11-02-2024 14:30 - Crise du foncier rural à R’Kiz, les réminiscences d’une histoire d’esclavage rural qui remonte dans la nuit des temps en Mauritanie

Crise du foncier rural à R’Kiz, les réminiscences d’une histoire d’esclavage rural qui remonte dans la nuit des temps en Mauritanie

Future Afrique - C’est un véritable recul dans le domaine des lois nationales et des conventions internationales sur les droits humains qui se dessine à travers les évènements en cours dans la Moughataa de R’Kiz au Trarza, où la paysannerie harratine est dépossédée de ses terres agricoles au profil de la féodalité locale soutenue par l’Etat mauritanien.

La tension est vive dans l’ensemble du département de R’Kiz et à l’intérieur de la ville. Déjà, les manifestants harratines soutenus par les activistes du mouvement IRA (Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste) sont galvanisés par la présence de leur président, le député Birame Dah Abeid, ainsi que par celle des trois autres parlementaires du mouvement, Marième Mint Cheikh, Ghamou Mint Achour et Aminata Bougal Dia.

Depuis plus d’une semaine, les marches pacifiques organisées par les manifestants sont matées dans le sang par plusieurs unités de forces de l’ordre dépêchés depuis Nouakchott.

Plus d’une dizaine d’arrestations ont été signalées, des blessés dont certains graves évacués dans les hôpitaux de Nouakchott, à l’image de Mohamed Boushab, le crâne fendu par un coup de matraque, ou encore, Mohamed Nouh qui souffre de plusieurs contusions et ecchymoses. Dans les rangs des détenus également, plusieurs femmes dont certaines à qui la police refuse de donner le sein à leurs bébés restés avec leurs familles et présentés devant les locaux du commissariat de R’Kiz.

A la base de la crise

La crise sociale à R’Kiz a été déclenchée par le partage jugé léonin des parcelles de terre agricole par les paysans locaux. Ces parcelles ont de tout temps été exploitées par les paysans harratines, même si la propriété collective des terres était inscrite au nom de la tribu Tajakanet à laquelle ils sont rattachés par d’anciens liens de servitude.

Ainsi, 90% des terres auraient été distribuées au profit de la tribu Tajakanet et seules 10% seraient revenus aux populations harratines, qui se sont senties lésées. Ces dernières vivent exclusivement de l’agriculture et ont toujours été lésées dans l’accès à la terre de culture. Ainsi, ce sont des milliers de paysans qui devront retrouver les carcans de l’esclavage agricole avec la complicité des autorités mauritaniennes.

Menaces de mort et représailles

Dans la foulée, et non contente de l’appui apporté par l’appareil sécuritaire de l’Etat, la tribu Tajakanet et ses neuf factions, comptaient faire une descente le samedi 10 février 2024 à R’Kiz pour affronter les militants d’IRA et le président Birame Dah Abeid. Leurs chefs ont d’ailleurs publiquement proféré des menaces de mort, restés impunis, contre le député et Prix des Nations Unies pour les droits de l’homme.

Une dérive sécuritaire grave qui, si elle n’est pas contenue par les autorités, risque de déclencher une confrontation raciale aux conséquences dangereuses pour la Mauritanie, selon plusieurs observateurs.

Appel à la mobilisation

Présent à R’Kiz depuis quelques jours, en compagnie des députés et des militants de son mouvement, le président Birame Dah Abeid multiplie les sorties médiatiques et les audios sur les réseaux sociaux pour alerter l’opinion publique nationale et internationale sur les évènements dangereux qui se déroulent à R’Kiz.

Pour l’instant, les autorités mauritaniennes restent muettes sur les tenants et aboutissants de la crise sociale qui couve dans cette partie du Trarza. La réponse du Ministère de l’Intérieur qui gère ce dossier semble porter plutôt sur la manière forte et la répression aveugle.

Retour sur le passé

Les évènements actuels qui se passent à R’Kiz rappellent que l’accès des terres agricoles aux populations harratines restent encore un rêve inachevé.

Dans les années 70 et 80, la révolte des populations harratines qui s’étaient soulevées contre les prélèvements obligatoires opérées par les féodaux sur leurs récoltes sous formes de dîmes et d’impôts tributaires, avait pourtant abouti à la libération de plusieurs adwabas en Assaba, au Gorgol et au Brakna.

Dans son Manuel de capitalisation de l’expérience d’émancipation des villages adwaba, Dr. Mariella Villasante avait décrit l’enjeu que constitua à l’époque la réorganisation de l’accès à la terre cultivable par les paysans harratines. Ces derniers n’avaient que des droits de culture pour lesquels ils payaient des redevances. Elle a rapporté les conflits qui avaient éclaté à l’époque au Tagant, mais aussi dans le village de Leklewa en 1970, ou encore dans l’oued Achram en 1976, où les Torkoz voulaient conserver leurs droits sur les parcelles cultivables au détriment des harratines. Comme arme de combat, les cultivateurs décidèrent de ne pas travailler dans ces terres et les maîtres furent forcer de céder leurs parcelles à bon marché.

Ce fut le même cas dans les adwabas de Tekobra, Monguel, Agueilat, Ghabra, où les jeunes révolutionnaires ont dû affronter leurs propres pères utilisés par les féodaux pour briser leur élan. Les évènements de Ghabra en 1981 offrent un bel exemple du refus des harratines de payer les redevances coutumières (leghrama) pour l’usage des terres. L’engagement des femmes et des jeunes avait permis d’accélérer l’adhésion des masses aux objectifs du mouvement.

Le plus marquant dans l’histoire, est que la tribu Tajakanet a toujours été à la source des conflits pour l’accès des harratines à la terre agricole, comme ce fut le cas dans la Moughataa de Barkéol avec les Oulad Ahmed, ou encore à Monguel.

Comme dans les zones libérées de Barkéol, Ghabra, Moït, Bourat et Mal, les populations de R’Kiz, selon les observateurs, ne se libéreront de l’emprise féodale que par la lutte pacifique pour la rétrocession de leurs droits, surtout que le contexte actuel leur est favorable avec l’existence d’un arsenal juridique et des conventions internationales sur les droits de l’homme ratifiées par la Mauritanie.

Cheikh Aïdara





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