09-12-2014 08:29 - Karim Miské, talent sans frontières

Karim Miské, talent sans frontières

Jeune Afrique - Tantôt à Nouakchott, tantôt à Paris. Une caméra dans une main, un stylo dans l'autre. L'écrivain et documentariste franco-mauritanien Karim Miské explore depuis vingt-cinq ans les voies complexes du métissage.

La première fois qu'il a foulé le sol mauritanien, en 1979, il avait 15 ans. "J'ai grandi dans un rapport plus fantasmatique que réel à ce pays, qui a longtemps fait office de mirage", témoigne l'écrivain, scénariste et documentariste Karim Miské.

Un an plus tôt, un coup d'État militaire avait déposé Moktar Ould Daddah, le premier président de la Mauritanie indépendante, mettant fin au bannissement du père de Karim, le diplomate et homme politique Ahmed Baba Miské. "Mes parents étaient des militants tiers-mondistes et anticolonialistes.

À partir de la fin des années 1950, mon père s'était retrouvé en conflit avec Ould Daddah, qui était vu comme pro-Français." Un temps incarcéré avant d'être nommé ambassadeur à Abidjan puis à Washington - histoire de l'éloigner -, Ahmed Baba Miské avait fini par prendre la route de l'exil, jusqu'à la fin du règne d'Ould Daddah.

C'est donc à Abidjan qu'est né Karim, avant de rejoindre Paris où il a grandi dans sa famille maternelle, française. "J'ai été élevé du côté français tout en cultivant un lien fort avec l'Afrique", résume le quinquagénaire, pour qui cette attache avec le continent est avant tout politique.

En bon fils de militants anti-impérialistes et d'un père qui flirta avec la presse (il a collaboré à Jeune Afrique à la fin des années 1960 et, avec Simon Malley, a fondé le magazine Africasia, futur Afrique Asie), Karim Miské a opté pour des études de journalisme au Centre d'études des sciences et techniques de l'information (Cesti), à Dakar, avant de se lancer dans le documentaire.

Il n'a que 24 ans lorsqu'il réalise un premier film très remarqué, Économie de la débrouille à Nouakchott (1988). Depuis, si les thèmes qu'il aborde en tant que réalisateur sont variés (la surdité, l'interruption volontaire de grossesse, la séduction en Mauritanie, le fondamentalisme religieux...), ce talentueux touche-à-tout ne cesse d'explorer les rapports complexes qu'il entretient avec les différentes composantes de son identité.

"Vilain petit canard"

"En Mauritanie, j'ai été très bien accueilli par la famille de mon père. Pour eux j'étais un Maure, un Mauritanien, et non un Français." Pour le jeune Parisien, l'expérience est fondatrice : "Je ne comptais pas renier ce que je suis, cela m'a appris à me défendre et à me situer."

Porteur d'un métissage qu'aucune de ses deux cultures d'origine n'accepte naturellement, Karim Miské a assumé son statut de "vilain petit canard" : "Je suis français à l'intérieur, mais avec un faciès qui, en France, me renvoie à mon origine étrangère. Et en Mauritanie, où mon apparence me fait davantage ressembler aux gens du pays, je sais que je ne suis pas vraiment comme eux."

S'il a été invité, en 2013, au festival Traversées Mauritanides en tant qu'écrivain mauritanien, lui-même a du mal à endosser cette étiquette. En 2010, il tombe sur une vidéo dans laquelle un gesticulateur médiatique brode sur la France des clochers et son héritage chrétien, dans un discours plein de "poncifs identitaires".

Miské prend alors sa plus belle plume pour affirmer sa francité. "Tout à coup, je me suis senti dépossédé de mes églises, de ma France à moi", écrit-il. Une France qui peine selon lui à se départir de ses propres contradictions : "On y parle sans cesse de métissage, mais cette identité multiple n'y est toujours pas reconnue.

On te renvoie en permanence à tes origines étrangères."
Cette racialisation de moins en moins rampante, Miské l'a pourfendue ces dernières années, notamment dans des tribunes publiées dans Le Monde ou sur Rue89.

