15-02-2026 11:11 - L’ivresse du pouvoir et la constance de l’oubli

L’ivresse du pouvoir et la constance de l’oubli

SHEMS MAARIF - En Mauritanie, la Constitution est explicite : le président de la République ne peut exercer plus de deux mandats de cinq ans. Cette limitation n’est ni une clause accessoire ni un simple détail juridique ; elle constitue l’un des fondements de l’équilibre institutionnel.

En prêtant serment, le chef de l’État s’engage solennellement à en respecter la lettre et l’esprit. Pourtant, l’histoire politique nationale semble prisonnière d’un cycle immuable : à mesure qu’un président consolide son autorité, renaît la tentation de l’éterniser.

Alors même que Mohamed Ould Ghazouani entame la deuxième année de son second mandat, certains appellent déjà à une révision constitutionnelle pour lui ouvrir la voie d’un troisième, voire d’un quatrième mandat. Les arguments invoqués — stabilité, continuité, nécessité — sont connus. Ils furent mobilisés hier pour d’autres, avec la même ferveur.

L’expérience mauritanienne, pourtant, devrait inciter à la retenue.

Moktar Ould Daddah, figure tutélaire de l’indépendance, encensé pour son rôle fondateur, connut la prison avant de finir ses jours en exil. Mustapha Ould Salek, porté au pouvoir après le renversement du premier président, s’éteignit dans une relative indifférence. Mohamed Khouna Ould Haidalla subit quatre années d’une détention éprouvante.

Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, après vingt et un ans d’un règne sans partage que l’on présentait naguère comme un rempart de stabilité, vit en exil au Qatar depuis près de vingt ans. Ely Ould Mohamed Vall, artisan d’une transition saluée à l’époque, ne recueillit pas même 2 % des suffrages lors de l’élection présidentielle de 2008, avant de mourir loin des fastes du pouvoir.

Quant à Mohamed Ould Abdel Aziz, jadis porté par une ferveur quasi dévotionnelle, il est aujourd’hui incarcéré depuis bientôt six ans, affaibli par la maladie et le poids des années. Ceux qui, hier encore, magnifiaient chacune de ses décisions — jusqu’à transformer ses erreurs en prétendues prouesses — observent désormais un silence assourdissant, y compris lorsqu’il s’agit de réclamer pour lui des soins appropriés.

La constante est implacable : le chef en exercice est célébré, parfois sanctifié ; l’ancien chef est isolé, oublié, voire accablé. Les fidélités se délitent à la vitesse du pouvoir perdu. Les louanges d’hier se muent en prudence, sinon en reniement.

Dès lors, vouloir infléchir la Constitution pour prolonger un mandat relève moins d’une nécessité nationale que d’une illusion politique. L’illusion que la popularité du moment serait gage de permanence. L’illusion que l’entourage d’aujourd’hui demeurera fidèle demain. L’illusion, enfin, que l’histoire fera exception.

Or l’histoire mauritanienne n’a jamais accordé d’exception durable.

La véritable force d’un État réside dans la primauté des règles sur les hommes. La grandeur d’un dirigeant ne se mesure pas à la longévité de son règne, mais à sa capacité à accepter la limite, à organiser l’alternance et à inscrire son action dans la continuité institutionnelle plutôt que dans la personnalisation du pouvoir.

En Mauritanie, la leçon est sévère mais limpide : le pouvoir est éphémère, l’adulation volatile, l’abandon fréquent. Seule la Constitution, lorsqu’elle est respectée, garantit la stabilité et l’honneur des institutions.

Yedaly Fall





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Commentaires (4)

  • activiobservat (H) 15/02/2026 15:10 X

    Diaspora pages__Merci M. Yedaly Fall pour cette analyse intéressante du sort des différents Présidents, mais s’il vous plaît essayez aussi de faire l’analyse en termes de régimes et non en termes de personnes des présidents.

    Le régime de Moktar Ould Daddah : en 1957, Ould Daddah devient vice-président du Conseil de gouvernement, ensuite Président de la nouvelle république jusqu’à 1978, donc 21 ans…

    Maaouiya, lui de 1984 à 2025, donc 21 ans…

    Le régime actuel dure depuis le coup d’état de 2005 jusqu’à aujourd’hui, donc 21 ans jusqu’à présent, et nous lui souhaitons une bonne prolongation sous forme d’un bon dauphin et des réformes, ou encore sous forme d’un 3ème mandat si cela devient justifiable du point de vue moral et politique, si la maturité de notre système démocratique a atteint un niveau où ces verrous de lignes rouges dans la constitution n’ont plus leur raison d’être, et alors dans ce cas l’aspect juridique n’est pas le problème, le référendum permet de faire sortir les verrous de la constitution de la même manière par laquelle il les a fait entrer…

    Le régime actuel dure depuis le coup d’état de 2005 jusqu’à aujourd’hui, donc une période de 21 ans au cours de laquelle il avait éjecté son premier président en 2007, feu Ely, car parait-il il comptait toucher aux verrous par le biais du vote banc…Ensuite, le régime a aussi éjecté son second président Ould Abdel Aziz en 2019, car parait-il il comptait toucher aux verrous constitutionnels par référendum, mais finalement Ould Abdel Aziz était revenu dans les rangs de ses frères d’armes en s’accommodant de la sortie honorable qui lui restait qui est de proposer un dauphin, l’actuel Président Ould Ghazouani qui gère le pouvoir depuis 2019 avec un calme et un consensus sans précédent dans l’histoire du pays, avec bien sûr l’exception regrettable de la situation de l’ex président Aziz et ses poursuites judiciaires qui étaient fortuites et inévitables…

