03-04-2024 07:45 - Champ gazier de Banda : Autopsie d’un contrat

Champ gazier de Banda : Autopsie d’un contrat

La Dépêche - Suite à la signature ce 1er avril 2024 d’un contrat d’exploration-production (CEP) entre le Gouvernement Mauritanien et le Consortium Taqa Arabia-GoGas pour le développement des champs pétroliers et gaziers Banda et Tevet, je me permets cette modeste contribution qui s’inspire exclusivement des informations contenues dans les déclarations officielles par voix de presse ci-après:

– Déclaration de M. Khaled Abubakr PDG-Fondateur de Taqa Arabia, PDG de GoGas et PDG de Rosetta Energy.

– Déclaration de Son Excellence M. Nani Chrougha, Ministre du pétrole, des Mines et de l’Energie

– Déclaration de M. Mohamed Khaled, Directeur Général de la Société Mauritanienne des Hydrocarbures (SMH)

– Déclaration de M. Mohamed Abu El Fadl, Responsable de la levée des fonds/Mobilisation des investissements au sein du consortium

– Déclaration de M. Mohamed Vall Telmidi, ADG de la SNIM

En outre et sans prétention outre mesure, le présent exercice poursuit seulement deux objectifs :

1) Chercher à davantage comprendre moi-même la structuration de la faisabilité technique et financière de ce projet à la lumière des déclarations du consortium adjudicataire du contrat ;

2) Tenter d’éclairer l’opinion générale sur un projet crucial pour notre pays ; projet qui depuis longtemps peine à voir le jour pour avoir souvent pris des chemins tortueux au gré d’une gestion par le passé pour le moins erratique.

Pour faire simple dans ma démarche, j’ai retranscrit les propos de chaque intervenant auxquels j’ai respectivement attribué mes basiques commentaires. Loin d’être exhaustif, c’est ici juste une manière d’initier le débat autour d’une question publique qui nous interpelle tous en tant que citoyens mauritaniens de tous bords.

1. Monsieur Khaled Abubakr, PDG-Fondateur de Taqa Arabia, PDG de GoGas, PDG de Rosetta Energy

Il a présenté le Consortium Taqa Arabia (www.taqa.com.eg), et GoGas (j’ai échoué à lui trouver un site Internet) auquel il a greffé l’entreprise Rosetta Energy (www.rosetta-energy.com).

A la tête de ces trois entreprises membres du consortium, on retrouve M. Khaled Abubakr (ce qui est une bonne chose en soi, au demeurant) mais dont aucune d’elle ne justifie d’une quelconque expérience/expertise dans le développement de projets pétroliers et gaziers offshore !

IL NOUS APPREND AUSSI QUE GOGAS EST LE CHEF DE FILE DE CE CONSORTIUM !

En outre, il nous apprend que Taqa Arabia est spécialiste du « dernier km – Last mile » pour reprendre son expression, oubliant du coup que c’est du « premier km – First mile » dont la Mauritanie a besoin pour l’instant.

Dans la présentation de son approche de réalisation du projet, il a commencé par témoigner sa reconnaissance et ses remerciements aux autorités mauritaniennes – et en particulier la SMH – dans l’accélération des procédures visant à signer ce contrat dans les plus brefs délais. (C’est peu dire!)

En sa qualité d’homme-orchestre, il a souligné l’importance de l’exploitation de Banda dans la production de l’électricité tout en promettant aussi à la population mauritanienne de pouvoir bientôt être approvisionnée en gaz domestique/gaz butane (GPL). Sur ce point, je crains que les réserves de Banda ne soient guère dans de telles disponibilités quand on considère un GIIP de 1,2 Tcf et un scénario de production maximale dans les meilleures conditions de 60 Mmscfd.

Assurant que le projet sera développé dans les plus courts délais de réalisation, il place le démarrage de sa première phase (phase développement offshore) en…2027. (On n’a peut-être pas la même échelle de temps)

Sa deuxième étape (phase gas-to-power) qui consiste en la conversion de la centrale duale de 180 MW et la construction d’une nouvelle centrale à cycle combinée d’une capacité comprise entre 120 MW et 240 MW. (Comprendre par là que le délai de réalisation d’une telle centrale est envisagé au-delà de 2027).

