27-01-2009 11:28 - Ahmed Ould Khattry : Coupable de délit de naïveté ou victime collatérale d’intérêts multiples ?

C’est un homme abattu, qui a du mal à réaliser ce qui lui arrive, que nous avons rencontré à la prison civile de Dar Naïm. Ahmed Ould Khattri débite aux visiteurs les réalisations qu’il a accomplies à la tête des Procapec depuis deux ans, multiplie les écrits et les lettres ouvertes, tente de se justifier et de justifier son bilan, avec cette naïveté toute poignante.
Il ne sait pas qu’il a franchi peut-être des «lignes rouges» qu’il ne fallait pas atteindre ou qu’il a eu le malheur d’avoir scellé des relations coupables qui se retourneraient contre lui le moment venu.
On pouvait presque choisir d’autres titres pour cette modeste contribution. Ces partisans aimeraient sans doute qu’on la baptise «Ahmed Ould Khattry, le Prix de l’Excellence», une contribution qui serait dédiée à un homme qui, «pour ses compétences et son noble combat pour le bien de la Mauritanie et des Mauritaniens, n’a obtenu comme suprême récompense, que les menottes de l’avilissement et de la servitude, plutôt que les fleurs de la reconnaissance et les faveurs de la République» comme l’auraient soutenu ses amis.
Ces détracteurs choisiraient quant à eux peut-être un titre moins lénifiant, genre «Ahmed Ould Khattri, l’excellence d’un exemple », pour incruster ses déboires dans cette longue trame de «lutte contre la gabegie» qui explique sa présence aujourd’hui auprès d’autres responsables «punis pour l’exemple» et avec lesquels il fait aujourd’hui bon ménage à la prison de Dar Naïm.
Pour beaucoup, l’erreur fatale de Ahmed Ould Khattri est d’avoir justement accompli tant de belles œuvres dans le domaine des Caisses d’épargne et de crédit populaire, dans un lieu et à un moment mal choisi, à une période et dans une Mauritanie où toute compétence est suspecte, toute innovation vers le meilleur une trahison, tout trait de génie l’émanation du mal et toute crédulité source de faiblesse.
A travers ces quelques lignes, que l’indifférence ambiante des décideurs ne manquera certainement pas d’effleurer d’un regard aveugle, ce n’est pas aux tenants actuels de l’ordre imposé qu’une telle contribution s’adresse, parce que l’usage et l’expérience nous ont assez renseigné sur leur capacité intellectuelle et morale à atteindre une telle perfection de l’esprit, mais aux générations futures et au reste du monde qui sauront appréhender certainement à sa juste valeur la détresse d’un citoyen, persécuté pour le simple plaisir de quelques sordides âmes.
D’autres trouveront que la complaisance est cette fois-ci tirée à son extrême, s’agissant d’un homme sur lequel pèse déjà la présomption de culpabilité. En fait, Ahmed Ould Khattri avait tort, tort de mettre son intelligence et son savoir-faire au service d’une institution qui ne devait jamais dépasser le seuil dans lequel il l’avait trouvé, c’est-à -dire une boîte anonyme, sans ambition, sans attrait, une planque douillette qui ne devait faire ombrage ni à la banque centrale, ni aux banques primaires, ni aux commerçants, ni aux agences de pèlerinage, ni aux agences de change, ni aux établissements spécialisés dans le logement…
Bref, en se laissant griser par son succès, son avidité d’espace et sa soif de conquérir de nouveaux horizons, Ahmed Ould Khattri était devenu l’homme à abattre d’un système qui n’aime pas le gigantisme et ne réfléchit qu’à petite échelle. Même dans leur développement, encore plus que dans leur philosophie politique, les Mauritaniens ne sont pas partisans de la macro structure, mais des petites choses infinitésimales et microscopiques qui ont l’avantage d’échapper aux radars de la supra structure.
Par ailleurs, en tentant d’émanciper des franges jusque-là sous les bottes des nantis, ce sont des intérêts de groupe que Ahmed Ould Khattri touchait. Ainsi, toute politique d’enrichissement par la base en Mauritanie, devra prendre en compte la volonté des notabilités à avoir sous la main une masse taillable et corvéable, des partis politiques qui préfèrent tenir en laisse des militants asservis par la puissance de la domination, des lobbies qui doivent avoir leurs armées de gueux à mobiliser moyennant quelques sacs de blé pour toute manifestation de soutien ou toute campagne de sape.
Qu’est-ce qui empêche jusque-là les politiques de lutte contre la pauvreté en Mauritanie de donner des résultats, malgré les milliards de la Banque mondiale, les fonds incommensurables engloutis par le défunt Commissariat aux droits de l’Homme, à la lutte contre la pauvreté et à l’Insertion entre autres, si ce n’est cette volonté pérenne de réduire la Mauritanie en une archipel de la misère. En fait, il s’agit d’un fonds de commerce international assez juteux pour que les régimes qui se sont succédés ne luttent avec férocité pour nous arrimer aux PPTE (pays pauvre très endetté).
Créé en 1997, les CAPEC ont fonctionné jusqu’en 2007 avec un seul Directeur, lequel a déployé des trésors d’ingéniosité pour maintenir la structure dans les dimensions réduites d’une petite boîte sans ambition ni rendement. Ainsi, en dix ans de gestion, la prouesse était jugée encourageante dans l’échelle d’appréciation locale, dans la mesure où les Procapec ne fonctionnaient qu’avec 12 véhicules, 29 agences sur l’ensemble du territoire national, 400 employés et 51.000 adhérents. Arrive alors Ahmed Ould Khattry, en faveur d’une transition où il devait jouer un grand rôle.
En deux ans, il commit deux fautes impardonnables, une ambition démesurée et des rendements de trop. Au jour de son arrestation, le 5 janvier dernier, il laissait derrière lui, en deux ans de gestion, un parc automobile de 92 véhicules, 54 agences, 1.200 employés, 160.000 adhérents, 5 milliards de dépôts et 4 milliards d’encours.
Comme ces performances ne lui suffisaient pas pour lui ouvrir grandes les portes de la disgrâce, il enfonça le clou en créant de nouveaux services. Non seulement, il offrait à de petits déposants l’accès aux crédits, permettant ainsi à beaucoup de citoyens de développer des activités génératrices de revenus, mais il a eu aussi l’outrecuidance d’ouvrir un nouveau type de marketing basé sur la communication, l’audace de nouveaux projets comme l’Epargne-logement qui permettaient aux Mauritaniens de l’extérieur d’avoir accès à un habitat décent en même temps qu’ils drainaient dans le pays des masses considérables de devises.
Suprême affront, Ahmed Ould Khattri poussera l’audace jusqu’à offrir aux Mauritaniens à faibles revenus, l’occasion d’accomplir le Haj, sans compter d’autres services qu’il a développés avec les opérateurs de téléphonie comme la Mattel. Un tel développement pour une structure qui devait rester à un état d’insignifiance latent, était de trop, en même temps qu’il suscitait l’ambition de plus en plus aiguisée de puissants lobbies qui cherchaient à contrôler cette formidable masse financière.
Ainsi, l’exemple de Ahmed Ould Khattri devra peut-être faire réfléchir tous les cadres ambitieux qui chercheraient à bousculer l’ordre établi. Ce mammouth au sang toujours neuf sait résister à la fougue de leurs nobles et juvéniles desseins, car sa puissance est toujours là pour leur rappeler que la Mauritanie a ses réalités que la Réalité ne connaît pas.
Cheikh Aïdara