    L’actuel Président Ould Ghazouani gérait calmement son 2ème mandat et tout le monde savait qu’il allait terminer son mandat sans risque démocratique, au pire des cas en proposant un dauphin, ce qui n’est pas interdit…Mais tout d’un coup, au cours de l’année 2024, le régime a été surpris par des rumeurs de candidatures prématurées, et une pagaille qui avait commencé à s’installer…

    Cette pagaille avait été déclenchée par le ministre Ould Merzoug qui tentait naïvement de se mettre en avant, mais qui, finalement, a compris que sa candidature est un non-sens, qu’il n’en a ni l’assise politique et sociale, ni la crédibilité, ni l’envergure…Ensuite, c’était la course des pronostics vers les soi-disant dauphins ou les supposés candidats autoproclamés, et le Président actuel lui-même commençait à être l’oublié dans cette scène macabre et insolente…

    Dans cette machination, des sondages étaient publiés en citant des candidatures de personnalités qui n’ont jamais pensé ni abordé ces sujets de candidature…En réalité, les autres personnes citées, Hanenna, Oul Lehouerthi, Oul Mohamed Laghdaf n’ont jamais pensé à être dauphin pour une candidature…Le PM Oul Diay non plus, loin de là..Il n’y avait que Oul Merzoug qui par naïveté, caprices et enfantillages, à souvent l’habitude de faire des gesticulations, des comportements maladroits à cause de ses complexes, et il était poussé par certains peshmergas à croire qu’il peut être dauphin, car ces peshmergas profitent de la naïveté de Oul Merzoug et de ses complexes pour le traire comme une vache..

    Mais Oul Merzoug a finalement bien compris qu’il est très mal placé pour y prétendre, et que les hautes personnalités de l’honorable communauté haratines comme Boidiel, Sid Ahmed Ould Mohamed, Sidi Ould Salem, Oul Souedatt, Mohamed Ould Bilal ou El-Eid Ould Mohameden, qui sont susceptible d’être proposés pour cela n’y pensent pas tant que le Président ne le leur propose..Finalement Oul Merzoug a pris peur et a été le dindon de la farce dans cette confusion qu’il a créée lui-même..C’est son habitude…

    Le Président avait mis fin à cette pagaille de rumeurs de candidatures prématurées par son discours à Néma…D’après les interprétations qui nous viennent de Nouakchott, toutes les déclarations actuelles au sujet de la possibilité d’un 3ème mandat sont pour le régime actuel seulement une façon de surveiller ses arrières et d’affirmer l’autorité du Président jusqu’à la fin de son mandat actuel, en brandissant cette possibilité hypothétique de 3ème mandat…

    C’est une menace brandie mais pas un objectif en soi…Donc, tout prête à croire que dans ces rumeurs et déclarations il y aura plus de peur que de mal.

  • Hartaniya Firilile (H) 15/02/2026 14:46 X

    Yedaly FALL expose avec éloquence la chronologie des événements qui ont marqué ce pays en perpétuelle transformation, mais dépourvu de programme cohérent ou de vision à long terme de la part de ses dirigeants depuis l'époque de Moctar DADDAH. Rien n'a véritablement évolué : les mêmes personnalités politiques reproduisent les mêmes schémas à chaque fin de mandat, piégeant le dirigeant sortant dans des situations inextricables. Les individus ayant orchestré la chute d'Aziz sont désormais ceux qui soutiennent Ghazouani, l'encourageant à commettre des erreurs similaires qui pourraient le conduire, lui aussi, à l'incarcération. On peut se demander pourquoi Ghazouani ne tire pas leçon des erreurs de ses prédécesseurs afin d'éviter de se retrouver dans une situation comparable.

  • Hartaniya Firilile (H) 15/02/2026 14:46 X

    Seydina Aly a déclaré devant la presse nationale et internationale que Ghazouani serait incarcéré à l'issue de son mandat. Cette affirmation s'appuie sur le fait que l'entourage actuel de Ghazouani avait tenu des propos similaires concernant Aziz, comme en témoignent certains enregistrements vidéo. Les mêmes personnes qui plaidaient pour un troisième mandat l'ont ensuite abandonné. Ghazouani semble désormais conscient d'être entouré d'individus malintentionnés dont l'objectif serait de le conduire en prison, à l'instar d'Aziz. Il s'y préparerait donc, sachant que dans notre pays, les présidents terminent généralement leur parcours soit incarcéré après leur mandat, soit dans leur tombe.

  • ouldsidialy (H) 15/02/2026 12:13 X

    Ouff ! Enfin, un point de vue qui s'assume. Passé 60 ans, chacun devrait avoir le courage de l'âge. Il n'y a plus de carrière renversante à se donner! Quel que soit l'âge, 99 % des personnes instruites doivent comprendre qu'elles ne feront pas moins bonne carrière à assumer leur liberté de pensée et de parole responsable. Les gens au pouvoir sont "tout" par nos lâchetés , ne peuvent commettre le pire sans notre assentiment et ne peuvent agir le meilleur, sans la contrainte de la critique.