cette gouvernance est d’ailleurs dans son mode d’exécution, le baromètre des interactions au plan international selon les défenseurs de la coopération et l’intégration comme facteur des relations internationales. Cette théorie mettant l’accent sur l’interaction entre la dynamique interne et la dynamique externe à l’Etat, a le mérite de souligner le rôle de l’élite dirigeante dans la construction de la société internationale. De ce point de vue, les ressemblances entre le rôle joué par les Pères fondateurs de l’Union Européenne et l’attitude des chefs d’Etat de la CEDEAO sont manifestes alors que rien ne rapproche ces deux cas, au plan de la gouvernance interne.
Même si ces deux modèles ont pris départ d’une volonté de coopération économique, l’Union Européenne est née de l’initiative de six États : la France, la République fédérale d’Allemagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, en signant le 18 avril 1951 à Paris le traité instituant pour 50 ans la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), le rôle joué par les institutions internes et la démocratie qui demeurent la conséquence de la consolidation du processus de construction européenne fait plus ou moins défaut dans le cas des Etats de la CEDEAO.
Ce constat conforte la pensée d’une approche d’intégration qui devrait se baser sur des préalables, dont la première demeure la bonne gouvernance et des institutions fortes, elle sera suivie d’un modèle de développement partant de la réalité culturelle de l’Afrique ; et enfin il est impératif que la l’intégration des peuples soit réalisée afin de cimenter la volonté intégrationniste, car en fait, l’attitude des populations maliennes face à celle de la CEDEAO est illustrative du niveau d’écart critique de la conformité de ces deux entités.
La lecture de l’attitude des populations laisse entrevoir une faille dans la cohérence administrative ce qui leur donne raison de ressentir la volonté par les chefs d’Etat de la CEDEAO, de soutenir leur pair, plutôt qu’une manifestation de soutien à l’endroit du peuple malien.
En fait, en outrepassant le processus lointain et analysant la poussée des islamistes et séparatistes touaregs et qui peut remonter de façon immédiate à la révolution libyenne, il convient de comprendre la surprise de l’armée malienne par ces insurgés, par une inconséquente gestion de la paix dans l’attribution des moyens conséquents aux forces de défense et une bonne politique sécuritaire géostratégique, une situation visible dans beaucoup de pays de la sous région.
Un « leadership institutionnel technique » demeure le paradigme adéquat pour promouvoir le développement à partir de l’aménagement du service public6 qui prend en compte de façon effective la bonne gouvernance. En effet, le mode de communication et de communion opéré dans le service public ne permet aucunement une bonne information, objective, des dysfonctionnements et imperfections du système, du fait d’un manque d’importance accordé aux référentiels, qui dans la plupart des cas sont inexistants et confortent le principe d’incohérence.
L’incohérence administrative explique souvent le mode de gestion des finances publiques à travers les allocations budgétaires qui obéissent à des attributions motivées davantage par des soucis de préservations d’intérêts immédiats que par des élaborations adoptées dans une planification de développement.
Par exemple, dans une Afrique qui ne s’est pas encore définitivement départie des coups d’Etats, on a du mal à comprendre que le manque de moyens des forces armées en vue de faire face à l’attaque de bandes armées, au Mali, en Casamance soit accompagnés d’un traitement social inconséquent de la haute hiérarchie militaire.
Dans une Afrique ou les Hommes sont plus forts que les institutions, le Président Obama avait bien raison de dire que l’Afrique a besoin d’institutions fortes, cette incohérence administrative à l’interne est exacerbée par une injustice sociale aux emprises des rapports de forces issus des clivages socioculturels et de corporations socioprofessionnelles, davantage muent par leurs intérêts partisans que l’intérêt général.
A ce niveau, si les différences de traitement, dans les missions de services publics obéissent au statut et au rôle de leurs acteurs tels que inspirées par la Déclaration issue de la Révolution Française de 1789, contrairement dans notre cas où c’est davantage la satisfaction des rapports de forces qui prévaut que la légitimité de l’exigence de l’intérêt général qui est celui de la plupart des membres de la Nation. Au demeurant, cette réalité demeure utopique dans les pays récemment démocratiques ou les institutions sont fragiles.
