07-09-2013 21:58 - Nos maladies et l’heure de la vérité (2)

Nos maladies et l’heure de la vérité (2)

Nous achevions le premier article de notre dossier, sur le constat, très préoccupant, de la responsabilité de notre intelligentsia, dans le démembrement des fonctions essentielles de nos entités administratives organiques.

La pérennité de l’Etat ne semble pas susciter souci majeur ou préoccupation urgente, dans les choix et pratiques de nos intellectuels et cadres administratifs supérieurs en charge de la conduite des affaires de la Nation.

Dans leur immense majorité, ils semblent, tous, totalement absorbés par la seule quête du gain rapide et opportuniste, comme psychologiquement bloqués sur cet objectif pour le moins infamant.

Cette confusion inquiétante et les extravagances qui l’entourent « déplume » notre administration de toutes ses traditions et belles vertus. Un exemple, parmi d’autres, avec cette question toute simple : comment rencontrer un ministre ? Tout d’abord, respecter la condition universelle d’accès à un quelconque bureau de haut-cadre administratif : faire bonne figure auprès du planton. Il faut considérer, ensuite, les consignes suivies par le secrétariat du ministre.

Dans le meilleur des cas, le plus rare, hélas, on vous annonce directement et vous savez, illico, si et quand vous serez reçu. Mais, le plus souvent, l’instruction est de n’annoncer que les personnes dont le ministre a donné le nom, à son arrivée le matin. En clair, cela signifie que, pour tout rendez-vous au bureau de celui-ci, vous devrez l’avoir contacté au préalable à son domicile.

Ordinairement, donc, et pour la très grande majorité des citoyens, via un ami ou parent à lui. Avec cette restriction supplémentaire que des consignes analogues peuvent avoir été données au domicile dudit ministre. Bref, vous voilà condamné à faire le pied de grue à l’entrée de son garage ou à la porte de son bureau. C’est quasiment la règle, aussi banale que déconcertante et démoralisante.

Bon plaisir ou puéril caprice

Autre joyeuseté : toujours grâce la bénédiction du planton, vous parvenez à consulter, au cabinet du ministre, le cahier de transmission et vous apprenez, ainsi, que votre dossier est toujours en instance, à telle direction, six mois après son dépôt. Arrivé en cette officine, vous constatez, alors, l’extrême précision du classement des dossiers que le directeur a pris soin d’annoter, personnellement, dès leur réception. En un, « secrétariat, à me rappeler ».

Entendez, par là, « personnes connues, je réglerai leur(s) problème(s) mais il faut qu’ils passent, d’abord, à la casserole ». En deux, « à classer ». C’est-à-dire, aux archives ou à la poubelle. En trois, « mettre en instance ». Il s’agit de personnes susceptibles de réagir et dossiers à confisquer, donc, le plus longtemps possible.

Il semble que vous soyez dans ce cas, puisque cela fait six mois que votre dossier attend, sagement, votre réaction. Vous faites partie de ces malheureux élus dont monsieur le directeur chuchote, en confidence, à son secrétariat : « on leur apprendra à danser le twist et la rumba, en même temps ». Vous avez de la chance.

Le directeur, gérant de la caverne d’Ali Baba, ne s’intéresse pas à l’objet d’un dossier, mais au nom de son porteur, puisque le traitement habituel est à la tête du client. Porteur d’une appellation exploitable, potentiellement juteuse, aux yeux du gérant mais bien évidemment pas de l’utilité publique, vous voilà prêt à subir toutes les tortures possibles et inimaginables susceptibles d’extraire les liquidités destinées à étancher la soif du haut perché.

Vous approchez du perchoir. « Le directeur est en réunion », vous dit-on, « et ne reçoit que les personnes dont il nous a communiqué les noms. Mais vous ne figurez, malheureusement pas, sur la liste ». La réplique de son ministre, somme toute. Que faire ? On retourne donc au ministère, pour faire intervenir le secrétaire particulier ou général. L’un d’eux téléphone, par simple amabilité, au directeur.

« Hé, je suis en ce moment en réunion et je voyage demain. Qu’il vienne la semaine prochaine ! » Sans précision, bien évidemment, ni de jour ni d’heure. Il se trouve que vous venez de l’intérieur du pays ? Voilà que les frais de voyage et autres dépenses supplémentaires se seront ajoutés à la perte de temps, selon le bon plaisir ou puéril caprice d’un (ir)responsable de service public.

