29-06-2023 20:16 - Reportage. En Mauritanie, le divorce est une fête

 Reportage. En Mauritanie, le divorce est une fête

Courrier International - Dans cette République islamique, le divorce ne signifie pas la marginalisation ou la relégation sociale de la femme. Bien au contraire. Souvent à l’initiative de la séparation, s’étonne “The New York Times”, les Mauritaniennes y voient l’occasion de s’autonomiser. Et elles le fêtent joyeusement.

La tatoueuse au henné se penche sur la main de sa cliente, tout en jetant un coup d’œil à son smartphone pour reproduire au mieux les motifs choisis par la jeune femme.

Dans cette ancienne ville au cœur du désert mauritanien, Iselekhe Jeilaniy, assise sur une natte, veille à ce que le henné fraîchement appliqué ne bave pas. Elle connaît bien cette cérémonie du henné pour l’avoir déjà vécue à la veille de son mariage.

Mais elle ne se marie pas. Elle va divorcer. Le lendemain, elle organise une grande fête pour son divorce.

“Votre attention s’il vous plaît, ma fille Iselekhe est maintenant divorcée !” La mère d’Iselekhe Jeilaniy interpelle les habitants de la ville avec des youyous et un plateau en plastique sur lequel elle tambourine. Puis elle se montre rassurante, comme le veut la tradition, disant que le mariage s’est terminé plus ou moins à l’amiable :

“Elle a survécu, et son ex-mari aussi.”

La jeune divorcée glousse en regardant son téléphone. Elle est occupée à poster des photos de son henné sur Snapchat – l’équivalent moderne du faire-part de divorce.

Dans de nombreuses cultures, le divorce est considéré comme un échec et est parfois stigmatisé. Mais en Mauritanie, non seulement cet événement est banal, mais il est l’occasion de faire une grande fête, un moyen d’annoncer que la jeune divorcée est à nouveau libre.

Un record mondial

Depuis des siècles, les femmes se réunissent entre elles pour manger, chanter et danser à l’occasion des divorces. Aujourd’hui, cette tradition s’adapte à la génération selfie, avec des gâteaux aux glaçages élaborés et des stories sur les réseaux sociaux, en plus de la nourriture et de la musique traditionnelles.

Dans ce pays qui compte pratiquement 100 % de musulmans [le pays est une République islamique. La Constitution de 1991 fait de l’islam la religion d’État et de la charia la loi du pays], le divorce est fréquent. Et de nombreuses personnes ont été mariées cinq à dix fois, voire 20 fois pour certains.

Selon certains universitaires, la Mauritanie détient le record mondial du taux de divorce, même si les données ne sont pas très fiables puisque, très souvent, les procédures de divorce ont lieu oralement et non par écrit [Selon les chiffres de 2001, à Nouakchott, 39 % des femmes y avaient contracté au moins deux mariages. Mais les chiffres sont supérieurs depuis, on estime que le taux de divorce varie entre 42 % et 49 %].

La force du matriarcat

Si le divorce est tellement fréquent, estime Nejwa El-Kettab, une sociologue qui étudie la place des femmes dans la société mauritanienne, c’est en partie parce que la communauté maure a hérité de ses ancêtres berbères une forte “tendance au matriarcat.”

Les festivités à l’occasion d’un divorce étaient un moyen pour les communautés nomades du pays de diffuser la nouvelle du changement de statut d’une femme. Contrairement à d’autres pays musulmans, les femmes en Mauritanie jouissent de beaucoup de libertés, dit-elle, et elles peuvent même poursuivre ce qu’elle appelle une “carrière matrimoniale”.

“Une jeune femme divorcée n’est pas considérée comme une paria, assure El-Kettab, Au contraire, son expérience ne la rend que plus désirable, ajoute-t-elle. Le divorce peut même être un atout.”

Iselekhe Jeilaniy rajuste soigneusement sa melfha, un long voile qui la recouvre de la tête aux pieds, d’un blanc éclatant pour mettre en valeur son henné. Sa mère, Salka Bilale, de son côté, pose pour les photos de sa future campagne.

Salka Bilale a également divorcé très jeune, elle est devenue pharmacienne et ne s’est jamais remariée. Elle est aujourd’hui candidate aux élections pour devenir la première femme députée de Ouadane, une ville de quelques milliers d’habitants, qui vivent dans de simples maisons de pierre adossées aux ruines de la vieille ville presque millénaire [la Constitution de 2005 réserve aux femmes un quota minimal de 20 % dans les différentes assemblées].

C’est grâce à son divorce que Salka Bilale est devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Mariée très jeune, alors qu’elle voulait faire des études de médecine, elle a demandé le divorce quand elle s’est rendu compte que son mari multipliait les aventures. Son ancien mari, aujourd’hui décédé, ne voulait pas se séparer d’elle, alors il lui a coupé les vivres avant de lui concéder 30 dollars par mois pour élever leurs cinq enfants.

Malgré ses problèmes d’argent, Salka Bilale a ouvert un commerce et a réussi à économiser suffisamment pour reprendre des études. L’année dernière, un nouvel hôpital a ouvert à Ouadane, et, à 60 ans, elle a enfin pu travailler dans le secteur médical.

L’expérience de ses filles est très différente. Iselekhe Jeilaniy a attendu d’avoir 29 ans pour se marier, et sa sœur Zaidouba, 28 ans, a pour l’instant refusé toutes les propositions de mariage pour se consacrer à ses études et travailler.

