02-04-2026 15:51 - ANALYSE ÉCONOMIQUE | La Mauritanie à la croisée des chemins en 2026

ANALYSE ÉCONOMIQUE | La Mauritanie à la croisée des chemins en 2026

Mohamed Ahmed Amajar -- Le gouvernement vient d'annoncer une hausse des prix des carburants. Cette décision, qui touche directement le quotidien de chaque Mauritanien, mérite une analyse approfondie et honnête.

Car derrière ce qui peut apparaître comme une mesure impopulaire se cachent des dynamiques économiques complexes, des contraintes réelles, mais aussi des leviers stratégiques que notre pays se doit d'activer sans délai.

Comprendre le choc qui frappe notre économie

Depuis le mois de mars 2026, le monde fait face à une crise géopolitique majeure dans le détroit d'Ormuz, ce passage maritime par lequel transite près d'un cinquième du pétrole mondial. Les perturbations dans cette zone ont propulsé les cours du brut au-delà de 90 dollars le baril, un niveau que les marchés n'avaient plus connu depuis plusieurs années.

Pour un pays comme la Mauritanie, qui importe la quasi-totalité de ses produits raffinés — essence, gasoil, gaz butane — cette envolée des prix se répercute directement sur le coût de l'énergie domestique.

Le Trésor public mauritanien consacrait déjà plus de 45 milliards d'ouguiyas par an au maintien de prix subventionnés à la pompe. Avec la flambée actuelle, cette facture devenait tout simplement insoutenable. Continuer à absorber l'intégralité du surcoût aurait creusé le déficit budgétaire à des niveaux dangereux, compromettant la capacité de l'État à financer les hôpitaux, les écoles, les routes et les programmes sociaux.

C'est dans ce contexte que s'inscrit la décision d'ajuster les prix, non pas par choix idéologique, mais par nécessité de préserver les équilibres fondamentaux de nos finances publiques.

Le paradoxe du gaz mauritanien : une richesse qui ne profite pas encore pleinement au pays Voilà le point qui devrait concentrer toute l'attention de l'opinion publique et des décideurs. La Mauritanie est devenue, depuis février 2025, un pays exportateur de gaz naturel liquéfié grâce au projet Grand Tortue Ahmeyim, opéré en partenariat avec le Sénégal par BP et Kosmos Energy.

En 2025, notre pays a exporté 1,38 million de tonnes de GNL, dont 560 000 tonnes sur le seul quatrième trimestre, signe d'une montée en puissance réelle de la production.

Or, dans le marché mondial actuel, le GNL spot se négocie à des niveaux historiquement élevés, dépassant les 18 dollars par million de BTU. À ces prix, chaque cargaison de GNL mauritanien vaudrait considérablement plus que ce que nous percevons actuellement.

Car c'est là que réside le paradoxe : la totalité de la production de Phase 1 du projet GTA a été prévendue sous des contrats à long terme signés avec BP et Kosmos Energy bien avant que cette crise n'éclate. Les prix fixés dans ces contrats reflètent les conditions d'un marché qui n'existe plus. Le monde a changé, mais nos contrats, eux, sont restés figés dans le passé.

Pourquoi la Mauritanie doit exiger une renégociation immédiate

C'est ici que le droit international des contrats offre à notre pays un levier puissant. La crise du détroit d'Ormuz n'est pas une fluctuation ordinaire du marché.

C'est un bouleversement géopolitique d'une ampleur exceptionnelle, imprévisible au moment où ces contrats ont été négociés et signés. En droit, cela porte un nom précis : la force majeure.

Et au-delà de la force majeure, le principe de hardship — reconnu dans les contrats internationaux d'envergure et dans les Principes d'UNIDROIT — stipule qu'un changement fondamental des circonstances qui altère profondément l'équilibre économique d'un contrat ouvre droit à une renégociation de bonne foi. D'autres États producteurs — du Mozambique au Qatar en passant par la Guyane — ont su adapter leurs accords aux nouvelles réalités du marché.

Concrètement, cela signifie que la Mauritanie dispose d'un fondement juridique solide pour demander à BP et Kosmos Energy de revoir les termes de prix des contrats de Phase 1. Il ne s'agit pas de rompre des accords ni de manquer à notre parole, mais d'appliquer des mécanismes prévus par le droit international lorsque des événements extraordinaires rendent l'exécution d'un contrat manifestement déséquilibrée au détriment d'une partie.