Dans cette logique qui devrait prévaloir, on dispose d’un Etat fort anéantissant toute velléité de personnification, de patrimonialisation de la chose publique et aucune corporation ne serait crainte en dehors des référents communément établis. Ni l’armée, ni les magistrats, encore moins les hommes politiques ne seront craints, mais respectés. On sera alors dans un système de bonne gouvernance ou tout le processus des actes et actions publics reflètent une clarté et une transparence et l’écart entre le fait et la réalité disparaît, aucune contestation électorale ne sera brandie, tout le processus est stable et tous les acteurs assujettis à des normes.
En définitive, la gouvernance est le seul accusé dans une dynamique multiforme et imbriquant plusieurs paramètres. Cette situation exige intelligence réactivité, innovation et prévention pour ne pas dire prospection, ce que Cheikh Anta Diop avait très tôt compris en pensant à une armée forte et unie avant tout préalable économique durable.
La gouvernance étant le principal accusé pour ne pas verser sur une lamentation altruiste toujours entretenue par un passé déchiré par l’esclavage te le colonialisme, il convient de bien penser le modèle de management africain qui puisse allier les réalités culturelles internes d’avec les exigences de vivre dignement en communauté internationale.
Par Alioune Dione
Docteur en Sciences politique mention relations internationales
Chef de la Division Etudes et Planification à la DEEP/(MFEFMF)
1 Directeur d’études au Centro de investigaciones para la paz (CIP) , Madrid et directeur adjoint du Transnational Institute (TNI), Amsterdam , dans son article « l’Occident en quête d’un ennemi total », Manière de Voir No 107, Monde diplomatique, Le basculement du Monde ; il illustre le caractère supra national des revendications islamistes et fait ressortir des éléments pertinents de cette instabilité politico religieuse soutenue par l’entêtement des occidentaux à ne pas reconnaître l’effet des politiques économiques exclusives du Nord avec le système de Bretton-Woods
2 Sunnites est appréhendés au sens social en tant que groupe identitaire et au non au plan philosophique car aucune doctrine islamique ne peut se départir de la Sounna qui est l tradition prophétique. L’explication de la configuration de groupes communautaires islamiques s’explique par les écoles et les pensées ce qui pose la problématique de la compréhension philosophique de l’Islam que le Professeur Souleymane Bachir Diagne explique dans son ouvrage «Philosopher en Islam »
3 Voir Souleymane Bachir Diagne dans son ouvrage sur le soufisme : «Comment philosopher en Islam ». qui est en quelque sorte une reconstruction de la pensée islamique.
4 Lire Christine Delphy : L’Ennemi principal. Penser le genre, Syllepse, Paris 2001, l’ouvrage fait montre d’un mépris et des violations des droits élémentaires des femmes dans la Guerre d’Afghanistan par les Puissances Occidentales, particulièrement les Etats-Unis.
5 Andre Joyal explique les quatre principes qui sous tendent le développement local, il souligne la nécessite d’asseoir cumulativement la démocratie, la justice sociale, l’efficacité économique et la cohérence administrative,
6 Aspect ressorti d’une thèse de recherche intitulée « Financement du développement : place de la diplomatie dans le processus de planification des projets et programmes de l’Etat du Sénégal, étude comparative des cas de l’USAID, du PNUD, de la Belgique, de l’UE et de la BID » par Alioune Dione.
Cette étude a démontre que dans le cadre du partenariat avec certains bailleurs, la volonté politique qui est bien perceptible est souvent biaisée au plan de l’efficacité par des dysfonctionnements au plan institutionnel du au mode d’organisation administrative, qui échappe techniquement a la haute hiérarchie. Ce ressentiment est partagé par les cadres qui exécutent ces projets et programmes et les bailleurs et partenaires techniques et financiers.
