01-04-2025 18:06 - Pour un dialogue inclusif, les avis opposés entre proches du pouvoir et opposition radicale

Pour un dialogue inclusif, les avis opposés entre proches du pouvoir et opposition radicale

L'Authentique - Depuis quelques jours, l’actualité en Mauritanie est dominée par les avis opposés sur le dialogue politique envisagé. Proches du pouvoir et de l’opposition radicale posent leurs visions. En fait, une guerre des procédures et les résultats attendus du dialogue constituent les points de divergence qui séparent les protagonistes.

La classe politique mauritanienne est en ébullition en prélude au dialogue que le pouvoir prépare minutieusement. Après les apartés conclus entre le président Ghazouani et les principaux protagonistes, suivis des IFTARS pour prolonger ces discussions autour d’un dialogue qui ne fait pas l’unanimité, un coordinateur a été même désigné en la personne de Moussa Fall, un homme bien rôdé aux arcanes de la politique mauritanienne, même s’ils comptent quelques détracteurs.

En toile de fond, une scène divisée entre deux camps, celui du pouvoir actuel avec plusieurs partis satellites, auxquels s’ajoutent quelques partis de l’opposition radicale, et de l’autre barrière, la coalition antisystème amené par Birame Dah Abeid, député et président d’IRA, une ONG antiesclavagiste, éternel deuxième dans les trois dernières élections présidentielles.

Les favoris du statuquo ante

En fait, le camp du pouvoir, soutenu par plusieurs leaders politiques de la majorité et des leaders historiques de l’opposition, est pour un dialogue dans le format traditionnel, c’est-à-dire, un dialogue entièrement contrôlé, que les protagonistes peuvent certes discuter mais qui finira comme toujours par être conforme aux attentes des tenants du pouvoir.

Ce sera ainsi un remake des dizaines de dialogue que la Mauritanie a l’habitude de voir, des huis clos interminables et des résultats qui ne changent pas les jeux, sinon maintenir et accentuer la mainmise des gouvernants sur l’ensemble des leviers, et cela, quelles que soient les questions mises à table.

Le dialogue vu par INSAF

Le président du parti majoritaire INSAF, Sid’Ahmed Ould Mohamed, pense que le dialogue envisagé représente une opportunité pour renforcer la concertation entre les acteurs politiques, mettant en exergue le rôle que doivent jouer la majorité présidentielle dans ce processus pour promouvoir le dialogue et l’entente entre toutes les composantes de la scène politique.

Sid’Ahmed a tenu à souligner que les efforts collectifs déployés dans ce cadre permettront de renforcer la coordination et l’unité des visions sur les questions politiques et celles liées au développement socioéconomique du pays. Il a ainsi promis que le dialogue initié par le président Ghazouani va consolider le cadre d’ouverture ainsi installé et renforcer la démocratie en Mauritanie, tout en promettant que le consensus est essentiel sur les questions fondamentales.

Il a précisé que des consultations étaient en cours pour assurer le succès du dialogue dans l’intérêt de la nation, mettant tout cela dans un projet visant à mettre en œuvre le programme présidentiel.

De son côté le ministre de l’Intérieur a assuré que le dialogue politique en perspective sera inclusif.

Le dialogue vu par l’opposition

Déjà en novembre 2024, le Premier ministre, Moctar Ould Djay avait reçu le Chef de file de l’opposition démocratique, Hamadi Sid’El Moctar, président du parti islamiste Tawassoul, pour discuter des contours du dialogue politique en perspective. Les déclarations du chef de fil de l’opposition à la sortie de cette entrevue étaient évasives et portaient essentiellement sur sa satisfaction quant aux mesures prises par le pouvoir d’organiser ce dialogue et de façon inclusive, conformément aux lois et au souhait de l’institution de l’opposition d’y être associé.

En gros, l’opposition traditionnelle s’est dite favorable à entrer dans ce dialogue convoqué par le gouvernement sans réellement poser de préalables.

Ainsi, Mohamed Ould Maouloud, président de l’UFP avait déclaré à l’AMI, organe public, que ce dialogue constitue une demande constante de l’opposition et qu’il exprime sa disponibilité à y prendre part, surtout si ce dialogue selon lui se révèle être un véritable dialogue préparé sur une base consensuelle pour mettre en œuvre ses résultats. Il a salué cette mesure concrète qui a été prise et surtout la nomination d’un coordinateur pour le conduire et un programme détaillé de sa tenue.

Ahmed Daddah président du RFD, qui avait signé en 2023 avec Ould Maouloud et INSAF le « Pacte Républicain », un document en 18 points que le reste de l’opposition avait refusé d’entériner, semble lui aussi partant pour ce dialogue prévu dans les prochaines semaines.

