13-03-2013 23:55 - Les enfants broyés par la guerre en Syrie
Deux millions d'enfants souffrent de malnutrition, de maladies et de traumatismes en Syrie, victimes innocentes d'une guerre qui a déjà fait plus de 70.000 morts selon l'ONU.
Hamza a tout juste 6 ans, l'âge d'aller à l'école et de jouer avec ses amis. Mais la guerre en a décidé autrement. Depuis plusieurs mois, il a pris les armes et combat chaque jour aux côtés de son père, un des chefs de l'Armée libre à Hama.
«Bachar el-Assad a détruit notre passé et notre futur avec ses obus. On doit tous se battre pour espérer le faire tomber», se justifie le père. Aucune émotion ne transparaît sur le visage de l'enfant. Hamza a le regard froid et détaché de ceux qui ont grandi trop vite, ceux qui ont vu trop d'horreurs pour pouvoir les accepter.
Une génération perdue?
Selon un rapport publié par l'ONG Save the Children, les enfants syriens et les femmes seraient «les plus grandes victimes» du conflit qui déchire leur pays, le traumatisme psychologique s'ajoutant à la violence physique. Après presque deux ans de conflit, peu de bâtiments restent encore debout. Une école sur cinq a été détruite, les autres sont devenues des abris pour les réfugiés ou des bases militaires. Des enfants sont aussi confrontés à une famine récurrente, l'armée cible les boulangeries dans les zones contrôlées par l'opposition et contraint les habitants à fuir au gré des approvisionnements d'aide humanitaire.
Les soldats gouvernementaux, comme les rebelles, sont accusés de prendre pour cibles les civils et de commettre des crimes de guerre. La peur a gagné tous les esprits. Selon certains réfugiés, les violences de l'armée du régime viseraient plus particulièrement les femmes et les enfants.
Ahmed a 14 ans, il a passé plusieurs semaines en prison à Homs. Plusieurs fois par jours, les soldats le torturaient afin qu'il les renseigne sur ses frères, membres de l'armée libre. «Ils m'ont brûlé les bras avec des cigarettes, ils me plongeaient la tête dans des seaux d'eau glacé jusqu'à ce que je m'étouffe. Ils rigolaient en disant qu'ils allaient faire de moi un homme.»
Depuis, Ahmed a quitté la Syrie avec sa famille et a rejoint le Liban. Mais il garde en tête toutes les horreurs qu'il a vues, des images qui l'empêchent de dormir, de vivre normalement. Selon une étude de l'université Bahçesehir, en Turquie, réalisée auprès de réfugiés syriens, un enfant sur trois aurait été frappé ou la cible de tirs. Deux tiers des enfants interrogés disent avoir été séparés de membres de leur famille en raison du conflit et un tiers ont été confrontés à la mort d'un ou plusieurs proches.
Le viol comme arme de guerre
Autre danger pour ces enfants, le viol. «Dans la plupart des conflits, plus de la moitié des victimes de viol sont des enfants. Je suis certain que c'est également le cas dans un pays traditionaliste comme la Syrie», dénonce Justin Forsyth, le directeur de Save the Children. Les histoires les plus atroces circulent au sein de la population. La peur de violences sexuelles pousse de nombreuses femmes et jeunes filles à quitter la Syrie.
International Rescue Commitee a interrogé plusieurs centaines de femmes dans les camps de réfugiés syriens: «Beaucoup nous ont raconté avoir été agressées en public ou chez elles, en général par des hommes armés. Ces viols, parfois collectifs, se déroulent souvent sous les yeux de membres de la famille.»
Pour protéger leurs filles, parfois très jeunes, les familles organisent des mariages arrangés. Noora a une fille de 17 ans. «Dès que j'entendais du bruit, j'avais peur que ce soit des soldats venus me la prendre et la violer. On l'a mariée à un cousin, il faut un homme pour prendre soin d'elle et éloigner les agresseurs», raconte cette mère qui habite dans la région de Homs.
En dépit de cette situation catastrophique, l'Unicef risque, faute de soutien financier de la communauté internationale, d'interrompre ses «opérations visant à sauver des vies en Syrie». «Fin mars, nous ne serons plus en mesure de répondre aux besoins de base des enfants, tels que l'accès sanitaire, les campagnes de vaccination contre la polio et la rougeole, les interventions sur les nouveaux-nés…», s'alarme l'Unicef. À ce jour, seuls 20 % sur les 195 millions de dollars d'appel de fonds ont été récoltés.
Par Edith Bouvier
Qui sont les 110 syriens retrouvés morts au bord d’une rivière d’Alep ?
