12-05-2021 09:54 - Captation d’héritage : le Mufti de la République consacre l’esclavage

Captation d’héritage : le Mufti de la République consacre l’esclavage

Mohamed Baba - Il y a de cela deux semaines, vers le milieu de ce mois béni du Ramadan, une famille de H’ratine (anciens esclaves ou descendants d’esclaves) se présentait devant le Cheikh d’une Mahadra (école coranique) du lieu-dit El Beldou Atteyib (Wilaya du Brakna, sud de la Mauritanie) pour lui demander de liquider l’héritage de leur défunt de père.

Le père, feu Mohamed Ould Hmeydi, a laissé derrière lui une fille, la mère de cette dernière et une coépouse. Il a aussi, comme membres de sa famille proche, deux demi-frères du côté de sa mère. L’héritage consiste en un troupeau de petit ruminants et une modeste somme d’argent.

Le Cheikh de la Mahadra s’excusa de ne pas pouvoir procéder à la répartition de cet héritage mais suggéra aux requérants de s’adresser, pour cette affaire quelque peu compliquée, à l’Imam de la Grande Mosquée de Nouakchott, Ahmedou Ould Habibou Errahmane, surnommé aussi le « Mufti de la République ». Pour les encourager, il leur donna le numéro de téléphone personnel du grand jurisconsulte.

Contacté par téléphone, le Mufti de la République n’hésita pas une seconde avant d’énoncer son verdict, seul d’après lui, conforme à la Chariaa (loi divine) :

1- la moitié (1/2) de l’héritage revient à la fille (unique) ;

2- les deux coépouses se partagent le huitième de l’héritage (1/8);

3- le reste, c’est-à-dire les trois huitièmes (3/8), va aux anciens maîtres du défunt alors que ces derniers l’avaient affranchi de son vivant !

Nous sommes, là, en présence d’une éclatante manifestation de l’ambivalence du système judiciaire en Mauritanie. En effet, la justice en Mauritanie est rendue selon deux types de droits, le droit positif censé appliquer les lois votées par les législateurs et le doit traditionnel rendu par un réseau de jurisconsultes (Cadis) qui appliquent des règles édictées selon leur interprétation, parfois très personnelle, de la Chariaa (loi divine) et charriant des scories de pratiques d’un autre âge. Le droit traditionnel règne, parfois en maître, dans les domaines des affaires familiales et de l’héritage.

L’Imam Habibou Errahmane, auteur de ce verdict, fait autorité au sein du système judiciaire traditionnel. C’est à lui que l’Etat confie, contre grasse rétribution, le prêche hebdomadaire de la prière du vendredi, prêche diffusé sur les antennes de la radio du service publique. C’est derrière lui que se rangent, lors des prières des deux grandes fêtes religieuses de la communauté nationale, Id El Adha et Id El Fitr, le Président de la République et l’ensemble des hautes personnalités de l’Etat.

Sa Fetwa (verdict) est donc tout sauf anodine. Or cette Fetwa consacre, clairement, l’esclavage dans sa forme la plus abjecte. Elle stipule que les biens que l’esclave a acquis (même après avoir été affranchi) sont la propriété de son maître. L’esclave ne pourrait donc jamais posséder. Par exemple, si feu Mohamed Ould Hmeydi n’avait pas laissé d’héritier, ses biens reviendraient, en totalité, à ses anciens maîtres.

Il se trouve que les magistrats mauritaniens doivent aussi appliquer le droit positif, celui édicté par les législateurs. Il se trouve aussi que le Parlement a voté, le 12 août 2015, une loi hissant l’esclavage et les pratiques esclavagistes au rang de crime contre l’humanité, imprescriptible. Ce crime imprescriptible vient d’être brillamment consacré par le « Mufti de la République », dénomination qui constitue, en elle-même, un oxymore d’une très grande éloquence.

Cette affaire est emblématique de l’ambiguïté de l’Etat mauritanien devant cette question de l’esclavage, des pratiques esclavagistes et de leurs séquelles.