Celui qui se définit comme un "paria conscient" - en référence à la philosophe allemande Hannah Arendt, naturalisée américaine - a puisé dans cette identité inclassable une certaine familiarité avec les cultures minoritaires. "J'ai toujours eu des amis juifs, témoigne-t-il.

Ils avaient une expérience de l'altérité proche de la mienne."
Une proximité qui l'a amené notamment à réaliser Juifs et Musulmans, si loin, si proches, diffusé en quatre épisodes sur la chaîne Arte en 2013 : "C'est une commande qu'on m'a proposée. Il fallait parvenir à faire un pas de côté, à faire preuve d'une certaine distance."

Afro-Européen

C'est encore le métissage identitaire qui sert de toile de fond à son premier roman, Arab Jazz (éditions Viviane Hamy), couronné, en France, par le Grand Prix de littérature policière en 2012 : un polar enraciné dans le très multiculturel 19e arrondissement de Paris, où se croisent juifs orthodoxes, musulmans salafistes, témoins de Jéhovah... et un flic breton.

Un livre inspiré par ses propres virées nocturnes. "Je me suis nourri de polars depuis l'âge de 13 ans, mais je ne suis pas adepte de la classification. Je voulais écrire un livre, mais pas forcément un policier", avoue-t-il tout en qualifiant son style d'héritier "du roman social du XIXe siècle".

Français sans se limiter à cette seule identité. Pas vraiment mauritanien - "je connais les codes de cette société mais je n'ai jamais appris à parler le hassaniya, par exemple" -, Miské l'inclassable se définit lui-même comme "un Afro-Européen, un peu à la façon des Afro-Américains aux États-Unis".

Il se consacre aujourd'hui à l'écriture de nouvelles et de scénarios. Loin de la Mauritanie, où il est retourné l'an dernier après six années d'absence. Mais avec dans le coeur cette Afrique à la fois si lointaine et si proche.



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Source : Jeune Afrique
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Commentaires (2)

  • rasshmar (H) 09/12/2014 11:06 X

    JA a visiblement laissé zapper les raisons du bannissement du père de Karim par le père de la nation. Il est peut être utile d’éclairer la lanterne de ceux qui ignorent cet épisode de l’histoire récente du pays. C’est en sa qualité d’Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République Islamique de Mauritanie à Washington que, Son Excellence Ahmed Baba Ould Ahmed Miské, en pleine guerre du Sahara, a fustigé le Gouvernement qu’il était sensé représenter, et démissionné avec fracas et tintamarre pour rejoindre le Front Polisario dont il ambitionnait de « gazrer » la direction, et intégrer à terme le club très fermé des Chefs d’Etats. Nombre de patriotes mauritaniens le qualifièrent dès lors de renégat. Il fut par ailleurs très vite éjecté par les combattants sahraouis déçus par son imposture tiers-mondiste et anticolonialiste, et choqués par la brutalité et l’indécence de son opportunisme. C’est en apatride qu’il erra parmi les gauchistes sud-américains exilés en France jusqu’au coup d’Etat qui renversa le Président Mokhtar Ould Daddah. A son retour difficilement négocié avec les militaires désormais au pouvoir, il fut sans surprise fraichement accueilli par les patriotes modérés et ostensiblement méprisé par les radicaux. Il tira ainsi le diable par la queue jusqu’à l’avènement du Président Mohamed Khouna Ould Haydallah. Il profita alors de la générosité et de la méconnaissance du cinéma-business de ce dernier pour, chaperonner le producteur du film « Fort Saganne » tourné en Adrar avec une cohorte de stars du cinéma français. Cette opération peu révolutionnaire et amplement capitaliste lui permit de se refaire financièrement et d’acquérir un luxueux appartement parisien. JA a « généreusement » épargné à Karim cet obscur épisode de la vie de son géniteur que, d’aucuns qualifient d’aventure peu glorieuse car, n’est pas Che Guevara le premier venu. Rasshmar

  • sahelien (H) 09/12/2014 09:22 X

    Belle histoire ! Identite complexe que celle d'un metisse. Toujours rafraichissant de voir certains vivre leur identite avec toute la complexite et richesse, et sans rejet d'un pan ou l'autre de cette double, parfois triple identite. et cela va meme pour les non-metisses.... Belle histoire...courage