La troisième phase du projet consistera au développement en Mauritanie d’une industrie Gas-to-Liquids (GTL) ainsi que celle du Gaz Naturel Comprimé (GNC) pour alimenter les véhicules (sic)!

L’investissement global annoncé pour ces trois phases énumérées ci-dessus atteindrait 1,3 milliards USD (toujours sans plus de détails ni sur le début des investissements, ni sur le calendrier, encore moins sur l’état de disponibilité totale et/ou partielle du financement, sans parler de l’improbable origine des fonds).

Pour finir, il s’est engagé à réaliser ce projet intégré dans les délais…

Commentaires :

a- Ainsi, pour une fois que la SMH a l’opportunité d’être co-développeur du projet Banda, elle s’allie avec GoGas en tant qu’opérateur principal ! (non, ce n’est pas une mauvaise blague).

b- Tout comme le GPL, le GTL est l’une des options de monétisation du gaz qui ne saurait AUCUNEMENT être envisagée à partir de Banda ; et le ministère du pétrole, des mines et de l’énergie le sait parfaitement, pour avoir en son sein d’excellents experts maitrisant PARFAITEMENT le sujet.

c- Avec un volume de production maximale de 60 Mmscfd, Banda pourrait aisément approvisionner la conversion en gas-to-power de la centrale duale (OCGT) de 180 MW avec un volume de 30 Mmscfd et largement approvisionner – avec les 30 Mmscfd restants – une nouvelle centrale CCGT d’une capacité de 120 MW. Ceci sans compter avec le scénario déjà prévu par la Somelec d’augmenter la capacité de la centrale duale de 60 MW pour la faire passer à 240 MW, toujours en HFO.

Je n’ai pas entendu de mention à ce sujet de la part d’aucune des parties dans le cadre de ce contrat. Ainsi, le scénario de la centrale duale de 240 MW de la Somelec est soit à reléguer aux oubliettes, soit à prendre en considération dans le gas-to-power depuis Banda, et dans ce cas, sa conversion demanderait au minimum 40-45 Mmscfd de volume de gaz; ce qui laisserait toujours une assez bonne marge de volume de gas pour alimenter une nouvelle centrale CCPP de 120 MW. Ce qui est, du reste, une excellente chose de disposer ainsi d’une capacité cumulée de 360 MW en gas-to-power rien qu’avec Banda.

d- En l’occurrence et dans de pareils scénarios, parler de GPL, de GTL ou de toute autre industrie de taille conséquente à partir du gaz serait simplement une insulte à l’expertise mauritanienne en la matière.

e- Il n’a pas daigné évoquer un seul instant la construction du gazoduc censé acheminer le gaz à terre. Cette composante – épine dorsale du projet – n’a pas mérité d’être mentionnée pour nous éclairer – un tant soit peu – sur son dimensionnement, son potentiel itinéraire, etc.

f- Il a réussi la prouesse de passer sous silence les jalons fondamentaux pour la réalisation de ce projet intégré, tels que : le délai approximatif pour signer la décision finale d’investissement (DFI), les délais de soumission des études FEED et FDP, le plan de financement des différentes composantes du projet, etc.

g- Dans le flot de son discours et pour mieux « noyer le poisson », le voilà qui nous sort Petrofac avec force éloges en tant que partenaire de développement du…contenu local !

Lui, il se soucie déjà du contenu local si bien qu’il commence d’abord par nous faire remarquer qu’ils vont s’adjoindre la collaboration ( ?) de Petrofac pour le renforcement des capacités. Apparemment, cela passe avant la présentation des partenaires stratégiques pour « l’exploration-production », les partenaires « Plan de développement du champ », les partenaires « Drilling », les partenaires « construction du gazoduc », les partenaires « Ingénierie de traitement du gas », les partenaires « Technologie centrales gas-to-power », etc, etc.

Ce qui nous rappelle qu’AUCUNE des entreprises du consortium ne fournit l’un quelconque de ces services, tout en renvoyant aux critères de sélection ayant servi à choisir et signer ce contrat avec ce consortium.

h- L’entourloupe était si bien réussie que « tout le monde » semblait content…ou presque.

i- Evoquant la profondeur sous-marine de Banda qu’il place à 230m de profondeur, il dit considérer ce champ gazier comme « profond » !!! Il aurait donc trouvé « GTA » ULTRA-ABYSSAL avec ses 2.850m de profondeur.