L’Etat doit faire respecter les lois, punir les coupables, donner l’exemple et sortir du déni. Les autorités religieuses doivent être mises à contribution pour faire évoluer les mentalités dans la bonne direction, celle de l’émancipation et surtout celle qui aide à débarrasser l’Islam des interprétations qui défigurent son image et le présentent comme une religion qui justifie ou légalise l’esclavage.

Mohamed Baba
Le 12 mai 2021





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Source : Mohamed Baba
Commentaires : 10
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Commentaires (10)

  • moukhabarat (F) 18/05/2021 13:00 X

    Il me semble que l'Imam n'a pas été bien compris. ET je peux également me tromper L'imam a traité le défunt comme un être totalement libre. Sa fille et sa femme ont eu leur du selon la charia comme n'importe qu'elle femmes libres et héritant d'un homme libre. La Charia considère l'esclave libre comme faisant partie de la famille de ses anciens maitres par le principe que "L'alliance est comme le lien du sang". Si le défunt n'a pas de parent male proche le reliquat va aux anciens maitres qui sont devenus ses parents. Et le cas inverse pourrait se produire. En Mauritanie la majorité des anciens esclaves (toucouleurs, maures; soninkés, wolofs...) gardent un lien familial avec leurs anciens maitres et chez les négro africains ils vont même jusqu'à prendre le nom de la famille et seuls connaisseurs savent distinguer les vrais BA des BA machudo.

  • Kanou_matam (H) 12/05/2021 16:17 X

    Ce Mufti est complètement déconnecté de l’évolution du monde. Déjà, il avait pris l’initiative de remettre en cause la « Fatiha » qui est « oumou elkitab » autrement dit la mère du livre saint ; et ce, en en disant dans les cinq prières quotidiennes le mot « adhaline en lieu et place du mot classique Adaline ». C’est très grave car ça pourrait ouvrir la boîte à pandore ! Par ailleurs, comme ça était déjà évoqué dans plusieurs débats dans l’air, le statut d’esclave dans le Coran est intimement lié aux guerres d’islamisation. Il n’a plus aucune raison d’être. Ce sont les « marabouts zouaya » qui ont fait pérenniser ce statut factice pour maintenir dans leur cour des esclaves serviables et corvéables à merci. Ce Mufti semble sortir directement du moyen âge. C’est un danger pour l’Islam censé garantir la dignité humaine. Le Gouvernement devrait prendre les mesures qui s’imposent pour choisir un Mufti progressiste, pas un poète politisé qui n’avait pas hésité à chanter les louanges du Prince héritier de l’Arabie saoudite lors de sa dernière visite à Nouakchott. Heureusement que l’emprise psychologique de ce genre de fakir a été complètement lézardée par l’activiste et homme politique Birame Abeid. Tous les hommes sont nés libres et égaux. Ceux qui disent le contraire sont des imbéciles.

  • pyranha (H) 12/05/2021 15:59 X

    hamado tu as parfaitement raison .comment un être humain en ce 21e siècle peut il se considérer et s'accepter esclave comme un animal? Une religion qui force un être humain à se considérer comme un animal c'est du n'importe quoi mais pas une religion qui a été magnifiée par le prophète Mohamed psl.cet iman devrait être châtié par les haratines .mais que qu'est-ce qu'ils attendent ces hararines pour réagir en masse ? Ce premier ministre qui voit sa communauté animalisée est ce imaginable ? C'est simplement incroyable.je crois que les devraient abandonner ces haratines se faire brutaliser par ces mécréants de soitvdisant imans c'est grave un était qui voit des choses pareilles et fermer les yeux et les oreilles.

  • bilbassy (H) 12/05/2021 15:45 X

    hamaodo@, vous êtes cynique, on ne se moque pas du malheur de son voisin. Je ne vous souhaite pas de vivre leur calvaire. Esclave, soumis, colonisé est simplement le résultat d'un rapport de force. Vous rappelle que les premiers esclaves de l'histoire étaient des occidentaux.

  • bilbassy (H) 12/05/2021 15:42 X

    hamaodo@, vous êtes cynique, on ne se moque pas du malheur de son voisin. Je ne vous souhaite pas de vivre leur calvaire.

