16-03-2026 13:12 - Téléphones portables en Mauritanie Fiscalité, modernisation et infrastructure sociale

Téléphones portables en Mauritanie Fiscalité, modernisation et infrastructure sociale

Mansour LY -- Parfois, un objet banal révèle une question politique majeure. Un téléphone portable peut sembler un simple produit importé. En Mauritanie, il est devenu bien davantage un outil de travail, un moyen d’accès à l’information, un instrument de paiement et, de plus en plus, la principale interface entre les citoyens et l’administration.

C’est pourquoi la réforme du dédouanement et de la régularisation des téléphones portables introduite dans le cadre de la loi de finances 2026 a suscité un débat intense. À première vue, il s’agit d’une mesure technique visant à formaliser les importations et à améliorer les recettes publiques.

En réalité, cette controverse révèle une question beaucoup plus profonde. Comment un État en modernisation peut-il formaliser son économie sans fragiliser les instruments quotidiens de l’activité économique populaire.

Le véritable enjeu est là. La Mauritanie cherche à construire un État fiscal moderne dans une économie où l’activité reste très largement informelle. Dans un tel contexte, certaines politiques publiques doivent être calibrées avec une attention particulière, car elles touchent directement aux mécanismes de survie économique de millions de citoyens.

Le téléphone, nouvelle infrastructure populaire

Dans les économies développées, les infrastructures essentielles sont les routes, les réseaux électriques ou les systèmes bancaires. Dans de nombreuses économies africaines, une infrastructure supplémentaire s’est imposée silencieusement.

Le téléphone mobile. La Mauritanie illustre parfaitement cette transformation. Le pays compte aujourd’hui plus de six millions de connexions mobiles actives pour une population d’environ 4,7 millions d’habitants. Autrement dit, la diffusion du téléphone dépasse largement la démographie.

En revanche, l’accès à internet reste encore limité à environ un tiers de la population. Cette situation révèle une réalité simple. Dans la Mauritanie contemporaine, le téléphone n’est pas seulement un outil du numérique. Il en est la porte d’entrée. Pour le petit commerçant, il sert à organiser les commandes et les livraisons.

Pour le chauffeur ou l’artisan, il constitue le premier outil de relation avec la clientèle. Pour de nombreux travailleurs informels, il est devenu le bureau mobile où se négocient les transactions quotidiennes. Dans un pays où l’emploi informel représente l’essentiel de l’activité économique, le smartphone est souvent le premier capital productif d’un individu.Il est également un instrument de connexion sociale.

La diaspora mauritanienne entretient avec le pays des liens économiques et familiaux largement médiatisés par le téléphone. Transferts d’argent, échanges commerciaux, information et solidarité familiale circulent désormais par ces réseaux numériques.La diffusion du téléphone a ainsi transformé silencieusement l’organisation économique et sociale du pays.

Un État en mutation budgétaire

Dans le même temps, l’État mauritanien traverse une phase de transformation institutionnelle importante. Depuis l’adoption de la loi organique relative aux lois de finances en 2018, le pays s’est engagé dans une réforme profonde de sa gestion budgétaire.

Le passage progressif au budget-programme vise à renforcer la transparence des dépenses publiques, améliorer l’efficacité de l’action administrative et accroître la mobilisation des ressources internes.

Cette évolution répond à une contrainte structurelle. Avec un produit intérieur brut d’environ 11 milliards de dollars et un PIB par habitant proche de 2 100 dollars, la Mauritanie doit financer des politiques publiques ambitieuses dans un contexte de ressources limitées.

La croissance économique, bien que solide, reste dépendante des secteurs extractifs comme les mines ou la pêche. Elle ne se traduit pas toujours par une amélioration rapide du niveau de vie de la population.

Dans ce contexte, l’élargissement de l’assiette fiscale constitue une priorité stratégique pour les autorités publiques. La réforme du dédouanement et de l’enregistrement des téléphones s’inscrit précisément dans cette logique de modernisation administrative et de formalisation économique.

Une réforme légitime mais socialement sensible

Du point de vue de l’État, plusieurs arguments plaident en faveur de la réforme. La lutte contre la fraude douanière constitue un objectif évident. Les circuits d’importation informels permettent l’entrée massive d’appareils non déclarés, privant le Trésor public de recettes importantes. L’enregistrement des appareils via leur numéro IMEI peut également renforcer la sécurité des réseaux et limiter la circulation de téléphones volés ou contrefaits.

