03-07-2013 00:53 - La Tunisie va-t-elle devenir une terre de djihad?

La Tunisie va-t-elle devenir une terre de djihad?

Les 4 et 5 juillet prochains, François Hollande effectuera une visite officielle en Tunisie, la première d’un président français depuis la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011.

Derrière l’apparente unité que ne manqueront pas d’afficher les membres de la troïka au pouvoir – le président Moncef Marzouki (CPR, nationaliste), le premier ministre Ali Lârayedh (Ennahda, islamiste) et le président de l’Assemblée constituante, Mustapha Ben Jaafar (Ettakatol, social-démocrate) –, il visitera un pays en crise, plus divisé que jamais, et qui s’interroge sur son identité et son avenir collectif.

Cette crise est d’abord économique. Certes, la Tunisie a survécu à sa révolution et son appareil productif n’a pas connu les destructions observées chez le voisin libyen.

Mais, derrière un taux de croissance rassurant (3,6% en 2012), se cache une réalité préoccupante. Les investissements étrangers sont en net recul (-6,5% début 2013; -13,4% depuis 2010) et le secteur touristique (7% du PIB) est sinistré.

Le taux de chômage officiel s’élève à 16,5% (33,2% chez les diplômés du supérieur). L’inflation a atteint en mars 6,5%, un record depuis cinquante ans, et les finances publiques sont en berne (5,9% de déficit budgétaire prévus pour 2013). L’économie tunisienne souffre d’un Etat affaibli, de l’attentisme des investisseurs et de l’image dégradée que renvoie le pays.

La crise est aussi institutionnelle. Au lendemain des élections du 23 octobre 2011 qui ont permis aux islamistes d’Ennahda d’arriver en tête (37% des voix, 89 sièges sur 217), l’Assemblée nationale constituante (ANC) s’était fixé une année pour rédiger une nouvelle Constitution. Celle-ci devait conduire à de nouvelles élections générales.

Or, huit mois après l’échéance fixée, les partis politiques ne sont toujours pas parvenus à s’entendre sur le contenu de la loi fondamentale, qui multiplie contradictions et formulations ambiguës. Le 20 juin 2013, l’ANC, qui devait examiner une troisième version «définitive» de la Constitution, a repoussé une nouvelle fois les débats. Envisagées en mars 2013, les élections ont été ajournées à octobre et l’on parle désormais de 2014.

Cette prolongation de la transition est source de tensions. Elle pose la question de la légitimité des autorités actuelles, accusées d’avoir outrepassé la date limite de leur mandat. Elle ébranle le fragile équilibre politique édifié au lendemain de la révolution et qui repose sur une coalition: démission du premier ministre islamiste Hamadi Jebali en février 2013; motion de censure déposée contre le président Marzouki, au moment où le général Rachid Ammar, chef d’état-major des armées, héros de la révolution et garant de l’unité du pays, vient de donner sa démission.

Plus encore, cette prolongation contribue à une radicalisation de la scène politique: tandis que les islamistes cherchent à manipuler la Constitution pour ouvrir la voie à l’instauration de la charia, un projet de loi dite «de protection de la révolution» vise à exclure de la vie politique tous ceux qui ont servi sous le régime de Ben Ali. Une initiative à hauts risques, qui rappelle la campagne de débaassification de l’Irak ou la loi d’exclusion adoptée récemment en Libye.

Enfin, elle favorise le développement de l’insécurité. Car aux règlements de comptes locaux post-révolution a succédé une violence d’origine islamiste: coups de force des salafistes dans les universités ou contre les artistes; affrontements avec les syndicalistes de l’Union générale tunisienne du travail; destruction de lieux de culte soufis; mise en place de tribunaux islamiques dans la petite ville de Séjnane; attaque de l’ambassade des Etats-Unis en septembre 2012; actions des «Ligues de protection de la révolution», bras armé officieux d’Ennahda, qualifié de «conscience de la révolution» par Rached Ghannouchi, le président du parti islamiste.

Cette dégradation de la situation sécuritaire a culminé avec, en octobre 2012, le lynchage mortel d’un responsable politique et, le 6 février 2013, l’assassinat du très populaire leader de gauche Chokri Belaïd.

Ces événements ont bouleversé les Tunisiens et mis les dirigeants d’Ennahda en accusation. Taxé au mieux d’incompétence et de laxisme envers les radicaux, au pire de manipulation et de connivence à des fins électorales ou pour imposer un agenda caché – une islamisation par le bas –, Ennahda a échoué dans sa tentative d’apparaître en parti du «juste milieu».

Il a alors tenté de jouer les arbitres en condamnant aussi bien les «excès des laïques» (fermeté du doyen de l’Université de la Manouba contre le port du niqab; propos du rappeur Weld El 15 contre la police; activisme de la Femen Amina) que les exactions salafistes, au risque d’apparaître liberticide ou «ennemi de l’islam».