Mais, bravo, vous êtes de bonne nature, avez digéré toutes ces tracasseries et revenez à la charge, le lundi suivant. « Oui, monsieur le directeur est revenu de voyage, hier », vous entendez-vous dire, « mais il n’est pas encore monté au bureau, il vaut mieux revenir demain ». Demain, « il est en réunion » et vous êtes contraint à poireauter, deux à trois heures, avant d’apprendre qu’il a filé, à l’anglaise, par une autre porte, sans laisser d’adresse. Et tutti quanti, jusqu’à ce que vous vous pliez, enfin, au modus operandi du « sésame, ouvre-toi ! ».

Il y a des variantes. Par exemple, « votre dossier est avec madame Machin, il faut voir avec elle mais elle est en congé de maternité et ne reviendra que dans trois mois » ou bien, « il est avec monsieur Chose, mais celui-ci est parti auprès de son père malade et l’on ne sait quand il rentrera ». On le sait d’ailleurs d’autant moins que ledit fonctionnaire continuera à être payé plein salaire : son retour ne dépend, exclusivement, que de sa très variablement propre et bonne volonté.

Ni suivi, ni sanction

Ce n’est, là, que quelques cas de figure, parmi tant d’autres, lisibles, visibles et vérifiables, qui prévalent, aujourd’hui, dans notre administration et démontrent que les directeurs sont plus importants que leur ministre, en quelque sorte. D’autant plus forts de leur capacité de rétention des dossiers qu’ils sont exonérés, dans les faits, de tout suivi et sanction. Certains se comportant, même, en remplaçant potentiel de leur ministre lors du prochain remaniement.

Plus grave encore, les fuites, quant ce n’est pas l’exploitation éhontée, des dossiers des usagers. Projets d’investissement, initiatives privées ou communautaires, réponses à appel d’offres ; courrier confidentiel, même ; sont ainsi photocopiés et vendus à la concurrence. La presse indépendante a dévoilé quelques-uns de ces scandales mais ces révélations ne couvrent pas le millième du carnage !

Dans cette anarchie, pas plus le citoyen que l’étranger n’a droit à réponse écrite, quand il s’adresse à notre administration, pour solliciter agrément, demande d’emploi, concession agricole, autorisation d’implanter un sondage ou une concession rurale, mise en œuvre d’un projet, etc.

Il peut attendre toute sa vie, personne ne lui répondra. A la tête du client, disais-je tantôt : il s’agit, donc, de le contraindre à prendre contact avec « l’épicier »… La trace écrite – argument fondamental de toute administration – est ainsi bafouée et, avec elle, un droit inaliénable du citoyen, sans compter le plus élémentaire devoir de politesse.

Me voilà obligé, c’est tout de même un comble, de m’adresser à la presse libre, pour rappeler des règles qui devraient être banalement appliquées, partout et à tous les niveaux de l’administration : déposée selon les règlements en vigueur, une requête doit être enregistrée et traitée dans des délais connus de tous ; tout retard, dans son traitement, dûment explicité et motivé ; agréée, elle doit être réceptionnée, en bonne et due forme, par le requérant ou complétée, si nécessaire ; rejetée, faire l’objet d’un courrier, avec ou sans explications.

Mais garder un silence absolu, bloquer ou confisquer le moindre dossier déposé en quelque administration publique, c’est faire acte de vandalisme. Quel que soit le poste du fonctionnaire coupable d’un tel égarement, ce genre d’acte est normalement répréhensible, en droit administratif, et induit réparation du préjudice causé à un tiers. En piétinant le devoir de réponse écrite, les agents de l’Etat imposent une administration verbale, arbitraire, évitant soigneusement de laisser la moindre trace de leurs « arrangements ».

Dans ce système du « tout informel », le ministre devient « tout naturellement » le dindon de la farce. Sans plus de repères pour suivre les dossiers, flanqué d’un secrétaire général déconnecté par le système, il devient la proie de ses directeurs, concurrents inavoués.

Pour l’éclabousser, il suffit, à ceux-ci, d’enterrer tel ou tel dossier, avant d’attirer l’attention sur l’insuffisance et le manque de suivi de leur chef. J’avais intitulé mon propos « Le grand malade », un titre qui trouve tout son sens dans le contexte que je viens de décrire, mais la suite m’a amené à lui préférer celui de « Nos maladies et l’heure de la vérité ».

Pour autant, posons-nous maintenant les questions suivantes. Qui est donc malade ? L’Etat, ses structures ou… le peuple, c’est-à-dire, nous-mêmes, chacun d’entre nous et tous ensemble ? (à suivre)

Par Brahim Ould Boïdaha


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Commentaires (1)

  • tidra (H) 08/09/2013 01:12 X

    Un diagnostique juste et actuel de là part d'haut cadre de ndb.