Les préalables de Birame Dah Abeid

Le seul leader politique qui pose des préalables au prochain dialogue est Birame Dah Abeid et sa coalition dénommée « Coalition antisystème ». Il considère que si dialogue il y aura, ce sera essentiellement entre sa coalition et le pouvoir. Car, selon lui, c’est la seule force réellement en réelle opposition avec le régime en place.

Il a ainsi multiplié ses sorties dans ce sens à travers différentes interventions sur les plateformes télévisées et les réseaux sociaux. Lors de sa dernière sortie médiatique le 20 mars 2025, il avait ajouté à ses précédentes conditions, notamment la libération de l’ancien président Mohamed Abdel Aziz, le règlement définitif du dossier des jeunes tués lors des manifestations à Kaédi suite à la proclamation des résultats de la présidentielle de 2024. Il a rappelé lors de cette intervention qu’il avait demandé au président Ghazouani lors de leur entretien de convoquer les familles des victimes pour régler cette affaire. Selon lui, le président n’avait pas exprimé d’objection à ce sujet, mais qu’il n’avait pas non plus pris de position claire.

Parmi aussi ses autres préalables face à ce qu’il considère être un simulacre, l’existence de garanties quant à la transparence du dialogue et la transformation des résultats du dialogue en actes et non en simples recommandations.

Sa troisième condition semble avoir été satisfaite, celle liée à un organe de supervision neutre autre que le ministère de l’Intérieur, car Ghazounai a choisi Moussa Fall comme Coordinateur du dialogue envisagé. D’ailleurs, ce dernier a invité Birame Dah Abeid à son domicile, autour d’un IFTAR au cours duquel ils ont discuté des contours du dialogue.

L’historicité des dialogues politiques en Mauritanie

Il faut dire que la Mauritanie est habituée à ces séances de thérapie collective mais trompeuse qui sont appelés dialogue politique. Cela depuis l’époque de Moctar Ould Daddah (1960-1978) et la naissance de la Mauritanie, quand il fallut au Mouvement national démocratique (MND) de lancer son fameux « Programme en Cinq Points », base d’un appel au dialogue lancé à l’adresse du régime et de la classe politique. Ce qui est curieux, c’est que cinq décennies plus tard, les mêmes sujets sont posés, la question nationale sur la base de l’égalité entre les communautés, l’officialisation de l’enseignement des langues nationales (Pulaar, Wolof et Soninké) à côté de l’Arabe, réforme agraire, lutte contre l’esclavage, respect des libertés démocratiques. Ce qui serait nouveau, c’est peut-être le Passif humanitaire et la gouvernance politique, économique, culturelle et sociale.

Maaouiya Sid’Ahmed Taya

Sous le long règne de Maaouiya (1984-2005), le dialogue avec l’Union des Forces du Progrès (UFP ex-MND), permettra d’apporter quelques avancées significatives par rapport au système électoral, comme la normalisation du vote militaire, la révision et la publication sur Internet des listes électorales, la remise des PV de vote aux représentants des candidats, l’affichage des résultats par bureau de vote, l’établissement d’une pièce d’identité biométrique, entre autres.

Ely Mohamed Vall et le CMJD

Après le coup d’Etat contre Maaouiya en 2005 et l’arrivée du CMJD avec à sa tête Ely Mohamed Vall, des discussions avec les leaders politiques avaient abouti à un certain nombre de concessions, dont la rupture des relations avec Israël et la gestion associée de la transition, sans compter les exigences de l’opposition en exil. Il y eut même les « Journées nationales de concertation » d’octobre 2005 avec plus de 600 participants, leaders politiques et société civile. Ces journées avaient porté sur la mise en place de la Commission électorale indépendante et le calendrier électoral, ainsi que la mise à jour du fichier d’Etat-civil. Ces actions vont être accompagnées de la réforme de la presse.

Le 9 janvier 2006, le gouvernement de transition rencontra un collectif de 9 partis politiques pour entendre leurs revendications. Déjà à cette époque, plus qu’aujourd’hui, la lutte contre la corruption était un enjeu avec l’affaire de Woodside et l’arrestation de l’ex-ministre du Pétrole Zeidane Ould Hmeida en janvier 2006 ainsi que celle de plusieurs fonctionnaires par l’IGE.