  • mauritanievive (H) 12/05/2021 15:21 X

    Il faut d'abord s'assuerer de la veracite de tout ca! Apres tout simplement boycoter cet imam porteur de cette ideologie destructrice qui consacre la subordination des autres et meme apres la mort , quel horreur , un imam qui vit sur l'argent du contribuable mauritanien etq ui se permet de tel prescriptions. c'est ici le role des intellectuels de se rapprocher des communautes demunis pour les soustraire au jegement de ces erudits sans scrupules qui detournent la region selon leur profit. Plus jamais ca , heuresement que le monde civilisé que ces gens nomme mecreants a decouvert l'internet ou tout le monde peu s'instruire.

  • hamaodo (H) 12/05/2021 13:15 X

    eh bien tant mieux ou tant pis;cela concerne les harratines ou les esclaves c'est leurs problèmes;ceux sont des gens qui ne vont jamais se réveiller de leur misérable vie. ould merzoug ou messaoud boulheir ne diront rien.

  • kangourou (H) 12/05/2021 12:30 X

    Pourquoi les anciens esclaves ou tous ceux qui sont contre l'esclavage en Mauritanie continuent-ils à prier avec un tel Iman ? En effet, ou on est d'accord avec ses enseignements et ses fatwas et donc on lui obéit sans rien dire ou alors on est contre cette façon d'interpréter l'Islam et on doit refuser de le suivre dans ses conclusions. Parmi ses fidèles certains sont certainement contre l'esclavage et peut être même descendants d'esclaves : pourquoi approuvent-ils ses propos et pourquoi acceptent-ils de faire la prière derrière lui ? ? ? Il est l'Iman de Nouakchott et, par conséquent, il dirige toutes les prières du pays surtout les plus importantes, il est nommé par l'Etat mauritanien. Parmi ses fidèles se trouvent tous les dirigeants du pays qui prétendent officiellement vouloir combattre l'esclavage et qui continuent par leurs actes, en ne dénonçant pas les dérivée de cet Iman, à donner raison aux esclavagistes en le maintenant dans cette fonction ! Il existe une contradiction entre ce que dit cet Iman et la volonté affichée de l'Etat mauritanien d'éradiquer l'esclavage dans notre pays.

  • mystere1 (F) 12/05/2021 12:18 X

    Certe, tout musulman(e), doit savoir que le domaine de l'héritage des biens matériels familiaux, sont complexe, selon la charia islamique, et pour revenir au dire de notre imama national, qui énumère ces points :

    -1- la moitié (1/2) de l’héritage revient à la fille (unique) ;

    -2- les deux coépouses se partagent le huitième de l’héritage (1/8);

    Par contre le 3ème point qui dit :

    -3- le reste, c’est-à-dire les trois huitièmes (3/8), va aux anciens maîtres du défunt alors que ces derniers l’avaient affranchi de son vivant !, là on doit se poser des questions, comme doute, est ce normal, que cette famille déja affranchie, ou libre, donc leur défunt père, étant devenu libre, ne doit à rien ses anciens maîtres, c'est logique si il n'était pas affranchi, là d'accord !

    mais du moment qu'il était un homme libre, eh bien, ça me semble injuste que ses biens reviennent à ses anciens maîtres, ses biens ne doivent revenir qu'aux membres de sa familles citées, à savoir épouse, filles, et proches, non le 3ème point que l'ouléma a cité, est incompréhensible ! j'en reviens sur le dernier paragraphe du texte qui relate en disant : (L’Etat doit faire respecter les lois, punir les coupables, donner l’exemple et sortir du déni.

    Les autorités religieuses doivent être mises à contribution pour faire évoluer les mentalités dans la bonne direction, celle de l’émancipation et surtout celle qui aide à débarrasser l’Islam des interprétations qui défigurent son image et le présentent comme une religion qui justifie ou légalise l’esclavage.), en effet, c'est un danger dans notre temps, de défigurer l'image de notre noble religion, la prophétie avait prédit des signes d'égarement durant la fin des temps, à travers ses signes, et parmi, eux, était cité, les guides religieux ignorants et autres signes.

  • leguignolm (H) 12/05/2021 12:03 X

    Hé,toi qui lus ce texte, on t'a pas demandé ton esprit critique !