La traçabilité des équipements numériques permet aussi de mieux comprendre l’économie numérique du pays et d’adapter les politiques publiques. Ces objectifs sont légitimes. Aucun État moderne ne peut durablement fonctionner dans l’opacité des flux économiques. Cependant, toute réforme fiscale doit être évaluée à l’aune de ses effets sociaux.

Dans une société où le téléphone constitue un outil essentiel de travail et d’accès aux services, toute mesure qui en renchérit significativement le coût peut produire des effets indésirables. Elle peut renforcer les inégalités d’accès au numérique. Elle peut encourager le développement de marchés parallèles. Elle peut également nourrir une méfiance politique envers les réformes fiscales si celles-ci apparaissent déconnectées des réalités sociales.

Le téléphone au cœur de l’économie informelle

Pour comprendre pleinement la sensibilité du débat, il faut analyser le rôle du téléphone dans l’économie informelle mauritanienne. Dans de nombreux secteurs comme le commerce de détail, le transport, la pêche artisanale ou les services, le téléphone permet de coordonner l’activité économique avec une efficacité remarquable. Il réduit les coûts de transaction, facilite l’accès à l’information sur les prix et permet la mise en relation directe entre offre et demande.

Dans un environnement où les infrastructures physiques et financières restent limitées, le téléphone agit comme un multiplicateur de productivité. Taxer cet outil sans stratégie économique plus large peut donc produire un effet paradoxal. Réduire indirectement la capacité productive des acteurs les plus modestes. Pour une génération jeune qui cherche sa place dans l’économie, le smartphone est souvent le premier outil de mobilité sociale.

Transformer la polémique en réforme intelligente

La controverse actuelle peut toutefois devenir une opportunité politique. Elle offre au gouvernement l’occasion de concevoir une réforme plus ambitieuse conciliant formalisation économique et inclusion numérique. Plusieurs ajustements pourraient renforcer l’acceptabilité sociale du dispositif. Une fiscalité différenciée pourrait être instaurée.

Les téléphones d’entrée de gamme, utilisés par la majorité de la population, bénéficieraient d’une taxation minimale tandis que les modèles haut de gamme supporteraient un niveau d’imposition plus élevé.

Une franchise pour le premier téléphone personnel pourrait également garantir l’accès universel à cet outil essentiel. La régularisation pourrait être étalée sur une période suffisamment longue afin de permettre aux utilisateurs de s’adapter sans perturbation brutale. Les contrôles devraient par ailleurs cibler prioritairement les importateurs et les circuits de fraude plutôt que les usagers finaux.

Une part visible des recettes générées par la réforme pourrait enfin être consacrée à un fonds d’inclusion numérique destiné à soutenir l’accès des étudiants, enseignants et micro-entrepreneurs aux technologies numériques. De telles mesures permettraient de transformer une réforme contestée en véritable politique publique de développement numérique.

Au-delà des téléphones, le choix d’un modèle économique

Au fond, la question posée par cette controverse dépasse largement le seul marché des téléphones. Elle renvoie à l’orientation future du modèle économique mauritanien. Le pays cherche à diversifier son économie, à développer les services, à encourager l’innovation et à renforcer l’intégration numérique de ses institutions.

Dans ce contexte, le téléphone portable constitue un levier stratégique. Il permet l’émergence de nouveaux services financiers, l’essor du commerce numérique, l’amélioration de l’accès à l’éducation et la modernisation de l’administration. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement d’un objet de consommation. Il s’agit d’une infrastructure de développement.

Une réforme à la croisée des chemins

L’histoire des politiques publiques montre que certaines réformes deviennent des tournants. La réforme des téléphones portables pourrait être l’une d’entre elles. Elle peut se réduire à une mesure administrative visant à augmenter les recettes fiscales. Ou bien elle peut devenir la première étape d’une stratégie nationale d’inclusion numérique.

Tout dépendra de la capacité des autorités à entendre les préoccupations sociales tout en poursuivant les objectifs de modernisation de l’État. Car une évidence s’impose désormais. Dans un pays où l’économie informelle reste majoritaire et où la jeunesse aspire à de nouvelles opportunités, le téléphone n’est plus un simple bien de consommation.

Lorsqu’un objet devient l’outil quotidien du travail, de l’information et de la relation administrative, il cesse d’être une marchandise ordinaire. Il devient une infrastructure sociale.Et les infrastructures sociales ne se gouvernent jamais comme de simples produits fiscaux.

Mansour LY

Juriste - consultant



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Source : Mansour LY
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Commentaires (1)

  • analagjar (H) 16/03/2026 16:10 X

    Analyse correcte et bonnes pistes de solutions...