2. Son Excellence M. Nani Chrougha, Ministre du pétrole, des Mines et de l’Energie

Dans son allocution, S.E. Monsieur le Ministre a brillamment évoqué l’importance de la réalisation d’un pareil projet pour notre pays pour ensuite exprimer son bonheur de signer ce contrat avec le consortium Taqa Arabia-Gogas ; contrat qui « représente en réalité une importante opportunité d’investissement » sic.

Il nous apprend par la suite que la signature de ce contrat est le couronnement d’une procédure de discussions et de négociations depuis longtemps entamée avec plusieurs candidats au développement de Banda.

En l’occurrence, il nous informe que la mise en concurrence entre les postulants avait bénéficié d’une totale transparence fondée sur la mise en place de critères techniques d’évaluation tout aussi transparents.

Fort de cela, il a été confié à une commission nationale multipartite la mission d’évaluation des propositions reçues.

Pour finir, le Ministre nous rassure que les résultats définitifs de cette compétition sont issus d’une procédure d’évaluation « transparente », « honnête » et « complète » qui a conduit au choix du consortium « GoGas-Taqa ».

Commentaires :

a- Je connais au moins deux des candidats qui étaient en compétition pour développer Banda :

1. ESSAR dont j’ignore la proposition soumise à la Mauritanie mais dont je reconnais – comme tout le monde – l’expérience et l’expertise avérée en la matière.

2. Le Consortium BGC (Banda Gas Company) qui est – selon les dires de S.E. Monsieur le Ministre – le premier avec lequel un MoU avait été signé et qui a travaillé étroitement depuis plusieurs mois avec la SMH sur les aspects techniques et juridiques tant sur le CEP (Contrat d’Exploration-Production) que sur le JOA (Joint-Operations Agreement).

b- En janvier 2023 et suite aux multiples séances de négociations qui ont précédé, la SMH a déclaré à BGC qu’ils sont à « 90% aligned » et qu’il reste à organiser une réunion « face-to-face » pour présenter les propositions technique et commerciale afin de finaliser la signature du CEP et du JOA. (A condition, bien entendu, que les parties s’accordent sur tous les points et que la SMH/Ministère soit convaincue de la fiabilité des propositions de BGC).

c- Les firmes engagées (respectivement par écrit) dans le Consortium BGC sont : PMLucas, Hefestos Capital, Archirodon, Subsea7, Dentons et Siemens Energy.

En plus des firmes partenaires telles que Enerflex, KCA Deutag et Transocean.

d- Pour faire très court, voici quelques éléments saillants de la proposition de BGC :

– DFI (Décision Finale d’Investissement) : 06 mois après la signature du CEP et du JOA = Octobre 2024

– Durée de réalisation du projet intégré : 24 mois = Fin 2026

– Capex (estimation): 912 millions USD

– Investissement disponible : 500 millions USD

– Les Propositions technique et commerciale définitives de BGC ont été soumises à la SMH par courrier électronique le dimanche 24 mars 2024 et le 27 mars 2024, le conseil des ministres donnait son autorisation de signer le contrat de développement de Banda avec le consortium Taqa Arabia-GoGas.

– Ce qui est à retenir ici c’est le temps « d’évaluation et de prise de décision » qui a été accordé par la commission multipartite pour la proposition de BGC : moins de 72 heures !

e- Fort du peu d’information dont nous disposons, on est en droit de se demander si la proposition de BGC a même été considérée, et sur la base de quels critères la commission multipartite d’évaluation a porté son choix sur le consortium Taqa Arabia-GoGas.

Une sélection d’autant plus étranges qu’aucune des sociétés qui composent ce consortium ne justifie d’expérience/expertise dans le développement Upstream de projets pétroliers et gaziers.

3. Monsieur Mohamed Khaled, Directeur Général de la Société Mauritanienne des Hydrocarbures (SMH) Dans son adresse aux médias, le DG de SMH nous révèle laborieusement les méandres de ce contrat en nous transportant dans des trajectoires de développement de Banda dans lesquelles on retrouve – bien entendu – le gas-to-power mais aussi l’approvisionnement des sociétés minières dans le Nord du pays en électricité et en…GNL, en particulier la SNIM et son train minéralier.

