27-07-2013 10:54 - La Tunisie emboîte le pas à l'Egypte
Avec ce second assassinat politique, la Tunisie met le pied à l'étrier pour foncer droit vers une situation qui n'augure rien de bon.
L'acte odieux qui vient d'être commis à l'encontre d'un opposant, en plein Ramadhan, a aussitôt fait sortir les Tunisiens dans la rue pour crier, à la face des parties au pouvoir, leur ras-le-bol et demander le départ du parti majoritaire Ennahda auquel il est reproché, outre la tergiversation dans l'affaire Chokri Belaïd, de vouloir procéder à une destruction programmée de la République.
La Tunisie d'aujourd'hui connaît le même bouillonnement que l'Egypte d'avant le 30 juin. Un rejet des islamistes au pouvoir et un refus de subir leur idéologie au quotidien. Les choses risquent de se passer de la même manière.
Ennahda: tergiversations et silence
Six mois après l'assassinat de Chokri Belaïd, c'est au tour de Mohamed Brahmi de tomber, jeudi dernier, sous les balles de la haine. Avec ce second assassinat politique, la Tunisie met le pied à l'étrier pour foncer droit vers une situation qui n'augure rien de bon et qui risque d'être très dangereuse pour la période à venir et Brahmi, le chef de parti d'opposition qui vient d'être abattu devant son domicile, risque d'être le fossoyeur d'Ennahda comme Bouzidi l'a été pour Ben Ali.
Dans sa déclaration au journal Le Monde, le président tunisien, qui est conscient de la gravité de la situation, fait un lien entre l'assassinat de Chokri Belaïd et celui de Mohamed Brahmi: «Il y a un lien politique entre ces deux affaires, conclut-il, déstabiliser la, l'empêcher de réussir sa transition et la volonté de la zizanie entre les forces politiques».
Depuis le 6 février dernier, il n'a été donné aucune suite à l'assassinat de Chokri Belaïd. Malgré les demandes répétées de la femme de la victime, de sa famille et de la classe politique tunisienne, l'affaire est restée sans suite. C'est à peine si quelques ridicules tuyaux sur une soi-disant fuite des assassins vers la Lybie avaient été lâchés pour tenter de calmer les esprits. Comptant plus sur l'effet du temps que sur une intelligence quelconque, les responsables tunisiens n'ont pas essayé de résoudre l'affaire ou, du moins, n'ont rien fait en ce sens.
La non-résolution de cet assassinat est un échec, d'abord, pour le président Merzouki qui, malgré son passé militant, a tôt fait de montrer son incapacité à gérer la transition du pays vers un avenir meilleur et il a aussi montré ses limites quant à rassembler les Tunisiens autour d'un programme commun. Il n'est un secret pour personne que les Tunisiens n'apprécient plus leur président et qu'ils ne voient aucune utilité à ses fonctions, du moins dans l'état actuel des choses où Ennahda a la mainmise sur la scène politique nationale.
La non-résolution de l'affaire Chokri Belaïd est portée par les Tunisiens au passif de leur président. «Lorsqu'on écrit des livres, ironisent ces derniers, on n'a pas le temps de gérer le pays», allusion faite au livre écrit par Merzouki et présenté en France à un moment où la Tunisie n'arrive pas à s'extirper du tourbillon de l'extrémisme qui risque de l'emmener là d'où il sera difficile de revenir.
Le silence entretenu quant à l'assassinat de Belaïd est aussi un échec pour le parti islamiste de Ghannouchi qui, qu'on le veuille ou non, tient les rênes de la vie politique et sociale du pays.
Dans l'esprit des Tunisiens, l'ex-ministre de l'Intérieur - et actuel chef de gouvernement - est doublement responsable de cet échec, car il n'a élucidé, ni en tant que ministre de l'Intérieur ni en tant que chef du gouvernement, cette affaire. Incompétence ou manque de volonté? Les Tunisiens émettent beaucoup de doutes quant à une quelconque intention de vouloir apporter des éclairages à l'affaire Chokri Belaïd.
Toutefois, accuser Ennahda d'être directement derrière ces assassinats est un pas qu'il faudrait se garder de faire, car du moment qu'il est au pouvoir, le parti islamiste n'a aucun intérêt à commettre de tels impairs.
