22-06-2013 11:35 - Islam mazouté (5)

Islam mazouté (5)

Terrorisme islamiste ? Terrorisme islamique ? Ou, plutôt, islam terrorisé ? Affublé du terrorisme comme d’un masque grotesque, une caricature obscène. Pour nous, musulmans lambdas, associer terrorisme et islam, ça a quelque chose de contre-nature. Une incongruité qui ne correspond, en rien, à ce que nous apprenons et vivons, quotidiennement, de notre religion.

Corruption ? Manipulations ? Convulsions ? On a vu, au cours des précédentes livraisons, combien les enjeux du jihadisme moderne étaient liés à des considérations guère religieuses. La pollution va beaucoup plus loin encore… Parviendra-t-elle à son but ?

Avant 2005, les saisies de cocaïne avoisinaient la tonne, dans toute l’Afrique. Mais, de cette date à 2008, elles vont en cumuler, pour la seule direction de l’Europe, quelque quarante-six, pour atteindre, aujourd’hui, une cinquantaine par an. La quasi-totalité du trafic s’organise à partir de l’Afrique de l’Ouest.

La filière la plus occidentale – la plus active, semble-t-il – met en relation la Guinée-Bissau, le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc. Au centre, c’est de toute la côte septentrionale du golfe de Guinée que la cocaïne remonte vers la Méditerranée, par le Mali et l’Algérie. Plus à l’Est, les mafias ghanéennes et nigérianes, installées, de longue date, dans le crime international, se disputent les circuits jusqu’aux rives maritimes libyennes et tunisiennes.

Mais bien d’autres acteurs participent au festin : cartels colombiens, Cosa Nostra italienne, par exemple, tandis que se développe tout un fourmillement d’organisations plus localisées, notamment dans les pays où l’autorité de l’Etat est faible.

Si la complicité de douaniers, gendarmes et autres petits fonctionnaires ne fait aucun doute, l’implication d’hommes d’Etat, de hauts gradés de l’armée et de proches de certains présidents – quand on voit les soucis judiciaires d’un Noël Mamère, inutile d’en préciser davantage – est périodiquement évoquée, sans que les soupçons n’aient été encore étayés par d’assez catégoriques preuves.

Dans des pays où la majeure partie des activités économiques et financières se déroulent hors de tout cadre formel, c’est bien compréhensible… Le risque est celui d’une « mexicanisation » ou d’une « colombanisation » de l’Afrique de l’Ouest : des réseaux criminels deviendraient paramilitaires, gangrénant l’Etat, et des mouvements armés se transformeraient en organisations criminelles.

Trafics en tout genre

Les trafics s’interpénètrent d’autant plus aisément qu’ils empruntent souvent les mêmes routes. Il semble, ainsi, que la cellule jihadiste responsable des assassinats d’Aleg, comprenant Abderrahmane Ellibi, Maarouf Ould Haïba, Mohamed Ould Chabarnou, Sidi Ould Sina et Taghi, se soit d’abord formée dans le commerce de voitures volées et la falsification des cartes grises, à partir du grand marché informel de Casablanca où convergent tous les véhicules dérobés en Europe de l’Ouest, avant d’être dispatchés, via Nouadhibou, Nouakchott, la route de l’Espoir et le second marché de Bamako, dans toute l’Afrique occidentale.

Comme ailleurs, c’est souvent en prison que se forgent les plus étranges arrangements entre crime et religion, la promesse benladenesque d’une absolution éternelle, contre estampillation alqahideuse de leurs activités, suffisant à convaincre les moins regardants, sinon les plus ignares, de nos Billy-the-Kid du désert.

Mais il y a d’autres sources d’inspirations : séjours plus ou moins longs en quelque zone « pérennisée » de combat (Afghanistan, Somalie, Irak ou, plus récemment, Libye et Syrie), fréquentation variablement assidue, à proximité de Nouakchott, de quelque mahadra ; plus souvent infiltrée, notons-le bien, par des élèves enivrés de hauts faits jihadistes, que favorables à des outrances fort peu traditionnelles en Mauritanie…

Ajoutons, au pactole de la drogue qu’on évitera, bien évidemment, d’attribuer aux seuls jihadistes – réduire ceux-ci à l’étiquette narcotrafiquants semble, tout de même, un tantinet simpliste – l’apport, probablement plus certain, des quelques dizaines de millions d’euros rapportés par le filon des otages.

Sans s’attarder, ici, sur l’énorme marché d’armes (1) qu’a brutalement généré la chute de Khadafi – « La » déstabilisation majeure, avant celle de l’Etat malien concluant la manœuvre, l’une et l’autre indispensables au « bon » déroulement de la stratégie franco-états-unienne – faudrait-il, également, comptabiliser, dans les caisses de l’AQMI et consorts, les droits d’octroi prélevés sur le trafic des émigrants clandestins ? Et celui des vrais et faux médicaments ?

Probablement oui, alors qu’on se serait, ingénument, plutôt attendu à ce que la domination de si farouches soldats de l’islam éradiquât de telles injustes pratiques. Faudrait-il, en outre, se résigner – à l’instar de Bilal Hicham, nigérien de nationalité et seul africain sub-saharien à diriger une katiba à Gao, déclarant, après avoir déserté, courant 2012, son unité MUJAO basée dans la ville : « Ils n’ont rien de musulmans. Ils tuent, violent et volent » ? – à entendre que le pouvoir de la violence n’a jamais d’autre issue que la violence du pouvoir ?