Pour sa part, il rappelle aussi que ce projet sera développé par le consortium « Taqa Arabia-GoGas-Rosetta » sans plus de détails.

Il nous apprend surtout qu’il y a « plusieurs études » en cours dont les résultats seront connus vers la fin de…2025

La phase construction va débuter en début 2026

Le projet sera réalisé dans son intégralité au bout « d’une année », c’est-à-dire à la fin de 2027

L’investissement prévu sera de l’ordre d’un milliard USD

La SMH sera partenaire co-opérateur dans toutes les phases et composantes de ce projet intégré.

Commentaires :

a- M. Khaled nous informe que SMH « serait » partenaire (au sens de co-opérateur) aux côtés du consortium Taqa Arabia-GoGas mais sans jamais avoir évoqué une seule fois la signature ou non d’un JOA ; car la signature du CEP avec le Ministre est intrinsèquement lié à la signature du JOA avec la SMH. (Si le JOA a été signé, sa cérémonie nous a échappée ainsi qu’aux médias également, d’habitude si friands du genre).

b- Sur le calendrier d’exécution du projet, M. Mohamed Khaled a rejoint la date de 2027 déjà évoquée par M. Khaled Abubakr mais en donnant quelques jalons indicateurs même si ces derniers ont le principal mérite d’être inconsistants, nullement cohérents et fondamentalement irréalisables dans leur séquençage.

c- L’investissement prévu sera de l’ordre d’un milliard USD : un écart avec la déclaration de M. Khaled Abubakr de…300 millions USD (des cacahuètes).

4. Monsieur Mohamed Abu El Fadl, Responsable au sein du consortium de la levée des fonds/Mobilisation des investissements pour le projet Banda

M. Mohamed Abu El Fadl nous explique que leur rôle SERA de lever les fonds nécessaires auprès des investisseurs internationaux pour cet important projet pour la Mauritanie.

Et d’ajouter qu’il invite les investisseurs et les institutions financières internationales à « entrer » en Mauritanie à la faveur de son climat de stabilité. (Là, il empiète littéralement sur les plates-bandes de notre chère APIM).

Il finit en assurant « qu’ils sont confiants dans la capacité de leur consortium à mobiliser les financements nécessaires afin de boucler le projet dans les meilleurs délais ».

Commentaires :

a- Avec M. Abu El Fadl, nous sommes à tout le moins édifiés sur l’aspect financement/investissement. En d’autres termes, il nous dit que leur consortium va maintenant aller « à la pêche » aux investissements. Drôle manière de débuter un CEP…

5. Monsieur Mohamed Vall Telmidi, ADG de la SNIM

En professionnel averti, l’ADG de la SNIM s’est limité dans sa déclaration aux médias à souligner que la production d’une électricité propre et à prix abordable serait un atout majeur pour le développement de la chaine de valeur du minerai de fer.

La retenue dans ses propos révèle en substance toute l’importance qu’un tel projet revêt pour l’essor économique de notre pays.

Commentaires :

a- L’ADG de la SNIM donne l’impression de ce qu’il est : un homme chevronné rompu aux rouages des grands enjeux industriels de son pays.

Résumé : le consortium Taqa Arabia-GoGas-Rosetta (dans sa forme longue) n’a pas d’expérience/expertise Upstream, n’a pas (pour l’instant) de partenaires techniques et financiers, n’a pas (encore) de plan de développement pour le projet, n’a pas d’argent (pour faire raccourci) MAIS détient la capacité d’obtenir le contrat d’exploration-production du champ gazier Banda en Mauritanie, avec une cerise sur le gâteau : le champ Tevet.

Est en jeu notre crédibilité vis-à-vis du monde extérieur (partenaires institutionnels au développement, partenaires et investisseurs privés internationaux, partenaires bi- et multilatéraux, etc.), notre crédibilité vis-à-vis de nous-mêmes, notre responsabilité vis-à-vis des générations actuelles et futures, notre responsabilité vis-à-vis de l’Histoire.

…et notre Fierté

Signé un 1er avril, ce contrat a tout l’air d’un « poisson d’avril » dont on aurait pu se gausser n’eût été les enjeux cruciaux pour l’avenir de la Mauritanie.

Par Hassana Mbeirick
Citoyen mauritanien





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