Un moyen d’autonomisation

De nombreuses femmes trouvent que le divorce leur octroie une liberté dont elles n’auraient jamais rêvé avant ou pendant leur mariage, surtout le premier. L’ouverture d’esprit des Mauritaniens en matière de divorce – qui est d’une grande modernité en apparence – coexiste avec des pratiques très traditionnelles concernant les premiers mariages. Les parents choisissent le marié et donnent leur fille en mariage quand elles sont encore très jeunes. Plus d’un tiers des femmes sont déjà mariées à l’âge de 18 ans. Et les femmes n’ont pas leur mot à dire dans le choix de leur époux.

Une autre habitante de Ouadane, Lakwailia Rweijil, a été mariée pour la première fois quand elle était adolescente. Son père avait organisé la cérémonie sans l’avertir et l’avait mise devant le fait accompli.

Elle n’a pas attendu longtemps pour divorcer. Elle a ensuite été mariée et divorcée plusieurs fois au cours des vingt années qui ont suivi.

Lakwailia Rweijil a beau avoir eu six maris, elle n’a pas pu en choisir un seul. Elle reconnaît qu’elle ne s’“attache pas vraiment”.

“Ceux qui veulent m’épouser m’épousent, et ceux qui partent, tant pis pour eux.”

Elle a quand même eu son mot à dire sur les séparations. Du point de vue du droit, et selon certaines circonstances, les femmes peuvent être à l’origine du divorce en Mauritanie, et même si techniquement ce sont les hommes qui demandent le divorce, il est souvent à l‘initiative des femmes.

Les femmes obtiennent généralement la garde des enfants. Mais ce sont souvent elles qui assument leur charge financière. Car si les hommes sont légalement tenus d’assurer la subsistance de leur progéniture, c’est assez rare qu’ils le fassent.

Même si toutes les femmes n’ont pas l’intention de divorcer, en cas de séparation, il est plus facile pour elles de recommencer leur vie que dans de nombreux autres pays, estime El-Kettab, la sociologue, parce que la société les soutient au lieu de les condamner.

“Tout est simple, il est plus facile de tourner la page.”

Et ce soutien inconditionnel s’exprime à travers les réjouissances organisées pour les divorces.

Cérémonie de démariage

Iselekhe Jeilaniy a divorcé parce que son mari était trop jaloux et qu’il lui interdisait même parfois de sortir. Elle a dû attendre trois mois pour finaliser son divorce et organiser sa fête, un laps de temps minimum pour s’assurer que l’épouse n’est pas enceinte. Si c’est le cas, le couple doit attendre la naissance de l’enfant.

Pour sa fête de divorce, Iselekhe Jeilaniy s’est soigneusement maquillée et a souligné ses sourcils de poudre dorée, comme elle l’avait vu sur YouTube.

Enveloppée dans une melfha indigo, elle sort de chez elle et se dirige vers la fête, organisée par une amie de sa mère dans le salon de sa modeste maison en pierre.

Les femmes mangent des dattes qu’elles trempent dans de la crème en conserve. Elles se servent en viande de chameau et en oignons avec des gros morceaux de pain. Ensuite, elles mangent du riz à même un grand plat, en faisant des boulettes dans la paume de leur main tout en discutant. À l’extérieur, des jeunes garçons observent à travers les fenêtres ouvertes, cette assemblée de plus en plus bruyante. Les maisons, à Ouadane, donnent directement sur la rue.

D’autres femmes arrivent, et les chants peuvent commencer. Celles qui ont connu de nombreux divorces et ont déjà assisté à de nombreuses fêtes de ce genre entonnent des chansons qui parlent d’amour et ensuite du prophète Mahomet – une musique du désert rythmée, envoûtante et parfois tragique, accompagnée uniquement par des percussions et les battements des mains.

Des youyous virtuels

La Mauritanie, une terre de nomades, de chameaux et de paysages lunaires, est parfois appelée le “pays aux millions de poètes”. Ici, même le divorce est poétique.

“Il y a tellement de poèmes écrits sur la séduction exercée par les femmes divorcées”, raconte Elhadj Ould Brahim, professeur d’anthropologie culturelle à l’université de Nouakchott. On est très loin, souligne-t-il, de ce qui se pratique dans la plupart des pays du monde musulman, et notamment au Maroc, voisin immédiat de la Mauritanie, où la stigmatisation sociale est tellement forte que le “divorce équivaut pour une femme à une condamnation à mort”.

Aujourd’hui la poésie sur le thème du divorce, reconnaît Ould Brahim, est plus visuelle et se diffuse sur les réseaux sociaux.

“Les youyous sont désormais virtuels et ont lieu sur Snapchat”, dit-il.

Les tantes de la jeune divorcée sont arrivées et se laissent tomber sur le tapis près d’Iselekhe Jeilaniy, qui a passé une bonne partie de la fête sur son téléphone à envoyer des messages et à poster des selfies. La fête touche à sa fin.

Salka Bilale regarde sa fille aînée. “Il n’y a que les hommes et le mariage qui l’intéressent, déplore-t-elle. Moi, à son âge, je voulais déjà faire de la politique.”

La jeune sexagénaire se lève. Si sa fille ne veut pas profiter de son statut de divorcée pour faire carrière et gagner son indépendance, alors Salka va se concentrer sur la sienne. Elle se dirige vers la cuisine, où elle a repéré des électeurs potentiels.

“Je compte sur les jeunes pour récolter des voix”, dit-elle.

Ruth Maclean
The New York Times (New York)


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