D'ailleurs, la veuve de Chokri Belaïd reproche au parti de Ghannouchi de ne pas sérieusement oeuvrer pour retrouver les assassins et non d'avoir appuyé sur la gâchette. Ce qui est aussi reproché au parti de Ghannouchi c'est son silence complice à propos du comportement de certaines sectes religieuses qui pullulent dans le pays et qui veulent archaïser la vie sociale.
Si c'est exactement le même reproche qui est fait, aujourd'hui, au parti Ennahda dans ce nouvel assassinat politique dont a été victime Mohamed Brahmi, chef d'un modeste parti d'opposition et député à l'Assemblée nationale, il y a lieu de souligner cependant, que l'intensité du reproche et le niveau des exigences de la population tunisienne sont différents désormais car elle ne demande pas moins du départ du parti islamiste.
Par ailleurs, les Tunisiens reprochent aussi à la troïka en place un tas de choses comme le fait de ne pas avoir pu maîtriser la situation sécuritaire qui a coûté la vie à plusieurs militaires et policiers, comme l'incapacité à «accoucher» d'une Constitution pour le pays et, surtout, comme l'échec dans l'organisation des élections législatives et présidentielles depuis le temps que ces partis sont au pouvoir.
Pas moins que le départ d'Ennahda
Encouragés par ce qui vient de se passer en Egypte, où une descente populaire dans la rue a fini par retirer la légitimité à leur président Morsi et par avoir raison des Frères musulmans, les Tunisiens n'ont pas demandé, cette fois, moins que le départ du parti EnNahda du pouvoir. Ils savent que cela s'est fait en Egypte.
Ils savent qu'ils ont, eux aussi, la possibilité de le faire. Et ils croient en leur capacité mobilisatrice qui avait éjecté Ben Ali du palais de Carthage. Le mot d'ordre qui circule aujourd'hui est clair: les Tunisiens veulent faire leur transition sans les islamistes. L'assassinat de Mohamed Brahmi est l'acte de trop que les Tunisiens ne veulent plus laisser passer.
Les exigences sont donc autres désormais car il ne s'agit pas moins que d'un retrait de légitimité au parti au pouvoir. «Nous ne quitterons pas la rue avant leur départ» n'ont cessé de répéter les manifestants visiblement exaspérés par la situation que vit leur pays depuis la fuite de Ben Ali.
A l'image des Egyptiens, les Tunisiens ont, eux aussi, le ferme sentiment que leur révolution leur a été confisquée par les islamistes dont l'incapacité à gérer se fait de plus en plus visible. Ils veulent récupérer cette révolution pour moderniser le pays et pour une autre forme d'organisation sociale.
L'Ugtt (Union générale des travailleurs tunisiens) a lancé un appel pour une grève générale ce vendredi (hier), appel aussitôt suivi par les Tunisiens.
De leur côté, les éléments d'Ennahda qui ont vu, eux aussi, ce qui se passe en Egypte, ne vont pas rester les bras croisés, d'autant plus que des sièges de leur parti ont été incendiés jeudi dernier.
Il est fort probable qu'ils mobiliseront, à l'image de leurs collègues du Caire, leurs éléments pour organiser des contre-manifestations afin de défendre la «légitimité» de leur parti à gérer le pays. Il faut s'attendre aussi à ce que certains éléments tentent de réagir par la violence, comme cela s'est passé exactement en Egypte.
Le spectre de la violence est déjà là qui plane sur le paisible pays des Jasmins.
Plus que jamais, l'heure est à la sagesse en Tunisie où les conditions sont différentes de celles de l'Egypte.
En effet, si, par exemple, les groupes armés qui sévissent en Libye, juste à côté, décident de se mettre de la partie pour donner un coup de pouce aux islamistes tunisiens, l'Etat tunisien n'aurait vraisemblablement pas les moyens de les en empêcher. Et il est à craindre le pire dans ce cas, d'autant plus que des groupes armés tunisiens occupent la montagne tunisienne et sillonnent déjà le pays.
Par Aissa Hirèche
Les articles, commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité
