21-10-2026 17:16 - Quand la valeur des réalisations dépasse les limites du mandat / Dr Abdel Jelil El Moustapha
Le Quotidien de Nouakchott -- Dans la vie politique, toutes les échéances ne marquent pas la fin d’expériences réussies, et toutes les transitions constitutionnelles ne garantissent pas des changements meilleurs.
Il arrive qu’un pays, sous une certaine direction, atteigne un niveau de stabilité, de réforme et d’accumulation de réalisations tel que la perspective d’un changement dépasse les simples considérations procédurales pour devenir une question touchant à l’avenir de l’État, aux intérêts de la société et au devenir des acquis nationaux.
Le mandat constitutionnel, aussi important soit-il pour organiser l’alternance au pouvoir et consolider l’État de droit, n’efface pas une réalité : certains gouvernements parviennent à constituer un bilan exceptionnel de réalisations, tandis que certaines périodes historiques exigent un degré élevé de continuité pour permettre aux projets d’aboutir, aux réformes de mûrir et aux politiques publiques de se traduire par des résultats durables, difficiles à remettre en cause.
Ce qui me préoccupe dans cette question n’est pas simplement le débat autour de la fin d’un mandat constitutionnel ou du début d’un autre. Il s’agit plutôt d’une interrogation plus profonde sur le devenir des projets engagés et sur notre capacité à garantir que les transitions politiques ne se transforment pas en ruptures avec des trajectoires de développement qui ont nécessité des années pour prendre forme et dans lesquelles ont été investis les ressources de l’État et les espoirs des citoyens.
La crainte des conséquences du changement ne traduit pas nécessairement un rejet de l’alternance pacifique au pouvoir. Elle peut aussi exprimer une inquiétude légitime face à l’inconnu, notamment lorsque l’expérience en cours a démontré sa capacité à produire des résultats tangibles, alors qu’aucune garantie suffisante ne permet d’affirmer que l’alternative préservera la même orientation ou poursuivra l’œuvre engagée avec une efficacité comparable.
Toutefois, la force d’un État ne se mesure pas uniquement à la capacité d’un président à réaliser des avancées, mais également à son aptitude à transformer ses réalisations en institutions et en politiques durables.
C’est pourquoi la défense de la stabilité ne doit pas se muer en un appel à suspendre la Constitution ou à en contourner les dispositions. Elle doit plutôt inciter à rechercher les voies constitutionnelles permettant de préserver les acquis, d’assurer la continuité des réformes et d’éviter que la transition politique ne conduise à dilapider les progrès accomplis.
Les nations sont plus grandes que les individus, et les réalisations véritablement significatives ne devraient pas disparaître avec la fin du mandat de ceux qui les ont rendues possibles.
Si la reconnaissance des expériences réussies exige que l’on en valorise les acquis, la fidélité à la patrie exige également le respect de ses règles constitutionnelles et la consolidation de ses institutions, de manière à rendre possible la pérennité des succès, quelles que soient les évolutions à la tête de l’État.
La sagesse politique ne consiste donc ni à modifier la Constitution au seul motif que des réalisations importantes ont été accomplies, ni à considérer ses dispositions comme une fin en soi, détachée des objectifs pour lesquels elles ont été établies. Elle réside plutôt dans la capacité à concilier le respect de la légalité constitutionnelle, la préservation des acquis nationaux, la continuité des réformes et la prévention des risques susceptibles de découler aussi bien de la prolongation du pouvoir que de l’alternance.
Si la continuité peut comporter des risques lorsqu’elle devient une fin en soi, le changement peut lui aussi en présenter lorsque des garanties institutionnelles et politiques suffisantes ne l’accompagnent pas. Entre ces deux éventualités, il incombe aux élites nationales de rechercher des solutions permettant de faire de la stabilité de l’État et de la pérennité de ses réalisations des objectifs supérieurs aux gains politiques immédiats.
Notre classe politique, majorité comme opposition, ainsi que nos organisations de la société civile, seront-elles capables, à travers le dialogue national annoncé, d’assumer cette responsabilité à la hauteur des enjeux et de proposer une vision nationale conciliant les exigences de la stabilité et les garanties de l’alternance, tout en protégeant la continuité des acquis et des réalisations sans porter atteinte aux fondements de la légitimité constitutionnelle ?