Fin janvier, plus de 100 cadavres de jeunes hommes exécutés d'une balle dans la tête et les mains liées dans le dos sont retrouvés au bord de la rivière Qouweiq, à Alep. Immédiatement, les médias du monde entier relaient la découverte et publient les photos des corps des victimes étendus sur la berge, dans la boue.
Ces photos sont depuis devenues emblématiques de l'horreur de la guerre en Syrie. Mais elles soulèvent aussi de nombreuses questions. Sur le moment, aucun journaliste n'est capable de désigner avec certitude les responsables du massacre. Comme depuis le début du conflit, les rebelles accusent le régime, avec force témoignages. Et le régime accuse les rebelles, brandissant la confession d'un membre du groupe terroriste Jahbat Al-Nosra.
Lundi, le quotidien britannique The Guardian a publié une édifiante enquête tentant pour la première fois de comprendre les raisons de cette tuerie. La majorité des corps ont été enterrés par les rebelles trois jours après leur découverte, dans un terrain de jeux pour enfants du quartier de Boustan Al-Qasr, dans l'est d'Alep, est-il expliqué dans l'article. Mais les proches des victimes continuent à affluer sur place. Ils viennent identifier leurs proches disparus sur les photos prises par les secours.
Les journalistes du Guardian ont rencontrés onze d'entre eux. Tous leurs témoignages convergent sur deux points : leurs proches étaient tous de jeunes hommes en âge de travailler, et ils ont tous disparu alors qu'ils se trouvaient, ou essayaient de se rendre dans l'ouest d'Alep, dans la zone occupée par l'armée régulière.
Trois vidéos sont par ailleurs visibles sur le site du journal. On peut y voir les lieux où ont échoué les corps, les témoignages des proches ayant identifié les victimes, ainsi que des images fortes de l'enterrement des cadavres dans l'aire de jeu.
Interviewé par les journalistes, Mahmout Al-Drubi évoque ainsi son père, retrouvé mort au bord de la rivière. Employé à la Banque nationale syrienne, située en zone occupée, il est parti travailler un matin de janvier. Il n'est plus jamais revenu.
Sheikh Al-Aurora a, lui, identifié son cousin, Mohammed Hamandush, parmi les dizaines de photos accrochées sur le mur d'une école primaire de Boustan Al-Qasr. Il raconte aux reporters que le jour où il a disparu, celui-ci se rendait chez le dentiste, à Jamila, en zone occupée par les soldats de Bachar el-Assad. Lui non plus n'est jamais revenu. Sheikh Al-Aurora, qui reconnaît faire partie de l'Armée syrienne libre (ASL), mais précise que son cousin n'en était pas membre, est persuadé que les soldats de Bachar Al-Assad ont tenté d'enrôler de force son cousin.
Les journalistes du Guardian ont également rencontré deux habitants d'Alep ayant échappé de peu à la tuerie. Abdel Rezzaq, âgé de 19 ans, vivait dans l'ouest de la ville quand il a été arrêté par l'armée alors qu'il partait acheter un falafel. Après avoir été battu pendant une semaine par les militaires cherchant à lui faire avouer qu'il faisait partie de l'ASL, il raconte avoir été emmené dans la prison des renseignements de l'armée de l'air, où il est resté trois mois. Il affirme avoir entendu trente prisonniers se faire tuer par balle alors qu'il se trouvait en prison.
Un autre habitant d'Alep, âgé de 20 ans, témoigne sous couvert d'anonymat dans les colonnes du journal. Il est, lui, resté plus d'un mois dans la prison de sécurité militaire. Il raconte avoir été emmené dans un parc, une nuit, avec plusieurs autres prisonniers. Alignés devant un mur par les soldats, il assiste à la fusillade méthodique de ses camarades.
"Je me préparais à mourir en priant", se rappelle-t-il. Mais les soldats arrêtent finalement de tirer, et il est miraculeusement libéré. D'après les rebelles, tous les corps repêchés au bord de la rivière Qouweiq proviendraient du même parc. Ils auraient dérivés jusqu'à la rivière la dernière semaine de janvier, alors que de fortes pluies étaient tombées dans la région.
"Si [les militaires] nous emmenaient au parc, nous étions finis (...) Nous le savions tous. C'est un miracle que je puisse vous parler aujourd'hui", dit-il aux journalistes du Guardian. Depuis, il passe toutes ses matinées sur la berge de la rivière. Il attend inlassablement les nouveaux corps recrachés au bord du cours d'eau.