Ce changement de stratégie a conduit à un regain de violence: affrontements entre les forces de l’ordre et le groupe Ansar al-Charia (les partisans de la charia), qualifié de «terroriste» par le premier ministre; traque sanglante, depuis des mois, d’une cellule djihadiste retranchée dans le djebel Chambi, non loin de l’Algérie (27 victimes, dont trois morts dans les rangs de l’armée). Une fermeté tardive, sur fond de négociations avec le FMI d’un prêt de 1,75 milliard de dollars.

La Tunisie serait-elle en passe de devenir une terre de djihad? La prochaine étape sera-t-elle celle d’une vague d’attentats visant les symboles de l’Etat et les intérêts étrangers? En jouant aux apprentis sorciers, par leur inexpérience et incompétence, mais aussi leur propension à limiter le champ des libertés, les dirigeants d’Ennahda vont-ils précipiter la Tunisie dans le chaos?

Si, deux ans après le soulèvement qui a uni les Tunisiens contre la dictature, deux Tunisie semblent se faire face, qui opposeraient les laïques et progressistes aux conservateurs islamistes, on aurait tort de sous-estimer les dynamiques en cours au sein de ces deux mouvances, ou de surévaluer le poids de l’islam politique au sein d’une société dont l’identité ne peut être réduite à sa seule composante musulmane.

Les chefs d’Ennahda sont en train d’apprendre que la démocratie n’est pas réductible à une prise de pouvoir par les urnes

L’exercice du pouvoir ébranle le parti Ennahda, qui peine à cacher ses divisions. Ses dirigeants sont en train d’apprendre que la démocratie n’est pas réductible à une prise de pouvoir par les urnes, qu’une fois qu’ils sont élus, elle les contraint à des devoirs, et que pour résorber le chômage, gérer les finances publiques, tenir les engagements internationaux, assurer la paix sociale ou garantir les libertés, l’islam «n’est pas la solution».

Ils ont surtout pris conscience de leur discrédit et du poids électoral tout à fait relatif qu’ils représentent (63% des électeurs n’ont pas voté pour eux en 2011), face à une opposition qui tend à se rassembler autour d’un leader charismatique, laïque et patriote, héritier de Bourguiba: l’ancien premier ministre Beji Caïd Essebsi.

Si celui-ci ne se voit pas barrer la route par une limite d’âge qu’Ennahda aimerait imposer dans la Constitution, l’avenir de la Tunisie pourrait prendre une nouvelle direction. Sitôt la Constitution adoptée, le combat devrait à nouveau se jouer dans les urnes.

Mais le parti islamiste, qui ne bénéficiera cette fois-ci d’aucune «prime à l’opprimé», n’est pas certain d’en sortir vainqueur. Si certains de ses dirigeants, tel Hamadi Jebali, se voient déjà en candidats d’un pôle islamique «réformateur», sur le modèle de l’AKP turc, ils devront plus que jamais apprendre à composer avec les représentants d’une Tunisie plurielle, tolérante et ouverte sur le monde, sans doute plus «méditerranéenne» qu’arabo-musulmane.

Initiatrice du «Printemps des peuples arabes», la Tunisie pour- rait une nouvelle fois marquer sa singularité, sitôt chassés les démons de la transition. Elle en a les capacités.

Vincent Bisson
Géographe et politologue, directeur de l’Arab Analysis (ARAN) à Paris





Les articles, commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité



Commentaires : 0
Lus : 1121

Postez un commentaire

Charte des commentaires

A lire avant de commenter! Quelques dispositions pour rendre les débats passionnants sur Cridem :

Commentez pour enrichir : Le but des commentaires est d'instaurer des échanges enrichissants à partir des articles publiés sur Cridem.

Respectez vos interlocuteurs : Pour assurer des débats de qualité, un maître-mot: le respect des participants. Donnez à chacun le droit d'être en désaccord avec vous. Appuyez vos réponses sur des faits et des arguments, non sur des invectives.

Contenus illicites : Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Sont notamment illicites les propos racistes ou antisémites, diffamatoires ou injurieux, divulguant des informations relatives à la vie privée d'une personne, utilisant des oeuvres protégées par les droits d'auteur (textes, photos, vidéos...).

Cridem se réserve le droit de ne pas valider tout commentaire susceptible de contrevenir à la loi, ainsi que tout commentaire hors-sujet, promotionnel ou grossier. Merci pour votre participation à Cridem!

Les commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité.

Identification

Pour poster un commentaire il faut être membre .

Si vous avez déjà un accès membre .
Veuillez vous identifier sur la page d'accueil en haut à droite dans la partie IDENTIFICATION ou bien Cliquez ICI .

Vous n'êtes pas membre . Vous pouvez vous enregistrer gratuitement en Cliquant ICI .

En étant membre vous accèderez à TOUS les espaces de CRIDEM sans aucune restriction .

Commentaires (0)