Chaque mois de retard dans l'ouverture de ces discussions représente des dizaines de millions de dollars qui échappent au peuple mauritanien, des dizaines de millions qui pourraient financer la protection sociale, amortir le choc des prix à la pompe et accélérer le développement du pays.

Parallèlement, l'État doit accélérer les négociations pour la Phase 2 du projet GTA. Cette fois, les contrats doivent être structurés différemment, avec des clauses d'indexation sur les prix spot, des mécanismes de partage des surprofits en cas de crise, et une part garantie de la production destinée au marché national ou régional.

La leçon de la Phase 1 est claire : signer des contrats à prix fixe dans un secteur aussi volatile que celui de l'énergie, c'est accepter de laisser la rente à d'autres quand les prix s'envolent.

L'état réel de notre économie : des fondamentaux solides mais sous pression

Au-delà de la question gazière, il est important que chaque citoyen dispose d'une vision claire de la situation économique d'ensemble. La croissance mauritanienne reste soutenue, estimée entre 4,2 % selon le FMI. Ce dynamisme est porté par les industries extractives, la pêche et le secteur des services, et il place notre pays parmi les économies les plus performantes de la sous-région.

L'inflation, qui se situait autour de 3,6 % fin 2025, à fin février 2026 elle atteint déjà 4,8 % en glissement annuel, cependant elle devrait s'accélérer sous l'effet du choc pétrolier.

Cette hausse des prix ne touche pas seulement les carburants : elle se diffuse dans toute l'économie, renchérissant le transport, les denrées alimentaires et les biens de consommation courante. Ce sont les ménages les plus modestes qui en souffrent le plus, car ils consacrent une part plus importante de leurs revenus à ces dépenses incompressibles.

La dette publique ( interieure + exterieure) se maintient à un niveau soutenable, autour de 43 % du PIB, grâce notamment aux restructurations passées et à la discipline budgétaire imposée par le programme avec le FMI.

Le Fonds National des Revenus des Hydrocarbures, notre embryon de fonds souverain, atteignait 214,5 millions de dollars fin 2025. C'est un matelas de sécurité appréciable, mais encore insuffisant face à l'ampleur des chocs actuels. Sa préservation et son renforcement doivent rester une priorité absolue.

Ce que les citoyens sont en droit d'attendre

La hausse des prix des carburants peut se comprendre dans le contexte que nous venons de décrire. Mais sa légitimité aux yeux des citoyens dépend entièrement des mesures d'accompagnement que l'État mettra en place. Un ajustement des prix sans filet social n'est pas une réforme, c'est un transfert de charge vers les plus vulnérables.

L'État doit simultanément agir sur plusieurs fronts. D'abord, mettre en place ou renforcer des transferts monétaires ciblés vers les ménages les plus affectés, en s'appuyant sur le registre social existant.

Ensuite, engager sans délai la renégociation des contrats GTA et BirAllah avec BP et Kosmos, en mobilisant les meilleurs juristes internationaux spécialisés dans l'arbitrage pétrolier et gazier. Enfin, accélérer la diversification énergétique du pays — solaire, éolien, hydrogène vert — pour réduire structurellement notre dépendance aux importations de produits raffinés.

La souveraineté économique n'est pas un slogan. C'est la capacité d'un État à défendre les intérêts de son peuple quand les circonstances changent. Et les circonstances ont changé.

DASHBOARD INTERACTIF — Explorez les données vous-même

Pour accompagner cette analyse, nous mettons à disposition un tableau de bord interactif qui rassemble l'ensemble des indicateurs macroéconomiques, budgétaires, monétaires et prospectifs de la Mauritanie.

Ce cockpit stratégique vous permet de visualiser en temps réel les données issues de 16 sources officielles — FMI, Banque Mondiale, Banque Centrale, Ministère des Finances — de comparer trois scénarios prospectifs pour 2026, et de mesurer par vous-même l'ampleur du choc et les marges de manœuvre dont dispose le pays.

Accéder au dashboard
: https://mauritania-dashboard.streamlit.app

Cette analyse et le dashboard qui l'accompagne sont issus d'un rapport stratégique indépendant réalisé par SMA Advisory, croisant plusieurs sources officielles dont les rapports du FMI, de la Banque Mondiale, de la Banque Centrale de Mauritanie, du Ministère des Finances et de la Direction Générale des Impôts.

Les personnes intéressées par le rapport complet sont invitées à me contacter directement par message ou commentaires pour en obtenir un exemplaire.

Mohamed Ahmed Amajar
Economiste/Analyste financier



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