On apprend, dernièrement, qu’une katiba du même MUJAO serait formée de recrues locales, issues de tribus Songhaï, alors que les quatre autres seraient essentiellement composées de maures mauritaniens, les combattants bérabiches ayant, pour la plupart, suivi Omar Ould Hamaha, dans sa fondation, fin 2012, d’un nouveau mouvement, Ansar Al Charia.

Un pas, donc, vers l’impérative « déracialisation » – impérative pour le projet, affiché, des jihadistes sahariens – d’un conflit malien hanté par la problématique entre Touaregs et Négro-maliens ? Plus généralement, de l’exploitation de l’homme – et de la planète – par l’homme… A cet égard, ce n’est pas vraiment un hasard que le premier – et unique à ce jour, que Dieu nous préserve d’un second ! – kamikaze mauritanien fût noir.

Deuxième d’une famille de huit enfants, entre un père ex-boulanger reconverti en gardien de parking et une mère couturière occasionnelle, le petit Moussa grandit dans la pauvreté, à l’instar de la grande majorité des Haratines.

Après avoir raté deux fois son bac, il part au turbin, quittant, tous les matins au petit jour, la maison familiale, dans le quartier populaire de Basra, à Nouakchott, pour se poster à proximité de la Polyclinique, avec les journaliers – manœuvres, peintres, menuisiers, etc. – alignés le long du trottoir, en l’attente d’une hypothétique embauche.

C’est ainsi : le destin ordinaire d’un harratine, en Mauritanie, c’est de travailler de ses mains. Moussa avait bien tenté de conjurer le sort, en 2008, en cherchant à intégrer le corps de la gendarmerie. En vain. Il revint donc arpenter le trottoir.

Est-ce là que les frères Ould Hmeïda vinrent lui proposer son dernier boulot ? Actionner le bouton d’une ceinture d’explosifs nouée autour de la taille, un certain 8 août 2009, devant l’ambassade de France à Nouakchott… On en rirait, si ce n’était pas si triste…

Vertus apaisantes

Aura-t-on suffisamment entendu, maintenant, que le terrorisme, en islam, c’est comme une marée noire le long du plus beau littoral ? Certes, des réactions démesurément violentes à des conjonctures mal maîtrisées, il y en eut, en terres d’islam comme ailleurs, bien avant que les pétroliers ne polluent le Monde.

Les massacres perpétrés par un Tamerlan ou un Mohamed de Ghur (2) sont bel et bien écrits, en lettres de sang, dans les cahiers de l’Histoire. Mais, a contrario de ce qui s’est longtemps passé en Occident où leur fréquence conduisit, banalement, à des conséquences génocidaires, ces convulsions se conclurent, toujours, en terres d’islam, par de longues périodes de paix sociale.

Les splendeurs civilisatrices des Timurides et des Ghurides sont tout aussi réelles que les excès de leur fondateur respectif. S’il fallut deux cents ans, à l’Inquisition, pour effacer, du cœur des Espagnols, sept siècles d’islam, les communautés juives et chrétiennes étaient, en maintes régions du monde musulman, encore bien vives et puissantes, au début de la Première guerre mondiale, quelque treize siècles, donc, après la descente des premiers Saints Versets.

Valeurs apaisantes de l’islam d’autant plus actives qu’elles sont populaires. Mais, avec les « trois blessures : la domination politique, l’exploitation économique et l’invasion culturelle » (3) portées, par l’Occident, à l’Oumma, de 1850 à aujourd’hui, avec la pesante constance signalée ci-dessus ; et leur aggravation, quotidienne, par des élites sociales locales variablement dégondées des principes sociaux fondamentaux de l’islam ; les masses populaires souffrent.

Sans cesser, néanmoins, de pressentir que leur guérison passera, nécessairement, par un approfondissement de ce qui les relie, c’est-à-dire, de leur vie religieuse, dans toutes ses dimensions : naturelle, morale et spirituelle.

Dans cette quête de médication, innombrables sont les chercheurs et c’est bien la caractéristique de l’islam, intimement communautaire, que de permettre cette profusion. Mais, en définitive, ne prévaudront que celles qui seront réellement efficaces. Tout à la fois les plus souples et les plus profondément fidèles au Divin Message.

Cette confiance irréductible laisse également à penser que tout ce qui arrive, en ces tâtonnements tous azimuts, est nécessaire : la corruption éhontée comme le plus obtus jihadisme. Il eût été stupéfiant que la Mauritanie, aux prises avec la fulgurante révolution sociétale qu’on sait, échappât à cette double morsure. Mais rien n’oblige à se mettre dans la gueule du loup. Si nous avons, tous, mission de médecin, veillons, tout de même, à ni contracter ni inoculer la rage… Et Dieu, certes, est le Savant.

Ian Mansour de Grange


Notes

(1) : dont il y aurait, cependant, énormément à dire, notamment en ce que s’y agitent toutes les manipulations évoquées ci-haut. Voir, Laurent Léger – « Trafics d'armes, enquête sur les marchands de mort », Flammarion, Paris, 2006.

(2) : Voir, notamment, Ian Mansour de Grange – « GENS DU LIVRE, en Eurasie occidentale, Afrique du Nord et Sahel, des premiers siècles de l’ère chrétienne à la révolution thermodynamique », Editions de la Librairie 15/21, Nouakchott, 2012.

(3) : Ramadan, Tariq – « Aux sources du renouveau musulman », Bayard Éditions/Centurion, 1998





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