Sidi Ould Cheikh Abdallahi

Sous Sidi Ould Cheikh Abdallahi, élu président de la République après la transition du CMJD, le dialogue avec les acteurs politiques a connu des difficultés surtout dans le traitement du dossier des rapatriés mauritaniens. Huit partis de la majorité avaient ainsi boycotté les Journées nationales de concertation sur le retour des réfugiés et le règlement du Passif humanitaire qui ont eu lieu en novembre 2007. C’est sous son règne que des dizaines de Mauritaniens au Sénégal vont revenir dans leur pays avec l’aide du HCR et du Sénégal, une loi criminalisant l’esclavage a été adoptée, le tout au cours de dialogue avec les acteurs politiques et de la société civile dans une volonté de décrisper la situation sur la scène nationale. Son règne sera de courte durée car finalement il a été renversé en 2008 par Mohamed Abdel Aziz.

Mohamed Abdel Aziz

Arrivé par un coup de force en août 2008 et jusqu’à son départ de la présidence de la République en 2019, Mohamed Abdel Aziz a entretenu une tension permanente avec ses opposants. Il avait déjà initié sa mainmise sur le pouvoir par le fameux « Dialogue de Dakar » sous les auspices du président sénégalais Abdoulaye Wade en juin 2009. En juillet 2009, il remporte l’élection présidentielle et troque le treillis par le costume après avoir présenté plusieurs mois à l’avance sa démission de l’armée.

Durant son premier mandat, il mena la croisade contre les leaders de l’opposition historique, notamment Ahmed Daddah président du RFD et Mohamed Maouloud président de l’UFP. En juin 2014, les principaux partis de l’opposition radicale boycottent la présidentielle qu’il remporte à plus de 80% devant ses concurrents, dont Birame Dah Abeid. C’est l’époque où la Mauritanie fait face aux attaques sur son sol des Djihadistes d’AQMI. En 2012, l’armée mauritanienne sous la férule de Mohamed Abdel Aziz parvient à endiguer toutes les attaques terroristes sur le territoire. Le pays n’a plus connu d’attaques depuis cette date.

En janvier 2015, Mohamed Abdel Aziz avait appelé l’opposition à un dialogue inclusif. Cela dans un contexte marqué par une rupture entre les deux parties, l’opposition ayant boycotté les municipales, législatives et présidentielles précédentes. En filigrane de ce dialogue, la crainte affichée quant à la volonté de Mohamed Abdel Aziz de changer la Constitution pour se maintenir au pouvoir. Cette tentative de renouer le dialogue restera cependant dans l’impasse, chacune des deux parties étant restées dans sa position par rapport aux termes du dialogue. Cela dans un contexte marqué par l’emprisonnement de Birame Dah Abeid contre lequel une peine de 5 ans a été requise contre lui par le Procureur de la République.

En octobre 2017, Mohamed Abdel Aziz rencontre de nouveau les leaders politiques pour parler du dialogue politique national lancé en septembre 2016 et boycotté par les principales forces de l’opposition, alors même que le Coordonnateur des partis participants au dialogue, Mohamed Khairou, tentait de concilier les différents protagonistes. Ce dialogue de 2017 avait abouti à la dissolution du Sénat, au changement de drapeau et de l’hymne national ainsi que la création de conseils régionaux.

Comme toujours l’opposition était divisée car l’APP de Messaoud Ould Boulkheir avait participé au dialogue en rupture de ban avec ces autres collègues de l’opposition, comme le parti Tawassoul avait trahi le mot d’ordre des législatives de 2014.

En octobre 2018, Mohamed Abdel Aziz organise au Palais des Congrès de Nouakchott les « Ateliers du dialogue national inclusif » qui ont réuni pendant trois jours acteurs politiques et activistes de la société civile. Les mêmes thèmes qui préoccupent encore aujourd’hui les Mauritaniens étaient au menu : unité nationale, cohésion sociale, Etat de droit, système électoral, gouvernance, libertés démocratiques, Passif humanitaire, esclavage, etc.

Mohamed Cheikh Ghazouani

En janvier 2021, soit deux ans après son accession au pouvoir, le président Ghazouani fit appel à un dialogue social non politique qui devait porter sur l’unité nationale et les questions de développement. Pourtant, en prélude à ces rencontres, il avait rencontré les différents leaders de l’opposition dans un contexte de glamour entre les deux parties et d’apaisement de la scène politique pacifiée.

Deux processus de dialogue avaient été initiées par la suite, sans succès. Quel sort alors pour le prochain dialogue ?

Cheikh Aïdara





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Commentaires (1)

  • pyranha (H) 01/04/2025 22:57 X

    Seuls les arrivistes et opportunistes seront intéressés par ce cinéma.Plus ce pouvoir montre à la face du monde son mépris pour les citoyens plus ceux se cramponnent pour chercher à être invités dans des soupes infestées de cafards. A l'heure où on continue une exclusion systématique sur les concours et recrutements on continue à se débarrasser de tout ce qui est noir et on parle du dialogue.Pauvres hères sans repères,les noirs continueront toujours de mendier une insertion misérable.